Culture

J'ai vu la bande-annonce la plus longue du monde (spoiler: elle dure 72 minutes)

Thomas Messias, mis à jour le 14.07.2014 à 14 h 58

Le tenant du titre du film le plus long du monde, le chinois L’Incendie du monastère du Lotus rouge, va bientôt devoir rendre sa cape: considéré depuis les années 30 comme le plus long de l’histoire du cinéma avec sa durée de 27 heures, il devrait être détrôné en 2020 par un (très) long-métrage danois.

Intitulé Ambiancé (c’est la fin), le film du danois Anders Weberg met la barre très haut puisqu’on nous promet pas moins de 720 heures de visionnage. Soit 30 journées de projection non-stop pour qui désirerait tenter l’expérience.

Le film n’est pas encore prêt (il reste sans doute quelques heures de montage), mais un premier teaser est déjà disponible en ligne. Sa durée: 72 minutes, ce qui en fait la bande-annonce la plus longue de l’histoire.

Les proportions restent respectées: le teaser est 600 fois plus court que le film, ce qui correspond, pour un film de 2 heures, à un teaser de 12 secondes. Or c’est bien ce qu’indique le terme teaser: il ne s’agit pas de faire comprendre de quoi parle le film, mais simplement d’appâter le spectateur par une brève poignée de plans mémorables, voire même par une simple phrase d’accroche. Dans le cas d’Ambiancé, l’accroche est simplement un peu plus longue que la moyenne.

On parle bien d’un premier teaser, puisqu’un deuxième (d’une durée de 7 heures 20) sera proposé en 2016 et un troisième (de 72 heures) tentera en 2018 d’achever de nous convaincre d’aller voir le film. Ce dernier sera projeté une seule fois en 2020 (simultanément dans différents pays du globe) avant d’être détruit par son auteur.

Godard et Maddin en vacances

Le vrai problème du projet de Weberg, c’est que sa principale raison d’être semble résider dans ce record. En témoigne l’URL du site officiel du film, thelongestfilm.com, qui ne laisse guère de preuve à l’aspect artistique de la chose. Pourtant, tel un aventurier du septième art, j’ai tenté d’aller voir ce qui se cachait sous cette carapace un peu trop sensationnelle.

Au terme de 72 minutes d’un visionnage attentif, il y a de quoi rester circonspect. Ce premier teaser ressemble à un prologue parodique de Tree of Life tourné par Jean-Luc Godard et Guy Maddin au cours de leurs vacances d’été. Le cinéaste empile les textures les plus stéréotypées (noir et blanc, papier buvard, imitation super-8, surimpressions, bords flous) pour filmer principalement la nature (des arbres, une abeille) et des objets inanimés (un moulin) à l’aide d’une caméra ultra-mobile. Weberg joue les peintres, tente des choses, mais ne raconte rien si ce n’est la Vie avec un grand V, comme le ferait le gourou illuminé de n’importe quelle secte.

Apparaissent toutefois en filigrane certaines obsessions de l’artiste. D’abord, une angoisse palpable de la solitude, que traduisent les émouvantes images d’un cygne filmé à contre-jour, s’interrogeant assez clairement sur l’intérêt de son existence. Ensuite une fascination croissante pour les femmes, souvent représentées comme des danseuses, avec notamment cette ballerine dont il filme la silhouette avec précision. Un cygne, des danseuses: y aurait-il derrière tout cela une forme d’hommage ou de référence au Black Swan de Darren Aronofsky? Difficile à dire, tant le propos (si propos il y a) reste désespérément opaque.

Pourtant, ce premier teaser est un vrai film. Il a un début, une fin, son propre générique, quelques lignes directrices. Ce n’est clairement pas un montage façon best of du futur résultat final, mais bien un long-métrage à part entière, qui sera par la suite intégré au milieu de ses 599 semblables.

Sa place est dans un musée

Son véritable point faible, c’est sans doute la bande originale du dénommé Marsen Jules, musique au mètre qui sombre rapidement dans le conventionnel tant elle est répétitive. S’imagine-t-on supporter 30 jours d’une telle soupe? Pas vraiment.

S’imaginait-on de toute façon poser un mois de RTT pour aller découvrir l’intégralité de ce projet pharaonique? Pas vraiment non plus. Pour reprendre les propos d’Indiana Jones dans ce qui aurait dû rester sa dernière croisade: «Sa place est dans un musée.»

Ambiancé aurait effectivement sa place dans la salle de projection d’un musée d’art moderne, devant une rangée de bancs austères. Les visiteurs viendraient s’installer devant le film pour une minute ou pour une heure, puis repartiraient découvrir d’autres oeuvres une fois leurs jambes reposées. Le film n’aurait absolument pas été sortable en salles: hyper expérimental, sans paroles, il peut susciter au mieux la curiosité, au pire l’ennui. Pas sûr que Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu? aurait pu être détrôné au box-office.

Sans doute conscient de ne pas être au bout de ses peines (courage Anders, encore six ans de travail), le cinéaste danois n’a pas attendu le film définitif pour glisser dans le générique de fin un hommage qui lui tenait forcément à cœur: Ambiancé est dédié à son fils, décédé en 2014 à l’âge de 22 ans. Un deuil tout récent qui devrait à coup sûr influencer la suite du travail de l’artiste, voire devenir un fil rouge de ce qui s’apprête à devenir (et à rester pour longtemps) le film le plus long du monde.

Thomas Messias
Thomas Messias (138 articles)
Prof de maths et journaliste
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