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L’homme qui a offert le «plan meufs» aux retransmissions sportives

Josh Levin, traduit par Alexandre Lassalle, mis à jour le 10.07.2014 à 15 h 42

Disparu en 2007, le réalisateur Andy Sidaris revendiquait fièrement l'idée d’associer sport télévisé et objectivation de la femme.

Le but marqué de la tête par Robin van Persie contre l'Espagne était évidemment tout ce qu’il y a de plus incroyable, mais c’est au cours du match de poule entre l’Iran et le Nigeria que le geste le plus impressionnant de la Coupe du monde a en fait eu lieu. À la 79e minute d’un match qui s’achèvera sur un nul 0-0, le caméraman de la Fifa a fait un plan panoramique, zoomé, s'est frayé un chemin au milieu d’un océan d’hommes et a fini par cadrer une jolie blonde au troisième rang. On pouvait presque entendre les cris de joie dans le camion régie: Meeeeeuuuuf!

Si vous avez regardé ne serait-ce qu’un match, vous savez que ce genre de matage est la marque de fabrique des retransmissions de la Coupe du monde. D’ailleurs, si le manque d’enthousiasme des États-Unis pour le football non américain a longtemps tenu le pays isolé, son affection pour ces séquences «canon» pourrait bien le rapprocher du sein de cette compétition. Car après tout, mater des filles tout en regardant le sport à la télé a bel et bien été inventé aux États-Unis.

L’an dernier, le présentateur de la chaîne ESPN Brent Musburger s’était extasié sur les images de Katherine Webb, la petite amie du quarterback A.J. McCarron, durant la finale du championnat universitaire de football américain. «Quelle femme superbe!», avait-il dit avant d’ajouter: «Wow!». Mais Musburger, qui s’était déjà illustré en 2005 en commentant la plastique de la journaliste Jenn Sterger, est en fait l’héritier d’une longue tradition.

«Attention démesurée aux pom-pom girls»

On attribue généralement à Roone Arledge, légendaire producteur d’ABC Sports et cerveau de l’émission Monday Night Football, l’invention des «plans meufs» (honey shots en anglais), ces images de jolies spectatrices émaillant les retransmissions sportives.

Mais c’est Andy Sidaris, le réalisateur avec qui il a longtemps collaboré chez ABC, qui a fièrement revendiqué le mérite d’avoir associé sport télévisé et objectivation des femmes.

Dans une interview de 2003, il expliquait au site internet DigitallyObsessed.com: «Je suis le meilleur réalisateur de télé qui ait jamais existé.» Et s’il n’a jamais été le plus modeste d’entre eux, Sidaris –qui est mort d’un cancer de la gorge en 2007– pouvait toutefois s’enorgueillir de nombreux titres de gloire.

Selon sa nécrologie du Los Angeles Times, c’est lui qui a réalisé le premier épisode de l’émission culte Wild World of Sports, lui qui, pendant 24 ans, a dirigé la couverture des Jeux olympiques pour sa chaîne, et lui qui «a aidé à développer des techniques qui sont aujourd’hui des incontournables, telle que la répétition immédiate, le ralenti ou l’écran partagé». Il était également obsédé par l’idée de pointer ses caméras sur de jolies femmes.

En 1983, Neil Amdur, journaliste au New York Times, écrivait ce qui suit dans un article critiquant les retransmissions de football universitaire:

«Andy Sidaris est l’un des meilleurs réalisateurs qui soit pour les retransmissions de football. Mais quand il filme le Sugar Bowl, quel que soit l’importance des enjeux de la rencontre, il accorde toujours une attention démesurée aux pom-pom girls. Les images de cheerleaders et de majorettes n’ont d’intérêt que lorsqu’elles sont spontanées et intégrées au match. Sidaris les rend ennuyeuses, et surtout déplacées.»

La première partie de Seconds To Play

Sidaris ne s’est jamais excusé de son regard baladeur. Dans un documentaire de 1976 intitulé Seconds to Play, on peut voir comment se bricolaient les retransmissions de football universitaire dans les coulisses d’ABC. Dans une séquence de ce documentaire, Sidaris s’octroie d’ailleurs le mérite d’avoir offert le «plan meufs» aux masses, puis explique qu’il est «un vieux dégueulasse».

Plus tard, Sidaris donne le détail de ce qu’il montrera et de ce qu’il ne montrera pas durant le match UCLA-Ohio State. Enfin, le réalisateur demande à l’un de ses cameramen de faire quelques «plans de face de ces gonzesses», autrement dit des pom-pom girls.

«Vous regardez soit le popcorn, soit les mecs, soit les nanas»

Dans une interview au Los Angeles Magazine, Sidaris expliquait: «Une fois que vous avez vu un gradin, vous les avez tous vus… Alors vous regardez soit le popcorn, soit les mecs, soit les nanas. Pour moi, le choix est vite fait.»

La seconde partie de Seconds To Play

Et en 1974, Sports Illustrated écrivait que Sidaris «a des idées bien tranchées sur l’apparence des femmes qu’il a vues à travers le pays.»

Parmi ces opinions, telles que rapportées par le San Diego Union: les filles de Buffalo «ont des airs de contremaîtres d’usine», celles du Wisconsin «prennent leurs idées de coiffure dans un magazine de chasse et pêche» et il y a probablement «une rupture de brosses à cheveux à Stanford». Dans l’Alabama, à l’inverse, «seul un véritable fan de football peut réussir à quitter des yeux les pom-pom girls». Et pour finir, une remarque géographique: la «ligne de démarcation officielle pour trouver de belles Californiennes se situe à Bakerfield».

Alors qu’ESPN s’est excusé pour la lascivité de Musburger en 2013, disant que ses remarques «étaient allées trop loin», la lubricité de niveau professionnel de Sidaris semble n'avoir été commentée par personne, à l’exception du courrier des lecteurs de Sports Illustrated.

Thèse: «À Stanford, nous pensons que le principe d’égalité entre êtres humains en termes de droits sociaux, politiques et économiques est un critère de beauté de plus grande valeur qu’un éphémère sourire ou que n’importe quelle autre caractéristique superficielle mais généralement préférée.»

 

Antithèse: «En tant qu’hommes frustrés de Stanford, mon compagnon de chambre et moi-même partageons totalement l’option d’Andy Sidaris au sujet des femmes d’ici… Mais n’envoyez pas de brosses à cheveux: on ne fait pas la révision d’une voiture avec un seul tournevis.»

«Tous les matchs finissent par se ressembler»

Sidaris, qui aurait chorégraphié la célèbre scène de football dans M.A.S.H., finira par quitter l’univers du sport télévisé pour trouver sa véritable vocation: réaliser des films de séries B avec de plantureuses pin-up devenues actrices. Voici comment le critique Joe Bob Briggs a décrit une des œuvres, datant de 1990, extraite de la filmographie de Sidaris:

«Guns, et ses six playmates vedette, dont Dona Speir, la triple gagnante des "Roberts de la meilleure actrice", a fait un flop dès sa première semaine sur les écrans. On y voit Erik Estrada, dans le rôle du diabolique trafiquant de drogue sud-américain, essayer d’attirer Dona à Las Vegas pour lui retirer sa robe de soirée pailletée à décolleté plongeant et la tuer dans un salon du casino.»

(Si vous êtes amateur de ce genre de perles, vous pouvez acheter le coffret de 12 DVD Girls, Guns, and G-Strings sur AndySidaris.com.)

Pour cet homme qui a révolutionné le sport télévisé, l’action sur le terrain était en fait superflue. «Après trois millions de coups d’envoi, tous les matchs finissent par se ressembler», a-t-il expliqué en 1998 au Chicago Sun-Times.

Les limites du stade imposaient des restrictions bien trop contraignantes à l’ego surdimensionné de Sidaris. Car, qu’il s’agisse de football universitaire ou d’un match de Coupe de monde, les femmes légèrement vêtues ne peuvent être qu’un interlude. Mais dans les films de Sidaris, elles sont le spectacle même, et le «meilleur réalisateur de télé qui ait jamais existé» arrive à les déshabiller un peu plus.

Josh Levin
Josh Levin (21 articles)
Rédacteur en chef de Slate.com
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