Coupe du monde 2014Sports

Européens, réjouissez-vous: le triomphe de l'Allemagne en Coupe du monde est pour beaucoup le vôtre

Simon Kuper, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 15.07.2014 à 22 h 46

Le nouveau champion du monde a pris chez ses voisins espagnols, néerlandais, anglais ou français le jeu de passes rapides, le recrutement issu des minorités ou l'utilisation du gardien comme joueur de champ.

À Berlin, lors du match Brésil-Allemagne. REUTERS/Thomas Peter.

À Berlin, lors du match Brésil-Allemagne. REUTERS/Thomas Peter.

Rio de Janeiro

Dans le métro de retour du Maracanã après la finale de dimanche, un jeune et mignon couple d'Allemands est monté dans ma rame. Leurs visages étaient peinturlurés et ils portaient des nez de perroquet aux couleurs de leur pays. Immédiatement, deux Brésiliennes ont crié «Parabéns, Alemanha!»: «Bravo les Allemands».

La majorité de la population mondiale est satisfaite de l’identité du nouveau champion. Le sélectionneur allemand Joachim Löw a déclaré que le moment le plus fort de sa carrière avait peut-être été le retour en bus de son équipe à l’aéroport de Belo Horizonte après la correction infligée au Brésil (7-1): des milliers de Brésiliens étaient alignés le long des rues pour applaudir leurs nouveaux maîtres.

L’Allemagne n’est pas une équipe parfaite mais elle est actuellement la meilleure du globe, la référence pour le monde du football. Les gens étudient l’équipe de Löw, cherchent à en tirer des leçons, espèrent la copier. Le problème, c’est probablement que seul un pays d’Europe occidentale pouvait accomplir ce qu’a fait l’Allemagne.

6,85 millions de licenciés

Le projet de réinvention du football allemand a commencé prudemment après l’Euro 2000, lors duquel la sélection avait échoué à remporter un seul match. Les Allemands se sont rendus compte que les «valeurs allemandes» traditionnelles –travail acharné, endurance, esprit de combat, etc– avaient été apprises par d’autres pays, et que ces pays jouaient mieux.

Leur projet s’est accéléré en 2004 quand Jürgen Klinsmann a pris la tête de la sélection. Il a fixé un nouvel objectif: former des footballeurs produisant un jeu collectif rapide et offensif. Ce n’était pas un vœu pieux: avec 6,85 millions de licenciés, la DFB, la fédération de football allemande, est la plus grande fédération sportive au monde. Très vite, des gamins, dans chaque club de village, se sont vus enseigner ce football klinsmannien par des entraîneurs qualifiés.

Pour le dire d’une autre manière, il faut tout un pays pour créer une telle équipe, et ils sont peu à pouvoir assumer un tel projet. «Il s’agit clairement d’une grande puissance mondiale qui sait qu’elle doit travailler à moyen et long terme», a déclaré avant la finale le sélectionneur argentin Alejandro Sabella. Le Brésil, qui se doit maintenant de réinventer son football, manque d’un pouvoir central patient et organisé de ce type.

Mario Götze, Thomas Müller et Philipp Lahm sous le maillot du Bayern Munich. REUTERS/Eddie Keogh.

 


 


 

Il fallait un club...

Mais pour créer cette sélection allemande, il a aussi fallu un club. Et on ne parle pas simplement du fait que la moitié de l’équipe joue pour le Bayern Munich et que Philipp Lahm, Bastian Schweinsteiger, Thomas Müller et Toni Kroos soient même passés par ses équipes de jeunes.

Ce sacre mondial trouve ses origines à Munich, mais il est pour partie l’œuvre d’étrangers. Le Néerlandais Louis Van Gaal, qui a hissé le Bayern en finale de la Ligue des champions en 2010, avait fait monter Müller, alors adolescent, en équipe première. Il avait expliqué à Schweinsteiger –que les Allemands destinaient à jouer devant– qu’il était fait pour être milieu défensif.

Van Gaal et l’entraîneur actuel du Bayern, le Catalan Josep Guardiola, ont importé leur savoir-faire de celles qui étaient jusque là les deux nations spécialistes du jeu à base de passes rapides, les Pays-Bas et l’Espagne. L’Allemagne a réussi 3.754 passes au Brésil, un record pour une Coupe du monde depuis 1966, première année analysée par la société de statistiques sportives Opta –les Espagnols champions du monde en avaient réussi 3.753 en 2010. Guardiola, qui avait contribué à développer à Barcelone le tiki-taka à l’origine de la grande équipe d’Espagne, a désormais participé à deux titres de champion du monde consécutifs.

Le seul but allemand en quart de finale face à la France, signé du défenseur Mats Hummels.

... mais aussi un continent

Il a en fait fallu un continent pour aboutir à cette équipe d’Allemagne: les Allemands ont passé une décennie à apprendre de ce qui se fait de mieux en Europe. Ils ont pris les passes rapides en Premier League. Ils ont copié le recrutement issu des minorités chez les Français et triomphent aujourd’hui avec Mesut Özil, d’origine turque, et Jérôme Boateng, d’origine ghanéenne.

Leur gardien, Manuel Neuer, incarne le rêve néerlandais des années 70 d’un gardien qui serait un joueur de champ avec des gants. La nuit précédant la finale, à Rio, un ancien gardien international allemand m’a dit qu’aujourd’hui, n’importe qui pouvait arrêter des tirs, cela n’est plus un critère. Neuer, lui, a réussi 244 passes durant cette Coupe du monde, deux de plus que Lionel Messi. Il sait même dribbler. Johan Cruyff, le père du football néerlandais, l’adore.

Mais les Allemands ont aussi redécouvert leurs vertus traditionnelles, l’esprit de combat et les buts sur coups de pied arrêtés, que l’équipe de Löw avait jusqu’ici négligés. «Vous devez tout donner comme jamais vous ne l’avez fait dans votre carrière», a lancé le sélectionneur à ses joueurs avant la finale: ils l’ont fait, à l’allemande, à l’ancienne.

Le 7-1 de l'Allemagne face au Brésil en demi-finale.

Trois Coupes du monde d'affilée

L’apogée de cette équipe, le 7-1 contre le Brésil, sonnait comme un pastiche du football allemand, néerlandais et espagnol, en même temps qu’un hommage pervers à l’antique joga bonito à la brésilienne, le beau jeu. Il ne s’agissait pas de football allemand, mais du football d’Europe occidentale de 2014.

Seulement 6% de la population mondiale vit en Europe de l’Ouest. Mais, en grande partie parce que ses populations sont tellement interconnectées qu’elles apprennent sans cesse les unes des autres, celle-ci a gagné trois Coupes du monde d’affilée –c’est la première fois qu’un continent réussit cet exploit. L’Europe de l’Ouest a occupé huit des neuf marches du podium durant ces trois tournois.

Après l’implosion du football brésilien, les 94% restants de l’humanité ne peuvent plus compter que sur une seule équipe pour rivaliser avec celles d’Europe de l’Ouest: l’Argentine. La prochaine Coupe du monde se déroulant en Europe (enfin, en Russie), vous pouvez compter sur les Européens pour réussir la passe de quatre.

Simon Kuper
Simon Kuper (7 articles)
Chroniqueur au Financial Times
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