Monde

Le musée Sainte-Sophie doit-il redevenir une mosquée? Bataille d'identités à Istanbul

Timour Öztürk et Roxanne Legrand, mis à jour le 15.07.2014 à 6 h 47

Des fidèles musulmans réclament depuis des années la réouverture de Sainte-Sophie au culte. Le gouvernement Erdogan, qui mène une politique d’islamisation, a déjà évoqué plusieurs fois cette hypothèse.

Sainte-Sophie, en août 2013.  REUTERS/Murad Sezer

Sainte-Sophie, en août 2013. REUTERS/Murad Sezer

Istanbul (Turquie)

A la tombée de la nuit, ils se sont réunis dans le quartier touristique de Sultanahmet, à Istanbul. Déterminés, les 5.000 fidèles ont longé les murs du célèbre palais de Topkapi pour se rapprocher des minarets du musée Sainte-Sophie, à l’occasion de l'anniversaire de la prise de Constantinople (29 mai 1453).

Sous les yeux ébahis des touristes, les milliers d’hommes et de femmes ont scandé:

«Une seule solution: l'islam!»

Dans la foule: des femmes en niqab, plusieurs drapeaux turcs, mais aussi palestiniens et syriens.

Ce soir-là, ces partisans avaient un message bien précis à faire passer. A l’appel du Parti de la félicité (Saadet partisi) et de l'association des jeunesses anatoliennes (AGD), ils manifestaient pour réclamer la réouverture au culte du musée de Sainte-Sophie.

«Cette terre est musulmane, Sainte-Sophie une mosquée!», a justifié un homme parmi la foule.

Basilique à l’origine, Sainte-Sophie fut convertie en mosquée 1453 après la conquête de la ville par les Turcs ottomans sous le règne du Sultan Mehmet II. Depuis 1934, le bâtiment est devenu un musée, interdit au culte, ayant conservé et restauré les éléments du lieu propres aux religions chrétiennes et musulmanes. L’édifice et son dôme haut de 55 mètres entouré de ses quatre minarets est devenu le plus célèbre monument d’Istanbul, faisant face à la célèbre mosquée Bleue, attraction touristique mais aussi lieu de prière.

«Serpent de mer de la politique turque»

Demander la réouverture de Sainte Sophie au culte musulman est une vieille revendication des islamistes. Après douze ans de gouvernement de l'AKP, les plus radicaux s'impatientent de voir le symbole d'Istanbul réaffirmer le passé ottoman et la place de l'islam dans la politique du pays.

«Régulièrement ce dossier de Sainte Sophie est remis sur le devant de la scène par les islamistes turcs pour se redonner une virginité politique. Mais pour la première fois il y a des raisons de s’inquiéter», analyse Sébastien de Courtois, historien et écrivain basé à Istanbul[1].

Dans la semaine suivant le coup d'éclat de ces islamistes radicaux, début juin, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan fut appelé à répondre à leur revendication. En plein discours pour l'ouverture de la mosquée d'Ortaköy à Istanbul, des slogans ont émané de la foule à l'écoute:

«Rouvre Sainte-Sophie!»

«En face (de Sainte-Sophie), il y a la mosquée Bleue. Tout d'abord remplissons-la de fidèles à la prière, si besoin, le reste suivra», a répondu, prudent mais rassurant, le Premier ministre.

Les propos d’Erdogan faisaient écho à ceux de Bülent Arınç, vice-Premier ministre turc. En novembre 2013, le porte-parole du gouvernement n’avait pas caché ses ambitions concernant Sainte-Sophie. «La mosquée Sainte-Sophie, sourira bientôt de nouveau (...) un lieu de culte ne peut pas servir à une autre fonction que celle initiale», avait-il avancé.

«Il s’agit d’un serpent de mer de la politique turque, clarifie Sébastien de Courtois. Les branches les plus fondamentalistes de l’islam turc s’accrochent à cette idée comme un élément fédérateur de leurs fantasmes politiques.»

Devant le musée Sainte-Sophie, parmi la foule d’étrangers, l’un des nombreux guides réagit à cette polémique, souhaitant rester anonyme sur cette question «très politique». Comme de nombreux musulmans d’Istanbul, il est opposé à une transformation de l’édifice.

«Si nous ne voulons pas de bataille comme à Jérusalem, la solution est de rester neutre, c’est la sagesse.»

Selon le Turc, en restant neutre, le musée Sainte-Sophie continuera à attirer les étrangers du monde entier «en moyenne, 3 millions de personnes viennent voir chaque jour ce bâtiment unique. Il s’agit de la plus grande église de toute la chrétienté, comme dit le patriarche de Moscou, c’est un peu la Kasbah des chrétiens».

Fer de lance de groupes islamistes concurrents

Symbole du laïcisme des débuts de la République turque pour les uns, du passé chrétien de la région pour les autres, Sainte-Sophie est également sujet de discorde entre groupes islamistes concurrents.

Depuis sa fondation (en 2001), le Parti de la justice et du développement (AKP, actuellement au pouvoir, formation dirigée par Recep Tayyip Erdogan) détient une incontestable hégémonie sur l'islamisme politique turc. Dans son ombre, son frère ennemi –le Parti de la félicité (Saadet partisi)– n'a jamais réussi à se démarquer (avec un maximum de 5% des suffrages recueillis à une élection nationale en plus de 12 ans).

C'est cette formation, plus radicale que l'AKP, qui a organisé le mouvement pour la réouverture de Sainte-Sophie au culte musulman. Le parti, fondé lui aussi au début des années 2000 par le Premier ministre (de juin 1996 à juin 1997) Necmettin Erbakan –leader historique de l'islamisme politique turc décédé en 2011– le Parti de la félicité tente de séduire la frange la plus intransigeante des milieux religieux. Issus des mêmes courants idéologiques et des mêmes partis politiques, Recep Tayyip Erdogan et Necmettin Erbakan en ont respectivement représentés les ailes réformiste et conservatrice.


PORTFOLIO. Des musulmans prônent la reconversion de Sainte-Sophie

Dans sa tentative de reprendre un nouveau souffle, le Parti de la félicité rajoute à la surenchère que fit longtemps sienne Erdogan. L'actuel Premier ministre a passé quatre mois derrière les barreaux en 1999 pour incitation à la haine, après avoir cité un vers d'un poème nationaliste, dans un meeting:

«Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats.»

Pour Sébastien de Courtois, «les islamistes haïssent Atatürk qui a imposé l’idée de République (laïque musulmane, NDLR) contre l’influence politique de l’islam dans la société. Il y a bien longtemps déjà, depuis la fin des années 1940, que ses idéaux de sécularisme ont été battus en brèche. La violence politique installée depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 n’est qu’un avatar supplémentaire de cette guerre des symboles religieux».

Le quartier de Fatih, voisin de Sainte-Sophie, est le fief des groupes islamistes à Istanbul. Autour des mosquées du quartier, dont la plus ancienne de la ville, Fatih Camii, achevée en 1470 sur les ruines d'une église orthodoxe, s'organisent les associations religieuses.

Attablé au café Fatih 1453 (conquête 1453), Can, étudiant ayant grandi dans ces rues, décrit:

«Ici, les confréries musulmanes régissent une bonne partie de la vie des habitants. Dans ces cafés, on ne vend pas d'alcool, il y a très peu de femmes, elles sont voilées et accompagnées par des hommes. C'est l'influence des modes de vie prônés par les religieux.»

Le chef de l'Association de la jeunesse d'Anatolie (AGD) à Istanbul, Ali Ugur Bulut, l'un des principaux organisateurs de la manifestation du 31 mai, est confiant:

«Je ne connais pas l'agenda politique de notre gouvernement, mais ce qui est certain, c'est que le nécessaire changement de statut de Sainte-Sophie pourrait se faire très rapidement au parlement.»

Le mouvement de jeunesse est lié au Parti de la félicité, et en partage les vues idéologiques, notoirement anti-occidentales et volontiers panislamiques: «la conquête d'Istanbul était la volonté du Prophète. La mosquée Sainte-Sophie était le symbole de la victoire de l'islam sur l'occident», justifie l'organisateur.

L’AGD ne lâche rien, après avoir organisé prières, pétitions et rassemblements, elle souhaite pouvoir partager un iftar (repas de rupture du jeûne) devant Sainte-Sophie durant le mois ramadan en cours.

«Nous continuerons notre lutte pacifique dans le respect du Droit. Et nous poursuivrons notre but : former une jeunesse conservatrice liée à la culture turco-islamique, s’emballe Ali Ugur Bulut, Inch'Allah (si Dieu le veut) je verrai un jour Sainte-Sophie ouverte à la prière.»

1 — Sébastien de Courtois est l’auteur de l’ouvrage Un thé à Istanbul, Récit d'une ville. Retourner à l'article

 

Timour Öztürk
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