France

Littérature: la criminelle comme si vous y étiez

Alexandre Lévy, mis à jour le 10.08.2009 à 18 h 13

Exit le devoir de réserve, place à la littérature. Un capitaine de la Brigade criminelle signe un roman entièrement inspiré de son travail d'enquêteur au 36 quai des Orfèvres. Il n'est pas le seul.

«La Crim, le dimanche, ressemblait à un navire sans capitaine», lit-on au détour d'une page de Sang d'encre au 36, le romain d'Hervé Jourdain (édition Les Nouveaux Auteurs). «Un sous-marin plutôt qu'un paquebot d'ailleurs, vu l'architecture intérieure et le calme des lieux ces jours-là. Ce n'étaient pas les commissaires de permanence de la police judiciaire parisienne qui auraient démenti, trop occupés à tourner de service en service, afin d'y signer des procédures urgentes avant leurs transmissions au parquet et l'envoi au dépôt de la Préfécture de police des personnes déférées. Les policiers et autres enquêteurs retenus par la dernière affaire en date étaient ainsi déchargés de toute pression hiérarchique».

En quelques lignes, le lecteur est ainsi plongé de manière quasi mécanique dans l'univers particulier de ce lieu mythique qu'est le siège de la Brigade criminelle, le 36 quai de Orfèvres à Paris. Un lieux qui a inspiré bon nombres de fictions, des aventures du commissaire Maigret aux séries télévisées d'aujourd'hui, que l'on visite cette fois-ci sous la férule non d'un expert ou d'un écrivain de renom, mais d'un de ses occupants lambda, le très pointilleux capitaine Hervé Jourdain, âgé de 36 ans, officier depuis huit ans à «la Brigade».

De manière inédite, ce dernier a réussi à concilier - et à faire accepter par sa hiérarchie - ses envies d'écriture avec son métier d'enquêteur. Et les lecteurs semblent approuver: plus de 10 000 exemplaires vendus en quelques mois, surtout grâce au bouche à l'oreille et, enfin, le prix du meilleur polar décerné par lecteurs de VSD. Le patron des Nouveaux Auteurs, Jean-Laurent Poitevin, occupé à la fois à faire le service de presse et à réimprimer le livre, parle d'un «succès qui a surpris tout le monde».

Hervé Jourdain ne semble pas avoir d'ambitions démesurées en littérature: une intrigue bien ficelée, des personnages crédibles, des échanges denses et réalistes. Au «36», la réalité dépasse souvent la fiction, le tout est de pouvoir trouver les mots pour en parler. Dans le polar, les maîtres de Jourdain sont Thierry Jonquet,qui est décédé dimanche 9 août, et l'Américain Ed McBain a qui l'on doit l'haletante chronique de la vie des policiers du 87 district de New York.

A le lire, il donne surtout l'impression rare et salutaire d'un flic qui se passionne pour son métier et qui adore en parler. En des termes pas forcément simplistes ou vulgarisateurs; son modèle est le «polar procédural» et, à ce titre, son livre est un véritable manuel d'apprentissage pour qui s'intéresse de plus près au travail de la Police judiciaire. L'ambiance, les personnages, le jargon: tout y est. Mais aussi, de façon plus surprenante, les procédures, les méthodes et les techniques y compris les plus modernes d'une enquête criminelle menée dans les règles de l'art.

Une enquête qui, de surcroît, porte sur «le crime des crimes»: le meurtre en série, une des principales raisons d'être de la Brigade. Dans le livre de Jourdain, l'équipe du commandant  Duhamel traque un mystérieux tueur compulsif, grand lecteur de Simenon et utilisateur hors pair des nouvelles technologies... Dans le groupe, le policier spécialiste de la traque électronique porte le surnom de «Pixel».

Hervé Jourdain a certainement mis un peu de lui-même dans ces personnages: on y retrouve son goût pour l'Histoire en général et les archives policières en particulier, tout comme sa passion de la course à pied. Mais il s'est aussi beaucoup inspiré de ses collègues, enquêteurs, chefs de groupe et «tauliers» (commissaires et plus généralement «patrons» dans le langage de la Brigade) pour constituer sa gallérie de portraits. Des policiers toujours en exercice qui ont été ses premiers lecteurs. Dans leur grande majorité, ils ont apprécié son livre qui rend bien compte de leur travail au quotidien, avec ses hauts, ses bas, ses petits plaisirs et ses grandes frustrations.

Jourdain a aussi la chance de travailler dans un service où les hobbies semblent être la règle, à commencer par le patron actuel de la Brigade qui est un passionné de peinture et de musique classique. D'autres sont de grands collectionneurs ou se passionnent pour la photo, les bandes-dessinées... Tous sont de grands lecteurs de polars, mais peu ont sauté avec succès le pas vers l'écriture à l'instar de Jourdain qui constitue un quasi -précédent dans le service. (On ne parle pas ici de l'exercice assez convenu des Mémoires des patrons du «36»).

De fait, enquête de police et travail de romancier ne sont pas contradictoires, loin de là. Le prolifique commissaire Georges Moréas qui a quitté la police dans la lointaine année 1985, en sait quelque chose. Romans, scénarios de films, documents... Il a tout fait, y compris un tour du monde en voilier. Pour le grand bonheur des Internautes, il tient aujourd'hui un blog sur le site du Monde, Policetcetera, un lieu de discussion quasi obligatoire pour d'anciens et actuels flics et tous ceux qui sont intéressés par leur travail.

Georges Moréas a «réussi à rendre plus humain le boulot de flic». Sensible aux tentatives littéraires de ses collègues, l'ancien commissaire ne manque pas la parution d'un blog ou d'un livre, y compris confidentiel, d'un policier. On lui doit notamment la découverte d'un Serge Reynaud, brigadier-chef chez les CRS, qui a réussi l'essai en transformant les petites «police-histoires» tendres et parfois drôles de son blog en livre, Chroniques de la main courante chez Bourin - un éditeur qui semble affectionner les récits de première main de policiers. Là aussi, le légendaire «devoir de réserve» semble balayé par une écriture souvent motivée par le besoin de témoignage et de catharsis du quotidien d'un métier vraiment  pas comme les autres.

Retour au 36, chez les «seigneurs» de la police. Ici on fait les «paluches» ou des «gammes», on est en «doublure», on «sort» les affaires. Au pire, on laisse une «collante» avant de «ramarrer» au gyro deux tones. Pour savoir de quoi ça cause, Jourdain (tout le monde s'interpelle par le nom de famille à la Crim), nous convoque au palier du troisième étage, le centre névralgique de la Brigade criminelle, un passage obligé pour ceux qui viennent aux nouvelles. «Les notes de service et autre télégrammes étaient punaisés sur les murs, une vieille armoire vitrée présentait les produits vendus par l'amicale de la Brigade criminelle, avec leur tarifs, et la machine à café était le point de rassemblement idéal, tandis qu'un banc métallique offrait trois places aux visiteurs d'occasion». A bientôt !

Alexandre Lévy

Image de Une: Affiche du film 36 quai des orfèvres réalisé par Olivier Marchal

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