Que s'est-il vraiment passé pendant la guerre israélo-arabe de 1948?

L'Altalena incendié par Tsahal, le 22 juin 1948, via Wikimedia Commons. <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_isra%C3%A9lo-arabe_de_1948-1949#Premi.C3.A8re_tr.C3.AAve_.2811_juin_1948_-_8_juillet_1948.29">Plus de détails ici</a>.

L'Altalena incendié par Tsahal, le 22 juin 1948, via Wikimedia Commons. Plus de détails ici.

Récits propagandistes, mythes et secrets de guerre ont longtemps empêché de tout savoir sur la première guerre judéo-arabe qui a éclaté dans le sillage de la création de l’Etat d’Israël en mai 1948. L’historien palestinien Walid Khalidi tente d'établir la vérité.

Démonter et dénoncer les mythes israéliens et arabes autour de la création de l’Etat d’Israël et de la première guerre israélo-arabe de 1948, tel est le défi que s’est lancé l’historien palestinien Walid Khalidi dans son ouvrage, 1948, la première guerre israélo-arabe.

1948, la première guerre israélo-arabe

Walid Khalidi

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Faisant suite à Nakba, 1947-1948, ce livre retrace, cartes et documents à l’appui, l’histoire de la guerre qui a suivi la création de l’Etat d’Israël, le 15 mai 1948, et qui s’est terminée par une défaite cuisante des armées arabes. L’auteur y réfute les deux récits mythiques de ce conflit, considérés par chacun des camps comme vérités absolues.

Deux versions de l’histoire se sont en effet longtemps opposées.

D’une part, le récit conventionnel sioniste, décrivant un affrontement où les Israéliens, face à un monde arabe intransigeant, avaient fini par l'emporter presque par miracle et à force de courage. D'autre part, le récit conventionnel arabe selon lequel la victoire aurait été à portée de main si l’Occident n’était pas intervenu en faveur de l’Etat hébreu.

Dans son argumentation, Walid Khalidi convoque la chronologie et un certain nombre de détails militaires pour comprendre les raisons de l’échec, côté arabe et de la victoire, côté israélien. Il montre ainsi comment l’Etat hébreu est facilement venu à bout des armées arabes et avait même poursuivi sans mal l’expulsion d’un grand nombre de Palestiniens. Ce récit, reconnu aujourd’hui par certains historiens israéliens révisionnistes, n’a pas toujours été admis.

Pour Gilbert Achkar, professeur à l’Ecole des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres, «Israël dépendait dans une large mesure de l’appui extérieur et se devait donc de nourrir en permanence la sensibilité et la compassion de l’opinion publique occidentale». C’est pourquoi la guerre des récits a toujours constitué une des dimensions principales du conflit. Dans le camp arabe, la nécessité de justifier la défaite et d’ensevelir les contradictions et les tensions interarabes dictait, quant à elle, la nature et le contenu des écrits.

Le plan Daleth visait-il l’épuration ethnique?

L'historiographie de la guerre de 1948 a toutefois connu une forte évolution, notamment à la suite de l'ouverture des archives israéliennes et britanniques dans les années 1980.

Le mouvement des «nouveaux historiens» israéliens a défrayé la chronique en apportant des éclairages et en relatant certains faits, mettant parfois sans le vouloir en défaut l’Etat hébreu. Parmi eux, «Benny Morris, connu plus tard pour son accointance avec l’extrême droite israélienne, n’a pas rechigné, dans un article publié en 2004 dans le quotidien Haaretz, à désavouer l’existence d’un plan d’épuration ethnique, le plan sioniste Daleth», indique Gilbert Achkar. 

Ce plan, établi par la Haganah en mars 1948, a longtemps fait l’objet d'une controverse entre historiens. Certains ont dénoncé un nettoyage ethnique mis au point par les autorités sionistes pour chasser les arabes palestiniens de leurs terres tandis que d'autres, comme Yoav Gelber, n'y voyaient qu'une stratégie militaire dans un contexte de guerre. «Benny Morris n’avait pas  reconnu le caractère épuratoire de ce plan comme une fin en soi; c’était pour lui le moyen de dénoncer le fait que le plan n’est pas été appliqué dans son intégralité et justifier ainsi les raisons pour lesquelles Israël continue de subir les violences actuelles», ajoute Gilbert Achkar.

Laxisme arabe

Autre vérité de terrain: le laxisme des dirigeants arabes et leur sous-estimation de la capacité militaire israélienne.

Aux combattants et officiers réclamant davantage de munitions, certains chefs politiques arabes se contentaient de répondre qu’«il suffit de souffler pour détruire Israël», relate l’intellectuel syrien basé à Paris, Farouk Mardam-Bey.

Un des mythes, encore fortement ancré dans le conscient collectif arabe, impute la défaite palestinienne au soutien apporté par l’Occident à l’Etat hébreu. 

«Or la vérité, qui réside dans les chiffres et les faits sur le terrain, est que les cinq pays arabes limitrophes du nouveau pays naissant (Palestine, Liban, Syrie, Egypte, Jordanie, NDLR) n’avaient toujours pas coordonné leurs efforts et unifié leurs stratégies de réplique militaire jusqu’au 30 avril 1948, soit 15 jours avant la création officielle de l’Etat d’Israël», précise l’ancien directeur de la bibliothèque de l’Institut du monde arabe.

Face à ce laxisme, l’afflux d’armes à destination des hébreux était abondant. «Ce fait a été attesté par le fondateur de l’Etat d’Israël, David Ben Gourion, dans ses propres Mémoires (…). Il raconte comment il suivait heure par heure l’arrivée des munitions», relate Farouk Mardam-Bey, qui a traduit l’ouvrage de Walid Khalidi de l’arabe au français. «En outre, les cinq pays arabes concernés n’ont mobilisé que 18.000 soldats, sur une population globale de 40 millions à l’époque, contre 62.000 soldats israéliens, soit 10% de la population juive résidente», estimée à quelque 600.000 en 1948.

Carte des modifications territoriales entre 1947 et 1949 - Carte par Christophe Cagé - mars 2006 via Wikimedia Commons

Selon l’intellectuel syrien, l’absence de discernement était totale du côté arabe, face à une planification des plus sérieuses et rationnelles, côté israélien.

Ce laisser-aller a atteint un paroxysme durant les phases de répit. La guerre s’est déroulée en cinq étapes, dont deux phases de combats, entrecoupées par deux cessez-le feu, à l’issue desquels des accords d’armistice avaient été signée.

«Au cours de chacune de ces étapes précédant la signature de l’Armistice, Ben Gourion cherchait à gagner plus de terrain afin d’optimiser la marge de manœuvre des Israéliens durant les négociations»; c’est ainsi que durant les cessez-le feu, les troupes juives avaient réussi à prendre la ville de Ramla et celle d’Eilat, située à l’extrême sud de l’Etat d’Israël, afin de garantir leur accès à la mer Rouge, souligne Farouk Mardam-Bey.

En parallèle, les dirigeants arabes se livraient à un jeu politique complexe, impliquant les calculs et les méfiances des autocrates arabes les uns envers les autres. L’objectif commun de la destruction de l’Etat d’Israël s’est accompagné d’agendas propres à chaque Etat, parmi lesquelles la volonté d’annexion de l'État arabe de Palestine par le roi Abdallah de Jordanie.

L’ouvrage, qui détaille toutes ces vérités historiques avec un grand souci d’objectivité, cherche à faire la lumière sur l’une des premières batailles dont le dénouement dictera par la suite l’évolution des évènements israélo-arabes et interarabes durant plus de soixante ans.