Culture

Art: pendant la crise, les ventes continuent

Jérome Stern, mis à jour le 10.08.2009 à 6 h 31

Les oeuvres continuent à (bien) se vendre. Mais pas toutes.

Au début de cette année, commissaires-priseurs, galeristes et artistes faisaient grise mine: à son tour, le marché de l'art était touché par la crise financière, et les ventes marquaient nettement le pas, au point que de nombreuses enchères ne trouvaient pas preneur et que plusieurs galeries mettaient la clef sous la porte. Six mois plus tard, sans verser dans la franche euphorie, l'ambiance est moins morose... tout au moins pour quelques uns.

Christie's France annonce 388 millions de chiffre d'affaires semestriel, en ajoutant que désormais «Paris est la capitale mondiale de l'art». Un enthousiasme certes légitime, mais à nuancer. D'abord parce que la vente-spectacle Bergé-Saint Laurent a rapporté à elle seule 342 millions cet hiver, pulvérisant ainsi le record mondial pour une vacation. Ensuite parce que Drouot, qui regroupe 75 sociétés d'enchères parisiennes affiche un produit de vente de 214 millions d'euros, moins que les années précédentes. Autre exemple: Artcurial, troisième maison tricolore, n'a réalisé en six mois que 39,9 millions de chiffre d'affaires, 15 millions de moins qu'il y a deux ans. Ensuite, parce que si on connaît les chiffres des enchères publiques, le reste du marché, réputé peu transparent, l'est encore moins que d'habitude. Les marchands qui annonçaient à grand renfort de communiqués des transactions en millions de dollars aujourd'hui se raréfient. Si quelques foires (Bâle, Maastricht) ont connu de jolis succès au printemps 2009, d'autres grandes manifestations commerciales artistiques ont été décevantes (Miami, Londres) voire annulées (Shanghaï). Enfin, signe notable, un nombre grandissant de galeries doivent déposer le bilan, à New York, Pékin ou Paris — où de nombreux stands des Puces de Saint Ouen ont tiré d'ailleurs tiré leur rideau de fer.

Car il n'y a pas un, mais des marchés de l'art. Ainsi, en France, 82% des oeuvres graphiques sont adjugées à moins de 5.000 euros, un chiffre qui monte même à 89% en Allemagne. Et pas seulement pour ce que les spécialistes appellent «les multiples» (lithos, gravures, photographies), puisque la peinture abordable représente selon le site spécialisé Artprice 43% des transactions et le dessin 21% des achats à moins de 5.000 euros. Même chose pour le mobilier, l'art primitif ou la céramique, autant de secteurs qui ont leurs collectionneurs. Des collectionneurs aujourd'hui plus jeunes, plus informés, plus sélectifs. Ce sont eux qui animent le marché en imposant des modes. Ainsi, le design est en pointe quand le mobilier de style ne trouve plus preneur. Un fauteuil édité en petite série signé Marc Newson dépasse les 250.000 euros quand une commode unique estampillée N.Petit du XVIIIème cote aux alentours de 20.000 euros. Même chose pour l'art contemporain au détriment de l'art classique, de la photo esthétique préférée aux clichés anciens, des reliquaires africains cinq fois plus chers que les vases précolombiens, des planches de BD hier rejetées et qui atteignent les 300.000 euros...

L'exception du siècle

Autre effet de mode, le succès, grandissant, des expositions. Quand plusieurs centaines de milliers de visiteurs font la queue à Paris pour admirer les oeuvres de Kandinsky, Picasso, Calder ou Warhol, les professionnels ressortent des toiles de ces artistes. Ainsi, une sculpture en bois de Calder estimée 1,5 millions d'euros a été adjugée à 2,6 millions et une grande toile du canadien Peter Doig (qui avait fait l'objet d'une exposition récente au Musée d'Art moderne de Paris) est partie pour 3,5 millions — le double de son estimation. Il s'agissait là d'oeuvres considérées comme majeures. Ce n'était pas le cas d'un grand «camouflage» de Warhol vendu 1,8 millions d'euros quand Sotheby's en attendait 2,5. De même, la Nature morte au citron de Fernand Leger a été vendue 12.000 euros de moins ce printemps qu'elle n'avait été adjugée un an auparavant.

Autres caractéristiques du marché, la baisse significative des estimations comparée aux prix de 2008, la moindre garantie financière accordée aux vendeurs par les sociétés d'enchères et la raréfaction des œuvres, notamment de qualité, proposées, même lors des vacations de prestige. Une quarantaine à peine ce printemps à Londres ou New York, moitié moins que l'an passé. La plus «grosse» collection vendue à Drouot n'a réalisé que 6,47 millions de résultats, avec pourtant un «Penseur de Rodin» et un tableau de Fantin-Latour. La vente Bergé-Saint Laurent reste l'exception... du siècle.

Même si le haut de gamme aux prix toujours aussi effarants pour le commun des mortels reste à part, c'est ce marché qui fait office de locomotive pour les oeuvres moins prestigieuses. Problème, le nombre d'oeuvres de qualité mises en vente est tellement faible que les spécialistes ont du mal à en tirer une tendance, d'autant que, désormais, les transactions les plus importantes se font beaucoup plus discrètement: on découvre ainsi qu'un fonds américain plombé par l'affaire Madoff a du subrepticement céder ses Giacometti et Rothko pour une trentaine de millions de dollars.

L'art plus important que le marché

Malade, le marché fait sa purge et semble entrer en convalescence. Autrement dit, il devient plus raisonnable: finie la spéculation effrénée des golden boys, qui par exemple misaient plusieurs millions de dollars sur l'émergence de la peinture contemporaine chinoise: fin juin, des toiles de Xiogang Zhang, Pel Ming Yan ou Guangyl Wang sont restées sans acquéreur, chose impensable il y a encore six mois.

Avec des baisses de prix allant jusqu'à 50%, le marché de l'art est (re)devenu plus abordable, plus ouvert et surtout moins hautain et moins élitiste. Ce peut donc être le moment d'acheter, mais avec une grande sélectivité, et ne pas hésiter à négocier les prix, parfois encore trop élevés. Certains l'ont déjà compris: les prix moyens des tableaux anciens, notamment flamands du XVIIème, ont progressé de 15% en quelques mois. Mieux vaut n'acquérir qu'une pièce, mais de grande qualité, que plusieurs. Cela est vrai pour tous les artistes dont le travail est toujours irrégulier, avec des variations importantes selon la période et la taille de l'oeuvre. Il faut avant tout être bien informé: cela veut dire fréquenter les musées, visiter les expositions, assister à des enchères, s'entretenir avec les galeristes... Et aimer ce que l'on achète. Dans le marché de l'art, l'art est plus important que le marché.

Jérome Stern

(Photo: des peintures de Fernad Leger et Giorgio de Chirico lors de l'exposition avant la vente Bergé à Paris, Reuters/Régis Duvigneau)

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