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Entre affrontement sportif et conflit armé, la finale de la Coupe du monde vue d'un camp de réfugiés palestiniens

Motaz David, mis à jour le 14.07.2014 à 19 h 23

Comme l'essentiel de la planète, les Palestiniens ont suivi la rencontre. Mais la réalité du conflit israélo-palestinien n'était jamais loin, et le match oscillait entre commentaire sportif et politique.

Photo: Motaz David.

Photo: Motaz David.

Dheisheh (Territoires palestiniens occupés)

Le match ne commence que dans dix minutes, mais tous les yeux sont déjà rivés sur l'écran géant. Dans le bar niché au sommet du centre culturel d'Ibdaa, à Dheisheh, la salle est comble.

Dans ce camp de réfugiés palestiniens tout près de Bethléem, la centaine de supporters présents est partagée entre l'Allemagne et l'Argentine. Le public est exclusivement masculin, l'âge varie de 7 à 77 ans. Les enfants sont assis par terre au premier rang, laissant les places assises à leurs aînés aux traits creusés. Au fond, les places semblent réservées aux ados et aux jeunes adultes. 

Sous des peintures colorées de jeunes Palestiniens, keffieh sur le visage et lance-pierre à la main, on se provoque entre fans. «Tu vas voir ce que l'Argentine va vous mettre», lance Naba, goguenard, à son voisin Hamza, qui porte pour l'occasion un maillot floqué Özil.

Pendant ce temps, Omar, 19 ans, culpabilise. Les yeux rivés sur son téléphone, il parcourt son Facebook à la recherche d'infos sur les manifestations en cours. Le média social s'impose ici comme l'outil numéro un pour se tenir informé. Omar se demande s'il ne ferait pas mieux d'aller faire un tour du côté du mur de séparation, à deux kilomètres de là. Depuis le début des offensives israéliennes sur la bande de Gaza, des Palestiniens y provoquent chaque jour les soldats qui tiennent la frontière.

Jets de pierres et gaz lacrymogènes ou finale de la Coupe du monde en sirotant un thé? «Je préfère la manif, mais les copains sont ici et j'aime pas y aller seul. J'irai demain», décide t-il juste avant le début du match.

Coup d'envoi de la première mi-temps, premiers applaudissements timides. Les yeux se plissent, les doigts se croisent, les joueurs n'ont plus qu'à satisfaire leur supporters. À la première action argentine, la moitié de la salle se lève bruyamment pour supporter Gonzalo Higuain dans sa course sur le côté droit. «Yallah! Yallah! Shoot! Shoot!», scande l'assemblée en direction de l'écran. L'offensive échoue, un cri de déception retentit dans la salle enfumée par les émanations des cigarettes et des narguilés. Ici comme ailleurs, les supporters s'enflamment souvent pour rien.

25 minutes plus tard, c'est l'explosion de joie. On siffle, on crie, on applaudit. Higuain, encore lui, vient d'inscrire le premier but argentin. Mais l'exubérance change rapidement de camp: le but est refusé pour un hors-jeu. On rit aux éclats, on pointe du doigt ceux dont le bonheur a éclaté trop vite.

Une roquette à moins de 200 mètres

À la mi-temps, changement d'ambiance. Sur l'écran géant, on passe des tirs plus ou moins cadrés aux tirs de roquettes. Zappant entre plusieurs chaînes d'informations palestiniennes (Ma'an Satellite, Palestine Today...), l'auditoire suit avec attention le déroulé des évènements.

Ici, la population est à l'abri des roquettes israéliennes, qui sont plutôt destinées à la bande de Gaza, mais est aux premières loges pour suivre le conflit armé. La veille, une roquette destinée à la colonie israélienne d'Efrat, qui surplombe Dheisheh, s'est écrasée à moins de 200 mètres du camp. Et lorsque Jérusalem est attaquée, à dix kilomètres de là, on perçoit le bruit et les éclairs des explosions.  

Les images défilent: des explosions à Gaza, une conférence de presse où l'on décompte les morts et les blessés, des tirs de roquettes du Hamas... Devant le bilan humain dans la bande de Gaza (168 morts et 1.220 blessés dimanche soir), l'indignation et la colère vont de pair avec un certain emballement face aux images des attaques du Hamas.

Sans pour autant être sympathisante du parti, la salle se réjouit des pluies de roquettes qui s'abattent sur «les territoires de 48», l'appellation palestinienne pour désigner Israël. «Bien sûr que je suis d'accord avec ce qui se passe. On nous attaque, c'est normal qu'on se défende. Nous ici, on a que des pierres, on peut rien faire. Seul le Hamas peut réagir comme il se doit», commente avec émotion Mohammed, étudiant en infographie, d'ordinaire très calme mais qui rugit dès qu'on aborde le sujet.

Pas de troisième Intifada

Choquante depuis l'étranger, l'utilisation de la violence est ici vue comme le symbole de la résistance face à l'occupant, et pas seulement vis-à-vis des évènements de ces derniers jours. «Les choses se remettent à bouger, c'est bien. On leur montre que les Palestiniens ne se laissent pas faire», argumente Aysar.

Photo: Motaz David.

Ici, quand on parle de solution au conflit, on ne parle pas paix, mais justice. On estime que la voie à emprunter ne peut être qu'armée et que tout ce qui peut déstabiliser l'adversaire est bon à prendre, y compris l'enlèvement de trois jeunes colons israéliens, le 12 juin dernier, retrouvés morts près de trois semaines après près d'Hébron.

Si leur mort n'est pas cautionnée, le kidnapping est envisagé comme une solution comme une autre, bien que l'absence de preuve quant à l'implication du Hamas est soulignée. «Israël enlève quotidiennement des enfants pour les mettre en prison, sous prétexte qu'ils jettent des pierres. Faut pas s'étonner que ça se retourne contre eux», réagit Mohammed. Selon un rapport de l'Unicef publié en 2013, 700 mineurs de 12 à 17 ans seraient chaque année arrêtés, interrogés et détenu par l'armée, la police et les agents de sécurité israéliens.    

Devant l'escalade de la violence, beaucoup parlent d'une éventuelle troisième Intifada, image d'Épinal de la révolte contre Israël. Mais peu y croient vraiment. «Aujourd'hui, il n'y a aucun parti politique capable d'amener un vrai projet fédérateur à défendre. Et les deux premières révoltes n'ont rien amené de bon: les accords d'Oslo sont un échec et la construction du mur nous rend la vie impossible. Ca ne me fait pas vraiment rêver d'une troisième Intifada», analyse Naba, pourtant adepte des manifestations et des affrontements avec les soldats israéliens. Pour Mohammed, l'explication est moins politique. «Une Intifada, ça implique des conditions de vie parfois difficiles avec des coupures d'électricité très longues, un climat pesant... Je ne sais pas si je suis prêt à ça», confie t-il.

«Le match Palestine-Israël»

Après le quart d'heure de pause, le match revient à l'écran. Les supporters encouragent leur équipe à offrir une prestation moins ennuyeuse que celle de la première période. Maintenant, on veut des buts. Après le 1-7 d'un Brésil-Allemagne d'anthologie et le 0-3 du match pour la troisième place, le public réclame du spectacle.

La physionomie du match s'inverse légèrement. Messi et son équipe dominent en ce début de deuxième période, de quoi redonner le sourire aux supporters argentins qui se remettent à croire à un sacre de l'équipe sud-américaine. On se chambre de nouveau. «On fait moins les malins là! Vous allez voir qui va porter la coupe à la fin...», provoque un fan de l'Albiceleste. «Mais qu'est ce que t'y connais au foot, toi? Arrête de parler!», réplique un Hamza concentré sur le match.

Le foot occupe de nouveau toutes les conversations. A défaut des buts, on commente les fautes commises. On exige un carton rouge pour la sortie spectaculaire du gardien allemand Manuel Neuer, qui percute violemment Higuaìn. Fin du temps réglementaire. Le score toujours vierge déclenche des soupirs dans l'assemblée.

Impatient, Naba ne supportera pas l'Argentine pendant les prolongations. Il ne verra pas les supporters adverses célébrer le but de la victoire de Mario Götze. Il préfère prendre la direction du mur «pour participer au match Palestine-Israël».

Motaz David
Motaz David (1 article)
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