Monde

Israël: le conflit avec Gaza a tout pour s'enliser

Jacques Benillouche, mis à jour le 10.07.2014 à 15 h 23

Les médiateurs habituels, Egyptiens et Américains en tête, ne sont pas là. Israël s'apprête donc à une plus longue campagne de frappes que lors de l'opération de 2012, Pilier de défense, le pays n'ayant aucun intérêt à risquer la vie de ses soldats avec une invasion de Gaza. Dans le même temps, les militaires commencent à se plaindre de la stratégie «modérée» de Benjamin Netanyahou.

Des tanks israéliens, le 10 juillet 2014 près de la bande de Gaza. REUTERS/Baz Ratner

Des tanks israéliens, le 10 juillet 2014 près de la bande de Gaza. REUTERS/Baz Ratner

L’armée israélienne vient de publier des statistiques depuis le début des hostilités entre Israël et le Hamas, qui ont commencé le 7 juillet. Plus de 234 roquettes se sont abattues en territoire israélien, dont 61 ont été interceptées par le système de défense antimissile Dôme de fer. Tsahal a frappé 590 cibles à Gaza faisant 67 morts et plusieurs blessés.

Devant cette situation, les autorités égyptiennes, sur les instructions du président Al-Sissi, ont décidé d'ouvrir le passage de Rafah, le 9 juillet, uniquement pour permettre l'évacuation des blessés palestiniens vers les hôpitaux en Egypte.

Aucun mort n’est à déplorer du côté israélien.

Soutien diplomatique

Il ne semble pas que le conflit armé soit arrivé à son terme, car les deux belligérants ont perdu leurs intermédiaires habituels pour les négociations de cessez-le-feu.

Une source militaire israélienne de haut rang a envisagé la possibilité d'étendre les combats sur le terrain par une incursion militaire à Gaza:

«Nous envisageons plusieurs scénarios. Nous avons beaucoup de différentes cibles à attaquer dans l'air. La décision sur la date d'une opération terrestre n’interviendra que dans deux ou trois jours.»

Le Cabinet restreint de Sécurité n’a pas fixé de limites à l’opération, sinon d'obtenir l’arrêt des tirs de roquettes par des moyens militaires. Sauf à revenir au statu quo antérieur, le gouvernement israélien hésite sur son projet diplomatique en ce qui concerne la bande de Gaza. 

Le ministre des Affaires étrangères israélien Avigdor Lieberman s’est adressé à ses homologues à travers le monde en demandant un soutien diplomatique plus affirmé.

Le Premier ministre a alerté les dirigeants occidentaux pour les impliquer dans le processus diplomatique.

François Hollande a eu le 9 juillet un entretien téléphonique avec Benjamin Netanyahou. Selon un communiqué de l’Elysée:

«Il lui a exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza. Il lui a rappelé que la France condamne fermement ces agressions. Il appartient au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces. Le président de la République rappelle la nécessité de prévenir l’escalade des violences.»

Benjamin Netanyahou s'est également entretenu avec le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, la chancelière allemande Angela Merkel et le secrétaire d'Etat américain John Kerry, pour réclamer une condamnation publique des tirs de roquettes sur Israël.

Mais ces dirigeants donnent l’impression de ne pas vouloir interférer dans un conflit qui s’éternise parce que le passé leur a appris qu’un cessez-le-feu ne dure que le temps des roses.

Par ailleurs, une médiation de leur part, mal interprétée, risque d’indisposer les pays arabes toujours prompts à jouer le jeu de la solidarité arabe.

Médiateurs absents

Ceux qui avaient l’habitude de s’interposer ont leurs propres préoccupations, les Egyptiens en particulier. Par ailleurs le président égyptien Abdul Fattah el-Sissi n’est pas mécontent que Gaza subisse des pertes militaires qui l’affaiblissent. Il n’a aucune commisération pour les alliés du Hamas, les Frères musulmans, qui créent des troubles dans son pays et surtout au nord du Sinaï.

Les Américains eux-mêmes ne sont plus en état de pousser les Egyptiens à intervenir en arbitres dès lors que leurs relations sont tendues. Ils ne disposent d’aucun moyen de pression comme par le passé.

La Turquie est sortie des radars du Proche-Orient et est empêtrée dans le conflit syrien qui menace ses frontières. Erdogan a de toute façon perdu toute crédibilité vis-à-vis d’Israël depuis sa décision de rompre ses relations avec l’Etat juif et son attitude ambiguë dans la solution du problème de la flottille Marmara.

Les liens entre Israël et le Qatar se sont distendus et la présence à Doha du chef du bureau politique du Hamas, Khaled Mechaal, ne favorise pas l’émergence d’un arbitrage.

Si Israël est à la recherche d’une stratégie pour un arrêt des hostilités, il est certain qu’il n’a aucun intérêt à envahir Gaza. Israël s’apprête donc à une plus longue campagne de frappes que lors de sa dernière opération «Pilier de défense» (du 14 au 21 novembre 2012). Le Hamas n’attend qu’une opération terrestre pour offrir une victoire à la rue palestinienne. Les rues de Gaza ont été truffées de tunnels bardés d’explosifs qui occasionneront de sérieux dégâts au passage des blindés israéliens. Aucun officier israélien ne peut envisager de sacrifier une centaine de jeunes dans un combat qui ne débouchera sur aucune situation viable.

Surenchère

Le Hamas fait de la surenchère face à ses concurrents du Djihad islamique. Ce n’était pas sa stratégie initiale car il cherchait une crédibilité politique auprès des instances internationales pour devenir une vraie entité politique et réintégrer le concert des nations. C’est pourquoi il avait accepté de signer un accord avec le Fatah. Mais il est forcé de suivre le mouvement s’il veut continuer à exister après avoir été supplanté par l’Autorité palestinienne qui, sur le papier uniquement, est chargée à présent de la gestion de Gaza et par le Djihad islamique qui s’affiche comme le seul défenseur des Palestiniens. Il est en proie à des difficultés économiques immenses depuis la fermeture des tunnels de contrebande et la signature de l’accord avec l’OLP ne lui a rien apporté en termes de financement.

Le Hamas n’a plus rien à perdre et ce conflit lui permet d’émerger et d’apparaître comme la seule entité palestinienne qui combat véritablement les Israéliens même s’il est conscient de perdre ses capacités militaires à court terme avec la destruction de son arsenal et de ses usines de fabrication de roquettes. Il est isolé de toute part depuis sa rupture avec l’Egypte qui le soupçonne d’aider en sous-main les Frères musulmans en reconquête du pouvoir au Caire. Il dépend pour ses approvisionnements du seul Israël qui permet encore le passage de 200 camions par jour par la frontière de Kerem Shalom.

Mais paradoxalement, les deux belligérants font preuve d’une certaine modération.

Israël n’a pas choisi l’arme ultime de l’arrêt de l’approvisionnement en eau et en électricité. Aucun missile israélien n’a touché de structure stratégique à Gaza. Les leaders du Hamas ne sont pas inquiétés.

Malgré l’intensité des frappes, le commandement du Hamas est sur pied et les centres du haut commandement n’ont pas été visés. Certes, l'Armée de l'air et la marine israéliennes ont effectué des centaines de frappes dans la bande de Gaza en ciblant des centres de stockage d'armes, cinq usines de fabrication d’armes, cinq casernes militaires, 58 tunnels, deux postes de surveillance, 217 stations de lancement de fusées enterrés et 46 maisons appartenant  à des commandants du Hamas et du djihad islamique, après en avoir prévenus les habitants.

Guerre d’usure

Les destructions des infrastructures du Hamas sont conséquentes et, sauf à vouloir éradiquer totalement tous les combattants armés, Israël ne peut obtenir plus dans une opération terrestre, sauf à réoccuper la bande de Gaza. Ce serait un gouffre financier et  Israël perdrait le rare capital de sympathie de l’opinion internationale. Alors Israël compte sur une guerre d’usure qui ne lui coûte aucun dégât humain et qui ne permettra pas au Hamas de tenir longtemps face à une population qui risque de lui réclamer des comptes alors qu’elle s’était habituée au calme et au confort matériel.

Par ailleurs, il est étonnant que le Hamas utilise avec parcimonie les centaines de missiles perfectionnés dont il dispose, sauf à être dans l’incapacité de les lancer, à se garder une porte de sortie stratégique ou à se réserver pour un baroud d’honneur final.

Il dispose de missiles d’origine syrienne, Khaibar M-302, dérivant du WS-1 chinois, fournis par le Hezbollah qui les avaient testés avec succès lors de la guerre du Liban de 2006. La portée a été étendue à 110 kms par les ingénieurs du Hezbollah, une distance largement suffisante pour atteindre des villes sensibles d’Israël.

La maladresse de Netanyahou qui avait fixé un ultimatum de deux jours qui n’a pas été respecté et qui n’a pas été suivi d’effet, a encouragé le Hamas à poursuivre le lancement de ses roquettes. Mais des sources militaires se plaignent déjà que Tsahal soit bridé alors qu’il détient toutes les informations sécuritaires pour frapper. Le Premier ministre semble vouloir laisser la diplomatie agir et réussir avant de laisser l’armée libre de ses options.

Seule une étincelle dramatique pourrait convaincre Benjamin Netanyahou de modifier sa stratégie modérée.

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (230 articles)
Journaliste
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