Culture

«L’Homme qu’on aimait trop»: l'histoire d'une femme qui ne fut pas assez libre

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 29

Dans l'affaire Maurice Agnelet, c'est surtout la figure d'Agnès Le Roux qu'explore André Téchiné, sa recherche de liberté et la façon dont sa résistance entraîna sa disparition.

Adèle Haenel et Guillaume Canet dans «L’Homme qu’on aimait trop» d'André Téchiné.

Adèle Haenel et Guillaume Canet dans «L’Homme qu’on aimait trop» d'André Téchiné.

«L’homme» du titre s’appelle Maurice Agnelet. Depuis près de 40 ans, il fait la une des journaux de temps en temps. Cet avocat niçois est soupçonné d’avoir assassiné sa maîtresse, Agnès Le Roux, dans le cadre de la guerre des casinos menée par la mafia et ses représentants quasi-officiels, le maire Jacques Médecin et le gangster Jean-Dominique Fratoni, assisté d’Agnelet. Trahissant sa mère, Renée Le Roux, Agnès a permis à Fratoni de mettre la main sur l’établissement de jeux qui appartenait à sa famille, le Palais de la Méditerranée. Depuis près de 40 ans, les soupçons pesant sur l’avocat lui ont valu d’être inculpé, disculpé, condamné, amnistié, emprisonné, libéré…

Le film décrit la plupart des rebondissements de cette affaire. Il était terminé quand un énième coup de théâtre, une nouvelle trahison familiale, celle du fils de Maurice Agnelet, a valu à celui-ci une condamnation par les assises de Rennes à vingt ans de prison, le 11 avril 2014 –toujours sans qu’on ait retrouvé le corps d’Agnès Le Roux ni su ce qui s’était produit. Un tel rebondissement in extremis aurait été catastrophique pour n’importe quel téléfilm consacré à l’«affaire». Pour le film d’André Téchiné, ça n’a aucune importance.

Il y a un léger malentendu. Le cœur du film n’est pas l’homme dont parle le titre, mais, de toute évidence, celle qui a disparu. C’est autour de cette jeune femme, de ce qu’elle fut, ce qu’elle voulut être, ce que les autres voulurent qu’elle soit, c’est à partir de la manière dont elle existe encore au-delà de sa disparition et polarise la vie des autres (Agnelet, sa mère, les médias, la justice française et même européenne) que le cinéaste a mis en place cette délicate et fatale machine infernale.


Deux ressources formidables

Pour mettre en mouvement cette quête fantomatique, bien davantage hantée par les troubles de Vertigo ou de Laura que soumise au greffe de la chronique judiciaire, Téchiné dispose de deux ressources formidables. La première est le matériau judiciaire et journalistique lui-même: s’appuyant notamment sur le livre de mémoires de Renée Le Roux, Une femme face à la mafia (Albin Michel) et sur l’énorme documentation fournie par la presse, il y a littéralement sculpté son propre projet de cinéma, sans jamais cacher de pièces à conviction ni distordre les faits.

Les péripéties de l’affaire Le Roux sont étonnantes, mais la manière dont André Téchiné s’en est emparé ne l’est pas moins: l’agencement des détails et des coups de théâtre, les circulations dans le temps, les points forts et les ellipses composent un récit à la fois très lisible et d’une grande complexité, qui assemble et déplace les habituels ingrédients du film noir et de l’énigme policière pour construire tout autre chose: un mystère, ce qui ne peut être expliqué et continue d’habiter chacun bien après que le récit (judiciaire, médiatique, fictionnel) soit terminé.

La deuxième ressource est évidemment les interprètes. Complice au long cours du cinéaste (sept films depuis Hôtel des Amériques en 1981), Catherine Deneuve joue avec brio cette Madame Le Roux d’abord séduisante et arrogante, puis humiliée et vaincue, enfin vengeresse et bouleversée, dédiant sa vie et ses forces, des décennies durant, à faire condamner celui qu’elle accuse du meurtre de sa fille et qui a été l’artisan de sa propre chute.

La présence de l’actrice dans ce rôle donne au film sa dimension mythologique: nul aujourd’hui en France n’est capable comme Catherine Deneuve d’exister à l’écran, et avec le plus grand naturel, à la fois comme une femme d’affaires et une mère blessée, et comme une sorte de déesse symbolisant successivement la Puissance, l’Humiliation et la Vengeance.


Pas forcément attendu chez Téchiné, Guillaume Canet incarne avec tout ce qu’il faut d’opacité et de brutalité un personnage qui ne se résume jamais ni à son côté machiavélique, ni à sa séduction, ni à son désir de revanche sociale.

La présence d'Adèle Haenel

Mais la véritable révélation du film est incontestablement Adèle Haenel, même si elle avait déjà attiré l’attention notamment grâce à son interprétation dans Naissance des pieuvres (2007) et L’Apollonide (2010). Dans le film, elle est à la fois la plus présente physiquement et la plus insaisissable, corps intense, un peu femme, un peu enfant, un peu ado, un peu pas fini, visage souvent comme en retrait du rôle pour mieux laisser exister sa part de refus des places qu’on veut lui assigner, déterminée et soumise, suicidaire et vibrante de vitalité.

Votre légende ici

Dans ce théâtre noir de la guerre pour le pouvoir et le fric, théâtre dont la noirceur est à la fois soulignée et allégée par le choix de tout filmer en couleurs éclatantes sous le soleil radieux de la Côte d’Azur, Agnès est d’un autre tissu, d’une autre nature.

Elle était au loin, en Afrique ou au Mexique, elle ouvre une librairie dont elle lit les livres, elle nage, elle a un fils, elle est folle du petit maître, elle entre en transes, elle a peur, elle se trompe. Elle porte une, dix histoires. Elle est autre chose qu’un personnage dans cette scénographie politique et mafieuse où chacun tient sa place et poursuit son but. Elle est un magnifique être de fiction qui naît dans le processus même qui va la faire disparaître, qui contredit toutes les règles en usage dans l’ordre social comme dans l’ordre du récit romanesque –qui est bien sûr le même. Elle est aussi belle et troublante que cette autre jeune femme qu'incarnait Juliette Binoche dans Rendez-vous, un des plus grands films d’André Téchiné.

Cette relation «magique» à la présence/absence d’un être fournit l’énergie du film, sa beauté troublante comme une palpitation à l’intérieur de l’enchaînement des faits, des intrigues, des retournements. Elle est surtout la manière cinématographique de prendre en charge ce qui est ici en jeu, rien moins qu’une idée de la liberté.

Dans le film d’André Téchiné, Agnès Le Roux est cette femme qui se débat pour ne pas devenir le jouet, la figurine que chacun attend d’elle, exige d’elle. Cette résistance entraînera sa disparition: elle n’aura littéralement plus de place. Avec, au-delà de l’énigme policière irrésolue, une cruauté qui interroge aussi le cinéma tel qu’il se fait, les histoires telles qu’on les raconte et les vend.

L'Homme qu'on aimait trop

d'André Téchiné, avec Catherine Deneuve, Adèle Haenel, Guillaume Canet | Durée: 1h56 | Sortie le 16 juillet

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Jean-Michel Frodon
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