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Connaissez-vous le whisky qui rend aveugle?

Christine Lambert, mis à jour le 12.07.2014 à 14 h 52

De Bali à Cuba, de Delhi à Pékin, de Prague à Melbourne, les vacances multiplient les occasions de croiser des contrefaçons de spiritueux. Malheureusement, leur consommation ne fait pas mal qu’aux cheveux.

Whisky Goggle / Ryan Hyde via Flickr CC License by.

Whisky Goggle / Ryan Hyde via Flickr CC License by.

Une curieuse robe aux reflets de caramel fondu dans le Lipton; un nez de puissant solvant révélant en arrière-plan de subtiles notes de liquide antigel piqué d’acétone; une bouche gorgée de diesel où explosent des arômes de mélange deux-temps; et une finale de gueule de bois qui mettra deux jours à vous lâcher le palais. Félicitations, vous venez de dégustez un scotch de contrefaçon. Vous pouvez le recracher.

L’alcool frelaté n’est pas d’une fraîche actualité. Partout et de tous temps, la gnôle du cru distillée illégalement au fond de la grange a préexisté aux spiritueux autorisés sous contrôle de l’Etat – et des agents du fisc. Partout et de tous temps, elle s’est échangée sous le burnous. Partout et de tous temps, trafiquants et contrebandiers ont fait leur beurre sur l’alcool à la mode du moment.

Mais la hausse phénoménale de la demande mondiale pour certains spiritueux, ajoutée à une augmentation tout aussi remarquable des taxes, des barrières douanières et des prix, ont décuplé les trafics ces dernières années. Et, après la vodka, le malt débride à son tour la créativité des imitateurs. Au grand désespoir de l’industrie du whisky écossais, la plus touchée par la contrefaçon, et de la Scotch Whisky Association (SWA), qui veille avec férocité aux intérêts de ce très lucratif secteur, au point d’avoir déboursé en 2013 près de 2 millions d’euros en frais de justice pour lutter contre le fléau (un budget en hausse de 25% sur cinq ans).

«Non seulement chaque fausse bouteille prive un producteur de scotch d’une vente, mais en outre, ces faux de très mauvaise qualité entachent la réputation du whisky écossais auprès des consommateurs», déclarait récemment Magnus Cormack, le directeur juridique de la SWA, au Herald Scotland.

L’Inde, la Chine et la Russie forment le plus grand et le plus lucratif terrain de jeu de la contrefaçon de scotch, et en premier lieu des blends premiums tels Johnnie Walker ou Chivas. Les single malts restent moins touchés, même si Macallan souffre plus que d’autres de l’intérêt que lui portent les copycats.

A côté de mafias qui œuvrent à grande échelle prospère un trafic artisanal: de vraies bouteilles dûment vidées sont récupérées auprès des bars et hôtels chics ou des ambassades, puis remplies de vile gnôle avant d’être rebouchées. Certains trafiquants ont plus de scrupules que d’autres. Ainsi, l’analyse au spectromètre d’une saisie de faux Johnnie Walker, l’année dernière en Thaïlande, avait révélé un peu du véritable blend dans les bouteilles carrées… mélangé à divers autres liquides moins avouables.

Depuis une petite dizaine d’années, une contrée inattendue a surgi dans le collimateur écossais: l’Australie, accusée de commercialiser une quarantaine de «scotchs» bidon sous des noms qui résonnent 100% cornemuse. La patrie du koala faisant partie de ces pays qui ne reconnaissent pas l’indication géographique protégeant le scotch, il est possible d’y estampiller «whisky écossais» le brutal et le bizarre. La SWA vient cependant d’y remporter une victoire en faisant enregistrer le précieux liquide comme marque déposée.

Dans son dernier rapport annuel, publié en mai, la SWA rappelle ses combats passés pour faire retirer du marché ce blend vendu en France à 30% d’alcool seulement au lieux des 40% règlementaires (GlenLavasse?), ces «scotchs» italiens à base d’alcool neutre aromatisé et coloré artificiellement, ces canettes de whisky-ginger ale «100% scotch whisky» vendues au Mexique et ne contenant pas un millilitre de whisky, qu’il soit écossais ou d’ailleurs!

L’Association s’insurge contre les millions de litres de whisky indien «officiel» qui passent les frontières : distillés le plus souvent à base de mélasse, ils devraient porter le nom de «rhum» partout ailleurs dans le monde. On les retrouve pourtant dans des whiskies d’assemblage vendus jusqu’en Europe.

Cet inventaire à la Prévert des déboires du boire et ces bisbilles commerciales pourraient prêter à sourire si certains produits frelatés contenant des substances assommoirs hautement dangereuses – méthanol, chloroforme, isopropanol (un décapant)… – ne provoquaient pas, chaque année, la mort de centaines de consommateurs parfois abusés jusque dans les bars et les commerces.

La vision qui devient floue, des taches noires qui apparaissent, des maux de tête et des difficultés à respirer sont les premiers symptômes des attaques du méthanol, que l’on confond souvent avec une sévère gueule de bois. Son absorption endommage également les reins, entraîne la cécité, le coma. Ou la mort. L’été dernier à Cuba, du rhum chargé de méthanol a expédié 11 personnes au cimetière et les quelques 60 autres qui ont échoué à l’hôpital n’ont dû leur salut qu’au goût franchement infect du tord-boyaux, qui les a empêchés de finir leur verre.

Même si l’Europe n’échappe en aucun cas à la contrefaçon d’alcool (plus de 150.000 litres de spiritueux de contrebande ont été saisis en France dans la seule région Nord depuis 2010), les vacances sous des cieux moins pluvieux multiplient les risques de croiser une bouteille damnée, un cocktail zombie ou un shot mortel.

Gare aux marques obscures, aux labels qui se décollent facilement, aux fautes d’orthographe sur l’étiquette, aux mentions manquantes, aux bouchons mal assortis, au dépôts flottant dans la bouteille, autant de signes indiquant qu’il vaut mieux passer son tour. Un twitto a récemment publié la photo d’une très dadaïste imitation de Chivas Regal: un magnifique spécimen de «Chefas Rigal» de 81 ans (tant qu’à faire), élaboré par «Chefas Broters» (sic), se proclamant fièrement «produce of Egypt» (re-sic) sous la mention «whsky» (sans i). Un sans-faute. Mais d’autres faux sont quasiment indétectables à l’œil nu.

Dans les bars, surtout ceux que fréquentent les jeunes touristes et les routards fauchés au bord des plages tropicales, détecter la gnôle qui rend aveugle s’avère un peu plus compliqué. Une seule certitude : si les prix sont trop bas pour être honnêtes, c’est que la bouteille derrière le comptoir ne l’est pas. Oubliez les cocktails: commandez une bière.

Christine Lambert
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Journaliste
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