SportsCoupe du monde 2014

Pourquoi ce sont de grosses équipes qui ont subi les plus larges défaites de la Coupe du monde

Mathieu Grégoire, mis à jour le 10.07.2014 à 14 h 37

Des matchs comme Pays-Bas–Espagne (5-1), Allemagne-Portugal (4-0), France-Suisse (5-2) et Allemagne-Brésil (7-1) s'inscrivent dans la lignée de scores enregistrés en Ligue des champions ces dernières années.

Le gardien du Brésil Julio César après la défaite de son équipe face à l'Allemagne. REUTERS/Kai Pfaffenbach.

Le gardien du Brésil Julio César après la défaite de son équipe face à l'Allemagne. REUTERS/Kai Pfaffenbach.

Pays-Bas–Espagne (5-1), Allemagne-Portugal (4-0), France-Suisse (5-2) et Allemagne-Brésil (7-1): les quatre plus grandes dégelées du Mondial ont été infligées par de grosses équipes, ce qui n’est pas une surprise. En revanche, le pedigree de leurs victimes est déroutant: à chaque fois, il s’agit de nations qui squattent les sommets du classement Fifa (Espagne 1ère, Brésil 3e, Portugal 4e, Suisse 6e).

On est loin des roustes d'antan, illustrant des duels déséquilibrés: la Yougoslavie écartelant le Zaïre (9-0 en 1974), la Hongrie rasant le Salvador (10-1 en 1982), l'Argentine désossant la Jamaïque (5-0 en 1998) ou l'Allemagne punissant l'Arabie Saoudite (8-0). Déjà, en 2010, les petites nations avaient su éviter des corrections majeures. 

En 2014, les scénarios se ressemblent sur certains points. La France a doublé le score face à la Suisse en une minute à peine, suite au coup d’envoi des adversaires (Benzema à la 17e, puis Matuidi à la 18e),  ce qui fait écho à la série de buts allemands entre la 23e et la 29e minute, décortiquée ici. Une parenthèse surréaliste, façon Inception, pendant laquelle les actions de but se confondaient, les erreurs brésiliennes se superposaient et Toni Kroos ne semblait jamais s’arrêter de lever les bras.

Temps fort non concrétisé

Ces branlées sont marquantes, notamment parce qu’on a assisté à la déchéance de joueurs majeurs tels San Iker Casillas, Cristiano Ronaldo ou David Luiz, qui ont marqué l’histoire récente de leur sport et remporté la Ligue des champions. Pendant ce temps-là, les Australiens (2-3 seulement face au Pays-Bas), les Équatoriens (0-0 contre les Bleus) ou les Américains (0-1 face à l’Allemagne) terminaient leurs rencontres épuisés, mais pas humiliés. Et selon toute probabilité, c'est le Brésil qui devrait terminer avec la pire défense du tournoi (11 buts encaissés, contre 9 pour le Cameroun et l’Australie, qui comptent trois matches en moins).

Ce Mondial invite à dessiner un parallèle avec la C1: depuis trois saisons, la plus prestigieuse des compétitions est marquée par des déculottées majuscules entre cadors. Le Bayern Munich de Neuer, Kroos et Muller s’est ainsi pris un 4-0 à l’Allianz Arena (!) le 29 avril dernier, avec un doublé de la tête de Sergio Ramos en moins de cinq minutes. Au printemps 2013, les Bavarois avaient eux-mêmes sévèrement confirmé le déclin du FC Barcelone en demi-finale de C1 en deux leçons magistrales (4-0 à domicile, 3-0 en Catalogne).

Au même stade, le Borussia Dortmund avait infligé un 4-1 au Real Madrid, avec trois buts de Lewandowski en un petit quart d’heure. Un peu plus tôt, en huitièmes de finale retour, le FC Barcelone avait mis un 4-0 de derrière les fagots au Milan AC, pourtant vainqueur à l’aller (2-0). A 1-0, au Camp Nou, l’attaquant rossonero Mbaye Niang avait envoyé son tir sur le poteau, ce qui aurait probablement freiné l'expansion catalane. 

Car c’est l’un des aspects les plus nets de ces dégelées: elles se dessinent parfois après un temps fort non concrétisé. David Silva, trop gourmand contre les Pays-Bas sur une balle de 2-0, aurait changé la face du match. Après lui, le déluge. Mercredi soir, entre le premier but de Thomas Müller et le second de Miroslav Klose, le Brésil a dominé, certes de façon désordonnée et avec des latéraux partis à l’abordage, mais il était impossible de prévoir un tel retour de bâton en quelques instants.

«Volonté d'enfoncer complètement l'adversaire»

On aurait aimé avoir l’avis d’Heidi Klum, fidèle supportrice de la Mannschaft, sur la question, mais c’était impossible. 

Comment un tel match peut-il
se terminer
par un tel écart,
alors qu’il est supposé indécis?

Élie Baup

On s’est rabattus sur l’amical Elie Baup, ancien coach de l’OM, à peine revenu de Doha, où il était un des consultants vedettes de BeIn Sports pour ce Mondial:

«Avant de parler du Brésil, je vais t’avouer une chose. Il y a des trucs de fous dans le foot d’aujourd’hui. Cette tendance m’a réellement frappé en Ligue des Champions, au printemps 2013, devant Bayern-Barça. J’étais sous le choc, c’était incompréhensible. Comment un tel match peut-il se terminer par un tel écart, alors qu’il est supposé indécis? C’est du 50-50 au départ pour deux équipes composées exclusivement d’internationaux.»

Sous l’ère Baup (juillet 2012–décembre 2013), l’OM n’a pas vraiment pris de gifles, à l’exception d’une correction à Dortmund (encore des Allemands!) en Ligue des Champions (3-0, le 1er octobre dernier). Le coach à la casquette revient sur le naufrage brésilien, tentant d’y trouver une rationalité:

«Cela paraît inexplicable de prime abord. Après, on note des fautes de relance, un pressing incroyable des Allemands… Mais je pense que c’est surtout le contexte émotionnel hyper intense qui joue. Regarde l’erreur grotesque de Fernandinho sur le quatrième but… Mais des gestes comme ça, il n’en reproduira plus jamais dans sa carrière! Le Brésil a vu toute sa préparation explosée sur des petits détails en début de rencontre. Ils ont pris un but très tôt, ce qui était imprévu, ils n’ont pas accepté ça et ont essayé de changer la donne de manière erratique. Ils ont été punis. Au retour des vestiaires, on sentait qu’ils s’étaient calmés.»

Baup, passionné par la psychologie du sport, plonge dans la tête des joueurs:

«Là, en tant que coach, tu te dis qu’un temps mort, comme en handball ou en basket, ferait un bien fou à ton équipe. Ce serait une innovation à étudier [en 8e de finale face au Mexique, le sélectionneur néerlandais Louis Van Gaal s'est servi de la seconde pause fraîcheur pour appliquer des changements tactiques, à 1-0 pour l'adversaire, ndlr]. Sur le terrain, tout a changé en quelques minutes, les joueurs perdent le sens collectif, on s’en remet à l’individu, la panique s’installe car la charge émotionnelle est trop forte à ce niveau d’enjeu.»

Il note enfin une évolution stratégique dans les grandes équipes:

«Avant, la gestion classique de la situation était de mettre un but, puis de maîtriser les débats en se disant ‘‘On a fait le plus dur’’. Ce manque d’ambition était parfois sanctionné par une égalisation dans les minutes suivantes. Aujourd’hui, on constate une volonté d’enfoncer complètement l’adversaire quand on  le sent touché.»

Faire forcément mal sur ces temps forts, voire doublement ou triplement si possible, cela correspond justement à la tactique du «Blitz» chère à… Luis Felipe Scolari, le sélectionneur brésilien. Lors de la Coupe des Confédérations de juin 2013, à domicile, l’idée était d’oublier le fameux quart d’heure d’observation et de prendre l’adversaire à la gorge d’entrée. La Seleçao avait mis un but lors des dix premières minutes face au Japon (Neymar, 3e), au Mexique (Neymar, 9e) et en finale face à l’Espagne (Fred, 2e).

Blitzkrieg

La une de Bild après la victoire de l'Allemagne contre le Brésil.

Les Allemands leur ont rappelé durement les racines du mot Blitz. «Blitzkrieg – L’Allemagne a massacré le Brésil», a ainsi écrit le SportBild, dans une prose martiale, au lendemain de la demi-finale. Avant de prendre un ton compatissant: «Désolé, Brésiliens. Nous n’avions pas l’intention de vous faire autant de mal.»

Spécialiste du foot allemand, de la sélection comme des clubs, David Lortholary commente à l’année les matches du Bayern Munich pour Ma Chaîne Sport. Sur le jeu –la razzia, pardon–, des Allemands, il dit:

«Tout le système de formation a été refondu après 1998. Mais aujourd’hui, c’est une combinaison inédite dans l’histoire de rigueur individuelle et collective, de discipline d’équipe et de talents purs.»

On ajoutera le rôle précieux d’Olivier Bierhoff. Le champion d’Europe 1996 a endossé le costume de manager de la Mannschaft mais il est bien que plus que ça pour ses troupes (grand frère, conseiller, guide spirituel). «J’ai voulu insister sur un point. Dans une épreuve comme la Coupe du monde, ce qui compte, c’est la tête et le cœur», expliquait-il mardi dans l’Equipe, en détaillant une rencontre avant le Mondial entre les joueurs, la légende du ski Hermann Maier et l’explorateur Mike Horn. Pour finir d’appréhender cette rencontre du troisième type à Belo Horizonte, on a attend désormais le débrief de Regina Brandão, la psychologue de l’équipe brésilienne…

Mathieu Grégoire
Mathieu Grégoire (29 articles)
Journaliste
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