La mort du Dr Jean Carpentier, généraliste éclairé et allergique à la célébrité

Jean Carpentier lors d'une émission de télévision sur la sexualité, le 7 mai 1976 (Ina.fr).

Jean Carpentier lors d'une émission de télévision sur la sexualité, le 7 mai 1976 (Ina.fr).

En 1971, ce médecin avait été condamné pour «outrage aux bonne mœurs» et «incitation des mineurs à la débauche» pour avoir aidé des lycéens à diffuser un tract en faveur d'une sexualité libre.

Ce jour-là, il avait quitté son étrange cabinet de la Bastille pour le 5-7 rue des Italiens, dans le IIe arrondissement de Paris. Nous étions au début des années 1980. Sa visite au Monde avait un petit côté sulfureux.

Mort le 9 juillet à l'âge de 78 ans à Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne), le Dr Jean Carpentier, médecin généraliste connu –à ne surtout pas confondre avec le Pr Alain Carpentier, chirurgien cardiologue et mandarin en route pour la gloire– était encore célèbre, parfumé de 68. Dix ans plus tôt, il avait enflammé la France pompidolienne.

Il ne l’avait ni voulu ni prévu. En février 1971, un garçon et une fille, élèves de terminale, sont surpris en train de s'embrasser dans l'enceinte du lycée de Corbeil-Essonnes. Une lettre très sévère est envoyée aux parents. Les camarades de classe s'émeuvent, viennent trouver le Dr Carpentier.

Un texte est rédigé et distribué à la sortie de l'établissement. C’était un tract ronéoté: «Apprenons à faire l’amour (car c’est le chemin du bonheur; c’est la plus merveilleuse façon de se parler et de se connaître!)». Il faut lire ce document pour mesurer ce qu’était la France de 1971, peu après l’autorisation de la vente de la pilule contraceptive (Lucien Neuwirth) et avant la dépénalisation de l’avortement (Simone Veil).

Hara-Kiri Hebdo venait d’être censuré pour s’être moqué de la mort du général de Gaulle. Jean Carpentier sera poursuivi et condamné pour «outrage aux bonne mœurs» et «incitation des mineurs à la débauche». Sans oublier (l’Ordre des médecins étant, alors, ce qu’il était) une interdiction d’exercice de la médecine pendant un an.

«Je n'ai fait que mon travail d'hygiéniste, expliquait alors le médecin poursuivi. Ce texte était destiné à donner une information, à susciter des questions, à favoriser la communication. Le silence sur les problèmes sexuels, l'absence totale d'échanges, l'ignorance et la culpabilité, l'isolement déterminent une multitude de troubles physiques et psychiques qui gâchent la vie des adolescents et des adultes. La plainte déposée par l'association des parents d'élèves montre de façon évidente le grand désarroi qui règne sur ces questions.»

Michel Castaing, reporter au Monde, avait fait le déplacement chez lui en 1972:

«Les murs de la salle d'attente, 12, place Saint-Léonard à Corbeil-Essonnes, sont recouverts de larges extraits, recopiés d'une écriture ferme, du livre d'A. S. Neill, Libres enfants de Summerhill, qui relate une expérience pédagogique britannique commencée vers 1920.

 

"Sept panneaux de 2 mètres de haut sur 80 centimètres de large, parlant de la sexualité", a noté dans son rapport l'officier de police chargé du constat, qui a aussi relevé qu'au moment de sa visite chez le docteur Jean Carpentier se trouvaient dans la pièce "une mère de famille avec trois enfants en bas âge, quatre adultes et deux Nord-Africains".

 

Sur ces murs, on remarque aussi des dessins d'écoliers, des devises: "Au Vietnam, la santé est au bout du fusil!", "Les idées, c'est important, ne les gardez pas dans votre poche!", une dénonciation de la sexualité marchande et, placardé depuis peu, le fameux tract "Apprenons à faire l'amour, car c'est le chemin du bonheur, c'est la plus merveilleuse façon de se parler et de se connaître!", qui a fait se dresser contre le docteur Carpentier l'ordre moral et celui des médecins.»

L’homme était bien seul parmi ses confrères. Les Drs R. Gentis et H. Torrubia, médecins-chefs à l'établissement psychothérapique de Fleury-les-Aubrais, avaient fait parvenir au juge d'instruction chargé du dossier une lettre dans laquelle ils exprimaient leur solidarité:

«Nous trouvons le tract incriminé remarquablement rédigé du point de vue de l'hygiéniste et du médecin. Outre les précisions anatomiques et physiologiques qu'il donne, nous trouvons dans ce tract des déclarations importantes pour l'hygiène mentale du public.»

Présidé par un militant ouvertement opposé à la dépénalisation de l’avortement, l’Ordre des médecins ne voulut rien entendre. Mieux, il condamna pour l’exemple.

Jean Carpentier lors d'une émission de télévision sur la sexualité, le 7 mai 1976.

Au début des années 1980, Jean Carpentier avait depuis longtemps fait une croix sur la célébrité que sont tract lui avait conférée. D’autres (on en connaît) auraient joué au martyr, au prophète. Il parlait volontiers de tout cela mais n’entendait pas finir militant vieillissant, professionnel de la sexualité libérée.

Rue des Italiens, le temps avait passé. L’hépatite B était là, le sida arrivait. Il s’agissait cette fois de parler d’hygiène et de toxicomanie. Et de pratique de la médecine. Cette médecine qui ne le lâcha jamais.

Il raconta son cheminement vingt ans plus tard dans le livre Journal d'un médecin de ville: Médecine et politique, 1950-2005. L’enfance bercée par des parents médecins dans la culture communiste. Adhérent au Parti à 18 ans. Fuite vers la gauche, allergique au stalinisme sans pour autant sombrer dans le trotskysme. Exclusion du Parti. Il participera au «grand journal politique» Tankonalasanté.

En mai 68, il saisit que les enjeux sont bien loin de la rue Gay-Lussac et commence à écrire. «Changer la vie», c’est, aussi et surtout, «faire changer la médecine». Ce sera le 12, place Saint-Léonard à Corbeil-Essonnes, et le début de la longue croisade du généraliste, écartelé entre la loi et sa pratique, œuvrant aux lisières de la légalité. Puis les adolescents qui s’embrassent, le tract, la bouffée épidémique d’une sexualité qui se cherche.

La suite est moins connue. Le Dr Jean Carpentier se rapproche du président éclairé du conseil national de l’Ordre, le Dr Louis René. Ils se comprennent. On n’est pas loin de les accuser l’un et l’autre de traîtrise. Jean Carpentier n’est pas toujours simple. Il agit en marge, refuse le moutonnement des idées et ne goûte guère la pseudo-célébrité du haut du pavé médiatique. Tout cela le conduira, avant bien d’autres, vers les toxicomanes du quartier d’Aligre. Nouvelles accusations. Le sida est là mais, pas encore la politique de réduction des risques. Elle viendra. Il y participera.

La rue des Italiens avait disparu. Nous nous revîmes ailleurs, à échéances plus ou moins lointaines. Il était déjà ailleurs, sur l’île de Cos, terre d’Hippocrate où il avait fondé l'Ecole dispersée de santé européenne. En 1996, Luc Le Vaillant l’avait gentiment croqué dans Libération, écrivant de lui qu’il s'était «refusé à devenir un excentrique notabilisé». Cela résume assez bien la vie et l’œuvre ce généraliste éclairé.

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