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Twitter a-t-il tué l’analyse footballistique?

Mathieu Grégoire, mis à jour le 07.08.2014 à 10 h 49

On passe son temps à commenter les matchs plutôt qu’à les regarder. On fait des bilans à l’instant T alors qu’un footeux/club se juge sur la longueur. L’analyse est-elle en berne?

Giannelli Imbula fête un but lors de Marseille-Saint-Etienne le 24 septembre 2013 au Stade Vélodrome, REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Giannelli Imbula fête un but lors de Marseille-Saint-Etienne le 24 septembre 2013 au Stade Vélodrome, REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Polémique, taillage, vannes, voilà le fonds de commerce de Daniel Riolo, grande gueule du foot à RMC. On exagère un peu. Riolo sait aussi très bien penser son sport, il avance des idées souvent captivantes (sur l’arbitrage vidéo, la formation des jeunes footballeurs, le supporteurisme, la gestion des clubs), quand elles ne sont pas enrobées d’un discours douteux, –«traîtres», «collabos», «pureté», «racailles» sont des mots qui reviennent dans son vocabulaire et l’obscurcissent. Dans son dernier ouvrage, Clash Football Club, l’Explication, récit d’une conversation avec Pierre Ménès, qu’il mène de bout en bout, Riolo revient sur le rôle de Twitter:

«Les réseaux sociaux ont accentué ce contact direct. Ils développent les échanges qui sont finalement des petits bouts de violence permanents, des analyses de l’instant. On parlait d’attendre la fin d’un match, d’une compétition, mais avec Tweeter (sic), on fait le bilan au bout de cinq minutes à peine. Tweeter (sic, 2) est une sorte de tribunal populaire, citoyen. C’est également trop souvent l’expression d’un repli identitaire, de la montée du communautarisme. Si tu critiques Benzema ou Nasri, tu n’aimes pas les Arabes. Si tu dis du bien de Giroud, tu es un gros facho.»

Ces derniers mois, Riolo a beaucoup critiqué un joueur de l’OM, le jeune Giannelli Imbula, qu’il a rebaptisé Imboulard car la confiance en soi du garçon confine parfois à la suffisance. Sur la saison 2013-2014, l’opinion générale des fans et spécialistes sur Twitter a beaucoup évolué, et donne plus le tournis qu’une attraction de fête foraine.

Juillet – août 2013, la phase de découverte

 Imbula signe à Marseille, en provenance de Guingamp. Vu qu’il jouait en L2, l’immense majorité des supporters le découvre, avec ravissement.

Septembre – mi-octobre 2013, la phase dite de «l'enflammade»

Imbula connaît des moments de grâce face à Monaco ou Arsenal, marque son premier but en L1 face à Saint-Etienne. Il est au top de la hype et comparé aux plus grands.

Fin octobre – novembre 2013, la phase dite du retournement de veste

Willy Sagnol ne convoque pas Imbula en Espoirs et lui met une cartouche suite à son comportement. Sur Twitter, c’est le début de l’hallali. Imbula est attaqué de tous les côtés, et on découvre subitement qu’il ne défend pas assez sur le terrain.  

Décembre 2013, la phase dite du Imbula entre deux eaux 

Elie Baup, qui ne faisait plus jouer Imbula, saute, le joueur fait un retour remarqué en seconde période à Lyon. Quelques optimistes y croient, mais les sceptiques le restent.

Janvier 2014, la phase dite de la veste totalement retournée

Imbula aligne les prestations fades ou ratées, et ne montre guère d’entrain.

Février – mai 2014, la phase dite du «vivement que le championnat se termine» 

Imbula traîne sa peine, et figure parmi les flops de l’année selon L’Equipe.

Juin – juillet 2014, la phase dite d’un nouvel espoir

 le talentueux va enfin être dégrossi par Marcelo Bielsa, le messie qu’attendaient les supporters de l’OM. Le technicien argentin ne lâche pas Imbula pendant l’entraînement (selon les résumés forcément subjectifs d’OMTV).

Twitter, péremptoire, ruine-t-il les analyses de match? Charles-Eugène (@eddy_fleck), fan de l’OL et commentateur sarcastique de l’actualité du foot, analyse:

«Il renforce la culture de l’instant, mais elle était présente avant le réseau socialTwitter n’est qu’un outil parmi tant d’autres. Quand les radios font des émissions quotidiennes sur le foot et que tu es obligé de te prononcer sur des sujets, c’est difficile de prendre du recul et de ne pas tirer de conclusions. Sinon tu emmerdes ton auditeur, et tu dis peu de choses. C’est plus la surmédiatisation du sport et la concurrence dans les médias qui font que la culture de l’instant se développe. Certains journalistes ont moins de réactivité sur support papier et préfèrent envoyer l’information sur Twitter, au détriment de leur journal.»

«Le foot n'a pas changé»

C’est le Café des sports 2.0. Mais il ne change pas fondamentalement les choses

Ivan Bonet

Après une décennie à l’hebdomadaire «But», Ivan Bonet a lancé à l’été 2012 le site Mediafoot Marseille, consacré à l’actualité de l’autoproclamé «plus grand club de France». Il propose notamment une revue de tweets les plus percutants en pleine rencontre. Sur la culture de l’instant, il balaie les arguments de Riolo:

«Le fond n’a pas changé. C’est Twitter qui a mis en valeur nos “analyses”. Imaginons-nous à la fin des années 1990. Ibrahima Bakayoko [attaquant peu adroit de l’OM, NDLR] rate une occase au bout de 5 minutes, on s’emballe: “Il est nul, il est bidon, il a les pieds carrés”. Et puis, quand il marque, à la 60e, on se lève: “J’ai toujours dit qu’il était le meilleur!”. Aujourd’hui, Twitter mettra ce revirement en lumière, c’est le Café des sports 2.0. Mais il ne change pas fondamentalement les choses, la mauvaise foi, la versatilité existaient, existent et existeront toujours.»

En accéléré, se trompe-t-on plus souvent sur notre sport préféré? Pas forcément, répond Bonet:

«Dans les années 1980, Philippe Vercruysse a été présenté comme le nouveau Platini, et Twitter n’existait pas. Il balbutiait quand l’Equipe a fait de Gourcuff le successeur de Zidane, en une! Idem pour le Parisien, avec MM, Marvin Martin, le nouveau ZZ. Avec Twitter, tu peux au contraire repérer les incompétences de certains suiveurs et experts, et privilégier d’autres sources.»

Qu'en pensent les joueurs?

Ricardo Faty, milieu de terrain en partance de l’AC Ajaccio, se marre:

«Il y a certains journalistes, tu te demandes parfois: “Mais qu’est-ce qu’il raconte! Il a craqué ou quoi!?” En revanche, je ne constate pas de perte de savoir, au contraire, je complète ma vision du match et le suivi d’un championnat avec les stats en live, type Opta, ou avec les précisions de certains connaisseurs, comme Florent Toniutti ou Roycod (spécialisé dans le foot italien).» 

Je complète ma vision du match et le suivi d’un championnat avec les stats en live, type Opta, ou avec les précisions de certains connaisseurs

Ricardo Faty

Faty reconnaît que les footballeurs ne sont pas beaucoup plus intéressants dans leurs analyses que les journalistes. Par corporatisme et pudeur, principalement.

L’agitateur anglais Joey Barton, qui juge sans langue de bois le niveau de ses confrères footballeurs, n’a pas d’équivalent de ce côté-ci de la Manche, selon Faty: «Si tu prends les internationaux français, ils parlent peu de tactique en live sur Twitter, ils font plutôt attention à leur image, ils ont une approche plus policée, plus commerciale», là où Barton n’hésite pas à avoir des avis tranchés, et souvent pertinents, sur les stratégies mises en place.

Les Bleus, et ils ne sont pas les seuls, s’en tiennent au footballistiquement correct, en quelque sorte. Il existait avant Twitter.

Invité un jour de mars 2008 chez le milieu de terrain stéphanois Renaud Cohade, alors qu’il évoluait au RC Strasbourg, on n’avait pas réussi en un après-midi entier à lui soutirer le moindre mot sur le jeu et les joueurs, et notamment sur les qualités d’une de ses références, Claude Makelele. Le mec, comme beaucoup de sa génération, rechignait tout simplement à parler ballon.  

Faty aime ça, lui. Ca se ressent sur son fil, et il n’a qu’une règle depuis la Coupe d’Afrique des nations 2012 et une saillie mal-interprétée sur l’arbitrage local: éviter de vaines attaques et querelles.

Un peu de légèreté

Autre joueur accro à Twitter, le latéral caennais Manu Imorou évacue la question de l’expertise sur le réseau: ce qu’il perd en pure vision de football, il le gagne en «second degré» et en recul sur son activité professionnelle:

«De 15 ans à 20 ans, j’étais réfractaire aux magazines de football du type So Foot, j’étais terre-à-terre. En plus d’être un formidable outil de communication, Twitter m’a permis de dédramatiser le contexte footballistique, d’apprendre à en plaisanter.»

Pour Faty comme pour Imorou, Twitter n’a pas vraiment tendance à sous-coter ou surcoter un joueur. Les arnaques se repèrent vite une fois sur le terrain, le milieu n’est pas influencé par le réseau social.

Jennifer Mendelewitsch, jeune agent de joueurs, sourit:

«Un jour, je me suis rendue sur Twitter pour avoir des informations sur un jouer évoluant à l’étranger. Je n’avais pas pu voir son match, donc j’ai fait un tour sur le réseau. Et bien certains encensaient le joueur, d’autres le descendaient, ça allait de ‘‘ce joueur est fantastique’’ à ‘‘Rentre chez toi!’’ Twitter, c’est le reflet du café du commerce.»

Mendelewitsch sait de quoi elle parle: elle a déjà été invitée plusieurs fois à L’Equipe du soir comme débatteuse, un talk-show où la mauvaise foi est une qualité recommandée.

Les jugements sur Twitter ne seraient pas plus hâtifs et faussés qu’ailleurs. Manu Imorou, le latéral accro de Caen, met un bémol:

«A l’OM, des mecs comme Jérémy Morel ou André-Pierre Gignac, on a l’impression qu’ils se feront toujours traiter de chèvres, quelles que soient leurs performances.»

Il y a des réputations plus pénibles que d’autres. Marcelo Bielsa, le nouvel entraîneur de l’OM tant attendu, jouit d’une aura inouïe parmi les fans marseillais présents sur Twitter, comme si le technicien argentin servait de catharsis après une saison pourrie.

Beaucoup, pourtant, étaient incapables de vous citer le moindre de ses faits d’armes il y a encore six mois. Il s’agira, à coup sûr, de la plus grande curiosité à venir du foot français, avec la possibilité d’un spectaculaire revirement sur le réseau social si les résultats ne sont pas là.

Une vision moins austère

Si Twitter ne semble pas avoir de conséquences décisives sur le fond de l’analyse, il a en revanche une influence sur la forme. «En “décomplexant”, en libérant une certaine parole, expliqueIvan Bonet, six ans à suivre l’OM (un sacerdoce!). On va critiquer le président Labrune, mais en l’insultant de tous les noms, le directeur sportif José Anigo, mais en le traitant de mafieux. Avant, c’était sous le manteau...»

On en revient à Riolo, tête de Turc de nombreux twittos, et dont le surnom d’autrefois («Daniel Rigolo») a été remplacé par des amabilités moins élégantes. Charles-Eugène assure: 

«Riolo a certainement raison dans son terme de “tribunal”, mais ce n’est pas propre à TwitterC’est simplement renforcé par le format, ce “contact direct”. Les violences qu’il perçoit sont d’ailleurs proportionnelles à ce que lui envoie. Il est taquin, cherche plus à être cassant, même si je le trouve très souvent pertinent. Je ne suis pas sûr que l’animateur Gilbert Brisbois cristallise la même haine, alors qu’ils bossent dans la même radio (RMC, et la même émission de sport, l’After Foot). Riolo travaille aussi sur des sujets sensibles, qui excitent les communautés, et fait parfois des allusions qui peuvent troubler certaines personnes.»

A l’heure de conclure, celui qui a fait marrer toute la salle de presse du Vélodrome avec ce tweet sur le terrifiant attaquant marseillais Saber Khalifa, reste optimiste:

«Non, Twitter n'a pas tué le football. Je pense, qu'au contraire, il propose quelque chose de différent, une alternative qui favorise le message court, la punchline, la dérision. Même si les articles de fond sont importants, le foot est un support parfait pour les blagues et le bon mot, un peu sur un modèle à l'anglaise (tabloïds, chants, etc). Twitter contribue à modifier cette vision austère et grave que l'on a du football, je ne le vois pas comme un risque pour le récit de ce sport.»

«L'analyse kantienne du jugement esthétique»

Mais plutôt comme une extension de cet éternel débat sur le foot, débat qui élève l’esprit selon le philosophe Jean-Claude Michéa. Lors d’une intervention à l’Académie de Montpellier, le 10 avril 2013, Michéa a d’abord prévenu:

«Il est, en effet, impossible – par définition – de ‘‘refaire le match’’ qui a eu lieu; et il est donc tout à fait vain de prétendre démontrer scientifiquement qu’avec une autre tactique, un autre ‘‘coaching’’ ou d’autres joueurs, le résultat d’un autre match aurait pu être sensiblement différent.»

Avant d’éclairer le sujet:

«L’analyse kantienne du jugement esthétique vaut pour ces ‘‘discussions d’après match’’ qui, de ce point de vue, relèvent indéniablement du genre philosophique. Certains – à l’image du critique américain Norman Podhoretz – ont même été jusqu’à soutenir qu’un débat entre amateurs éclairés d’un sport quelconque mobilisait d’ordinaire des critères de jugement beaucoup moins aléatoires que ceux qui interviennent, à l’occasion, lors des débats qui opposent des critiques d’art à propos de l’œuvre de tel ou tel cinéaste ou de telle ou telle performance dite d’avant-garde. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’avais l’habitude de dire à mes élèves, en début d’année, que la lecture quotidienne de la presse sportive constituait l’une des meilleures manières possibles de s’initier aux enjeux de l’argumentation philosophique et de la dissertation.»

Même en Daniel Riolo, un philosophe sommeille.

 

Mathieu Grégoire
Mathieu Grégoire (29 articles)
Journaliste
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