Culture

Les salles de cinéma ne vont pas mourir

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 27.10.2014 à 10 h 36

Même Christopher Nolan explique pourquoi elles restent rentables financièrement.

 REUTERS/Danish Siddiqui

REUTERS/Danish Siddiqui

Les prophètes de malheur sont en pleine forme. A vrai dire, ils n’auront jamais désarmé. Depuis que Louis Lumière a déclaré que le cinématographe était une invention sans avenir au moment même où avec son frère Auguste ils le rendaient techniquement possible, depuis que, le jour même de la première projection publique et payante du 28 décembre 1895, le père Lumière, Antoine, décourageait un spectateur enthousiaste nommé Georges Méliès qui voulait acheter cet appareil extraordinaire en lui disant qu’il ne pourrait que le ruiner, les annonces funestes n’ont cessé d’accompagner un art qui se porte pourtant très bien.

C’est ce qui fait le cœur du cinéma, la salle, qui est aujourd’hui la principale cible de nouvelles prédictions fatales. Après bien d’autres raisons, ce serait l’arrivée de serveurs de films en ligne, Netflix en tête, qui en signerait la condamnation à mort. A ces Cassandre incapables de penser les transformations autrement qu’en termes de substitution vient d’être adressé un vigoureux démenti. Leur auteur n’est pas exactement un cinéphile rétrograde les yeux fixés sur un passé aussi glorieux qu’inexorablement révolu. Et ce plaidoyer n’est pas non plus paru dans l’avant dernier numéro d’une revue des catacombes. 

Signataire notamment de la trilogie The Dark Knight et de l’extraordinaire Inception, Christopher Nolan est l’exemple de ces grands créateurs de cinéma capables de vivre au cœur du système industriel hollywoodien tout en faisant vivre une idée ambitieuse des puissances du cinéma pour raconter et comprendre le monde contemporain. Dans le Wall Street Journal daté du 7 juillet, il fait paraître une tribune intitulée «Les films du futur continueront d’attirer les gens dans les cinémas». Dans le seul langage que comprennent les lecteurs de cette publication, celui de la rentabilité financière, il explique par le menu combien la salle est une installation d’avenir, avec toutes les raisons de continuer d’inventer des réponses désirables pour un public payant.

Se moquant au passage de son collègue Tarantino qui n’a rien trouvé de mieux que de déclarer que le cinéma disparaitrait avec l’utilisation de la pellicule (sic), Nolan pense, ou en tout cas s’exprime selon les critères en vigueur dans son monde, celui du grand spectacle et des blockbusters. L’essentiel de son argumentaire est parfaitement transposable à d’autres formes de cinéma. Mieux: il vaut pour le cinéma dans son ensemble, au-delà des gigantesques différences, voire des antagonismes violents qui séparent une idée du cinéma représentée par, disons, Transformers VI et le prochain film d’Alain Cavalier ou de Naomi Kawase.

La vie des films comme films

C’est pourquoi le plaidoyer de l’auteur de The Dark Knight est si significatif. Il trouve écho dans un projet tellement sans commune mesure qu’il semble appartenir à un autre monde, mais qui en fait est une autre façon de travailler le même sujet. Une élève du département distribution/exploitation de La fémis, Agnès Salson, et son compagnon Mikael Arnal ont entrepris un tour de France des salles indépendantes. Après un échantillonnage un peu partout dans le pays (Saint-Ouen, Dijon, Bayonne, Paris 5e, Romainville, Orléans, Saint-Etienne…), ils ont mis en place un parcours organisé sur la route duquel ils se sont lancés le 12 juillet, et dont ils publient chaque jour la récolte.

Inscriptions locales singulières, inventions de pratiques pour accompagner les films et s’adresser à certaines catégories de spectateurs, histoires d’engagements cinéphiles qui sont aussi fréquemment politiques, relations variées avec des tutelles tout aussi variées, récits de difficultés, d’alliances, de transformations: c’est une cartographie d’une grande richesse qui se met ainsi en place grâce à cette initiative individuelle. Elle devrait intéresser non seulement quiconque se soucie d’action culturelle ou de diversité artistique, mais aussi d’aménagement du territoire, d’alternatives économiques et de pratiques citoyennes.

Qui croit qu’il n’y a rien de commun entre l’article de Nolan et l’aventure de l’étudiante n’a rien compris à ce qui est enjeu tout au long de cette très longue chaine: la vie des films comme films. Puisque, c’est une évidence mais qu’il importe de répéter, la question des salles n’importe qu’à cause des films, et des spectateurs. C’est ce dont ferait bien de se souvenir ceux qui, au nom d’une rationalisation économique, veulent aujourd’hui éliminer les films les moins prometteurs financièrement des salles de cinéma – c’est tout simplement les faire disparaître: prétendre qu’ils pourront vivre dans un environnement 1000 fois plus concurrentiel, et qui n’est pas leur milieu naturel, Internet, est une pure tartufferie.

Alors qu’on attend toujours les suites que les professionnels et l’administration donneront au rapport Bonnell sur le réaménagement de la distribution et de l’exploitation, alors que certaines propositions de ce rapport contiennent la menace d’une exclusion des salles de véritables œuvres de cinéma pour motif de rentabilité (tandis que des téléfilms déguisés en films et grassement financés par les chaines et le Compte de soutien continueront d’occuper les grands écrans), la défense et illustration de la salle n’a de sens qu’en lien avec l’affirmation d’une idée ambitieuse et ouverte du cinéma, telle que la font vivre les films les plus inventifs.          

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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