Monde

Les raisons de la formidable redistribution des cartes au Moyen-Orient

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 11.07.2014 à 7 h 17

On a souvent reproché à l'administration Obama sa prudence dans la région. Son revirement actuel envers l'Iran sur le dossier irakien s'en trouve facilité.

Des membres des forces de sécurité irakiennes, le 16 juin 2014. REUTERS/Stringer.

Des membres des forces de sécurité irakiennes, le 16 juin 2014. REUTERS/Stringer.

Il faut rendre à César ce qui est à César. Longtemps, l’attitude de Barack Obama a été critiquée pour son manque de fermeté, notamment vis-à-vis de l’Iran, car l’idée dominante était que la volonté de l’Iran de se doter de l’arme nucléaire constituait la principale menace stratégique du début du XXIe siècle. La volonté de l’Iran était en effet accompagnée de propos guerriers contre l’existence même de l’état d’Israël, lequel, à intervalles réguliers, faisait état de progrès iraniens vers la bombe et menaçait d’intervenir militairement contre les sites abritant les installations nucléaires. Mais Israël s’était toujours vu opposer un veto de la part des Etats-Unis.

Cette prudence américaine, maintes fois dénoncée par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou –lequel a toujours été très influent au sein du parti républicain à Washington– permet aujourd’hui une sorte de retournement d’alliance, rendu nécessaire par les fulgurants et tragiques progrès en Irak d’Abou Bakr al-Baghdadi, leader d’une redoutable organisation djihadiste, l'EIIL (ISIS). Des progrès qui lui permettent de contrôler une part non négligeable des territoires syriens et surtout irakiens.

Peut-être n’y avait-il pas dans la prudence d’Obama autre chose que de la prudence… Toujours est-il que le revirement actuel s’en est trouvé facilité. D’autant qu’il avait été précédé par l’engagement d’une négociation internationale avec l’Iran sur son nucléaire militaire; un Iran, il est vrai, débarrassé de Mahmoud Ahmadinejad et dirigé par un président Rohani soucieux de revenir dans le jeu diplomatique.

Au passage, cette perspective d’une ébauche d’alliance États-Unis-Iran, qui concerne aussi Israël à mesure que les djihadistes se rapprochent du plateau du Golan, conduit désormais à relativiser la menace nucléaire iranienne. Déjà, on savait le Mossad et l’état-major israélien opposés à des frappes ciblées sur l’Iran –«l’idée la plus stupide» avait dit Meir Dagan, à l’occasion de son départ du commandement du Mossad. On comprend maintenant pourquoi: officiellement, les services israéliens repoussent à 2015 la perspective d’une bombe iranienne, après l’avoir annoncée pour 2007 puis pour 2011. En fait, aujourd’hui, les mêmes officiels israéliens laissent entendre que l’Iran ne sera pas en mesure de se doter d’une arme nucléaire avant dix ans.

Cette situation renvoie bien sûr Israël à l’essentiel, tragiquement revenu sur le devant de l’actualité, à savoir la question palestinienne, à la non-résolution de laquelle il faut ajouter la prise de contrôle de certaines parties de l’Irak par l’EIIL.

Que dit son chef al-Baghdadi qui le rend aujourd’hui plus dangereux qu’al-Qaida? Là où al-Qaida reste une nébuleuse, al-Baghdadi veut s’installer sur un territoire qu’il veut naturellement «purifier» et qu’il va vouloir étendre. Il introduit donc dans la région une menace particulièrement grave dès lors qu’il serait en mesure de frapper Israël ou la Turquie. Il porterait alors le feu dans tout le Proche-Orient. La ligne de fracture qui sépare les chiites et les sunnites devient la clé de toute analyse stratégique dans la région.

Un retour d’une alliance occidentale avec l’Iran, imposé par les circonstances, serait aussi une façon de renouer avec les lignes de force qui existaient avant la révolution khomeiniste. L’Iran et la Turquie étaient alors les principaux alliés des Etats-Unis et d’Israël.

L’Iran dispose de plus de ressources que l’Arabie saoudite et le Qatar, lesquels sont soupçonnés de financer les avancées djihadistes en Syrie et en Irak. L’Iran occupe une position géographique stratégique qui pèse sur le destin de l’Irak comme de l’Afghanistan. Toutes ces raisons expliquent la formidable redistribution des cartes qui est en train de s’ébaucher dans une région qui continue de concentrer les plus grands dangers de guerre.

Jean-Marie Colombani
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