Culture

Charlie Haden, un des plus grands et innovants contrebassistes de l'histoire du jazz

Fred Kaplan, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 13.07.2014 à 10 h 55

Celui qu'on associait souvent au free jazz à cause de sa collaboration avec Ornette Coleman était aussi un amoureux des belles mélodies, un artiste engagé et un fin connaisseur des musiques traditionnelles américaines.

Charlie Haden, en 1981. Brianmcmillan via Wikimedia Commons.

Charlie Haden, en 1981. Brianmcmillan via Wikimedia Commons.

Charlie Haden, un des plus grands et innovants contrebassistes de l'histoire du jazz, est mort, vendredi 11 juillet, à l’âge de 76 ans, des suites d’une longue maladie.

On le qualifiait souvent de musicien de free jazz à cause de son association avec Ornette Coleman, mais c'était avant tout un romantique. Il aimait les belles mélodies et, quand il en jouait une, il ne voulait pas s’enfermer dans les changements d’accords standards: il voulait emmener la musique là où il pensait qu’elle devait aller.

Je l’ai interviewé pour la première fois en 2002 alors qu’il fêtait son 65e anniversaire avec une semaine de duos –un pianiste différent chaque soir– au Blue Note à New York. «Je jouais dans beaucoup de groupes et, souvent, je me sentais l’envie d’improviser, pas sur les accords, mais sur la mélodie, le rythme ou juste l’ambiance d’un morceau», m’a-t-il dit quand je l’ai interrogé sur ses débuts dans le Los Angeles de la fin des années 50. «Mais je ne pouvais pas. Les autres musiciens ne comprenaient pas ce que je faisais, ils étaient perturbés.»

Ornette Coleman, The Shape of Jazz to Come

C'est à cette époque qu'il a entendu Ornette Coleman jouer lors d’une jam session. Les autres musiciens ne comprenaient pas non plus ce que ce dernier faisait et l’ont éjecté.

Haden, lui, s’était découvert une âme sœur. Ils ont commencé à jouer ensemble au sein d’un groupe qui comprenait aussi Don Cherry à la trompette et Billy Higgins à la batterie et, en 1959, ils ont enregistré l’album The Shape of Jazz to Come, dont le titre s’est révélé prophétique.

Mais le jeu de basse d’Haden ne misait pas simplement sur l’émotion, et les musiciens qui ont imité le free jazz simplement en jouant ce qu’ils voulaient se sont souvent mépris sur le combat qu’ils croyaient mener. Le pianiste Paul Bley, qui a engagé Haden pour jouer avec lui en 1957, a un jour dit de lui:

«Il avait un sens parfait du tempo, ce qui est rare.»

Il est encore plus rare de jouer des splendides mélodies, avec des harmonies inventives et un sens du rythme libéré, le tout en gardant ce tempo parfait –et c’est évidemment ce que faisait Haden.

Dans les groupes de jazz, les contrebassistes sont souvent dans l’ombre –il y a beaucoup de blagues sur le fait que le public parle pendant les solos de contrebasse. Mais Haden captivait immédiatement, expliquait Bley:

«Quand nous organisions des jam sessions, les habituels saxophonistes ténor s’alignaient, attendant de pouvoir s’asseoir. Mais quand Charlie s’asseyait, aucun d’entre eux ne voulait jouer. Ils voulaient juste l’écouter. Il était bon à ce point là.»

Berceuses folk

Charles Edward Haden était né en 1937 à Shenandoah, dans l'Iowa, et avait grandi à Springfield, dans le Missouri. Il était le benjamin d’une famille de quatre enfants de musiciens professionnels de country. Les Haden Family Singers se produisaient régulièrement au Grand Ole Opry, le célèbre programme enregistré chaque semaine à Nashville, et avaient une émission de radio diffusée nationalement. La mère de Charlie le mettait au lit en lui fredonnant des chansons folk et, une nuit, lui aussi s’est mis à fredonner les accords, alors qu’il n’avait pas encore deux ans. Il a immédiatement commencé à chanter dans le groupe familial.

Une nuit, pendant cette semaine de duos au Blue Note en 2002, Haden s’est produit aux côtés de la grande pianiste Geri Allen et, à un moment, ils ont joué Lonely Woman, ballade sombre et classique d’Ornette Coleman. Leur interprétation était longue et à couper le souffle et, quand Haden s’est lancé dans son solo, il a enchaîné sur Barbara Allen, Old Joe Clark et Fort Worth Jail, des airs country qu’il avait chantés avec sa famille quand il était enfant.

Haden a toujours vu des parentés entre le jazz et la country:

«L’antique musique country d’Angleterre, d’Irlande et d’Écosse est arrivée en Amérique et s’est transformée dans les Appalaches et les Ozarks. Partout où il y avait des gens en lutte dans les montagnes, il y avait cette musique très émouvante, remplie d’âme. Le jazz s’est développé à partir des spirituals et du blues, qui émanaient eux même de la lutte des esclaves africains pour leur liberté. Il s’agit de deux musiques de lutte.»

Homme de gauche

Haden était un homme de gauche, et cela s’est parfois reflété dans sa musique. Une de ses compositions les plus vibrantes, qu’il a joué de nombreuses fois avec des groupes très différents, était une ballade intitulée Song for Che. À la fin des années 60, il a formé le Music Liberation Orchestra, un orchestre qui jouait des morceaux inspirés par de nombreux mouvements révolutionnaires.

Charlie Haden et Carlos Paredes, Song for Che

Mais même durant cette période, c’est la musique plus que la politique qui constituait son moteur. Cela se voyait à la façon dont il jouait. Il semblait faire la cour à son instrument, le balançant d'un côté à l'autre, les yeux fermés, la tête tournée, grimaçant avec intensité, penché de façon presque perpendiculaire pour s’entendre plus profondément, souriant parfois de manière radieuse quand il entendait un autre membre du groupe jouer de manière remarquable.

Il était éternellement jeune et perpétuellement tendance, finissant la plupart de ses phrases d’un «man», même quand il parlait à une femme.

Steal Away: Spirituals, Hymns and Folk Songs

Après s’être installé à Los Angeles au milieu des années 1980, il avait formé un groupe appelé Quartet West, qui jouait des ballades inspirées des romans noirs de Raymond Chandler et des bandes originales de films des années 40. Quand il mettait cap à l’est durant ces années-là, il emmenait le groupe avec lui ou jouait en duo avec des vieux camarades qui vivaient encore dans la région de New York. Un des albums les plus marquants de cette période tardive de sa carrière est un duo de 1995 avec le pianiste Hank Jones intitulé Steal Away: Spirituals, Hymns and Folk Songs.

En 1989, le festival de jazz de Montréal lui avait rendu un hommage qui l’avait vu se produire chaque soir avec un groupe différent, et la plupart de ces concerts avaient été édités en CD. Les meilleurs (ou du moins mes favoris) sont deux albums en trio, un avec Paul Bley et le batteur Paul Motian, l’autre avec Don Cherry et le batteur Ed Blackwell.

Art et plaisir de l'écoute

Charlie Haden s’en va sur un gros succès critique et commercial, un album de duos avec le pianiste Keith Jarrett, avec qui il avait joué en quartet dans les années 70 mais n’avait plus collaboré depuis. L’album s’intitule Last Dance, pour partie car il a anticipé que cela serait probablement son dernier, et non seulement il a atteint la première place des charts jazz pendant plusieurs semaines (pour la première fois dans la carrière de Jarrett) mais également, à son apogée, la vingtième places des charts Amazon pour tous les disques.

Charlie Haden en concert à Gand, en 2007. Gert Vandepoele via Wikimedia Commons.

Un autre duo entre Jarrett et Haden, Jasmine, avait été édité il y a quatre ans. Les deux disques avaient été enregistrés lors de la même session, en 2007, avant que Haden ne tombe malade d'une récidive de la polio qui l’avait frappée brièvement à l’âge de 15 ans, à laquelle est venue s’ajouter, dans les derniers mois de sa vie, un cancer du foie.

Les deux albums contiennent des ballades et des standards et sont tout simplement splendides. Et ce qui devient clair, une fois que vous avez laissé la musique vous submerger à plusieurs reprises, c’est à quel point Charlie Haden était le leader des sessions. Ornette Coleman a un jour dit qu’il «jouait la musique, pas le fond sonore», et c’est ce qui se passait là aussi.

Parfois, il faisait ce que la plupart des contrebassistes font, jouer la note fondamentale (par exemple, un do pour souligner un accord en do) ou égrener les notes d’un accord en un arpège ou en fragments d’une gamme. Mais parfois, il redoublait la mélodie ou osait une contre-mélodie, ou inversait l’accord de manière étrange, ou modifiait le rythme pour augmenter puis apaiser la tension, ou jouait une série de notes qui n’avait en apparence pas de rapport avec la mélodie mais tissait une ambiance qui parvenait à s'y intégrer.

Haden avait par dessus tout une oreille hors pair, comme Jarrett. Last Dance et Jasmine sont des albums qui nous parlent de l’art et du plaisir de l’écoute.

Voici la liste de mes albums préférés de Charlie Haden, pour la plupart encore disponibles dans le commerce.

 

Avec le Ornette Coleman Quartet

The Shape of Jazz to Come
Change of the Century
This Is Our Music

 

Comme leader

The Montreal Tapes: With Don Cherry & Ed Blackwell
The Montreal Tapes: With Paul Bley & Paul Motian
Liberation Music Orchestra
Quartet West
In Angel City
Haunted Heart

 

En duo

Soapsuds, Soapsuds (avec Ornette Coleman)
Steal Away (avec Hank Jones)
Night & the City (avec Kenny Barron)
As Long As There’s Music (avec Hampton Hawes)
Jasmine (avec Keith Jarrett)
Last Dance (avec Keith Jarrett)

 

Comme musicien de sessions

Wanton Spirit (Kenny Barron)
Escalator Over the Hill (Carla Bley)
Alone Together (Lee Konitz)
The World Is Falling Down (Abbey Lincoln)
So in Love (Art Pepper)
Pop Pop (Rickie Lee Jones)

 

Fred Kaplan
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Journaliste
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