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Montebourg aurait dû lire Marx et Keynes, pas Georges Marchais

Eric Le Boucher, mis à jour le 10.07.2014 à 13 h 04

Il faut défendre les grands champions français mais pas à sa façon politicienne, à visée électorale. Son absence dans la pédagogie du monde schumpétérien en fait un ministre des temps anciens.

A l'Elysée, en mai 2014. REUTERS/Christian Hartmann

A l'Elysée, en mai 2014. REUTERS/Christian Hartmann

Il n’est que temps de partir. Arnaud Montebourg, le ministre héros du redressement, estime que rester dans le train Hollande-Valls est devenu périlleux pour le Grand avenir qui l’attend. Il appelle la France, jeudi 10 juillet à 14h30, au centre de conférence de Bercy, pour lui dévoiler «la feuille de route du redressement économique de la France». Six cents invités attendus dont les syndicalistes en rupture avec Valls et les frondeurs en rupture avec Hollande (vous pourrez regarder ça en direct sur le site du ministère). On notera que Montebourg passe du «redressement productif» au «redressement économique», bientôt ce sera le «redressement» tout court. Bientôt, c’est en 2017, on l’aura compris.

Et lui qui n’est pas au centre du jeu, par la menace de sa démission, a réussi l’incroyable: transformer une défaite dans le rachat d’Alstom en succès. Avec la complicité d’une presse qui avale tout, il a fait oublier qu’il ne voulait surtout pas de General Electric. Il a annoncé que l’Etat allait prendre 20% du groupe Alstom à Bouygues mais les choses tournent mal: l’AMF a bloqué sous peine de forcer l’Etat à faire une OPA sur toutes les actions (coût 10 milliards).

Et Colette Neuville, en défense des petits actionnaires, menace le prêt à l’Etat de ses 20% fait par Bouygues comme un entente illégale. Bref, Montebourg n’est pas sorti de l’auberge. Cette affaire risque de démontrer comme toutes les précédentes que le ministre n’est qu’un illusionniste bientôt démasqué.

Car Arnaud Montebourg a tort sur tout. Son redressement industriel, venons-en au fond, est nourri de vantardises, chacun le voit, et d’archaïsmes, voici pourquoi.

Un petit détour historique s’impose. Au tout début des années 1970, avant même les chocs pétroliers, quand la courbe du chômage n’avait pas encore commencé à monter, une école de pensée marxiste animée par l’économiste Paul Boccara, au sein du Parti communiste français, parlait de «Crise du capitalisme monopoliste d’Etat», le CME (Le capitalisme monopoliste d'État, traité marxiste d'économie politique, 1971, éditions sociales). L’idée était que le modèle d’économie mixte promu pour sortir de la Grande crise de 1929 était à bout de souffle.

Selon ce modèle, en France mais aussi aux Etats-Unis et ailleurs, l’Etat subventionnait les grandes multinationales au travers des commandes publiques, notamment militaires, leur permettant d’accumuler de bons profits. Les entreprises publiques étaient, elles, maintenues dans un état de mauvaise rentabilité, une sous-efficacité qui justifiait les aides au privé et les privatisations.

Cette thèse a été très vivement contestée à l’époque par tous les économistes à la droite au parti socialiste. Elle n’a pas fait long feu au PCF non plus, Georges Marchais l’a très vite écartée, car nuisible aux bastions de la CGT, son bras armé.

Philippe Herzog, élève doué de Boccara, revenu du communisme, devenu député européen, explique aujourd’hui, en 2014, combien le CME était, plus que jamais, une excellente analyse de la crise.

Les grandes entreprises, en effet, n’investissent plus. Les géants américains ont beau racheter leur propres actions à tour de bras, elle n’arrivent pas à dépenser assez et restent assises sur 1.500 milliards de dollars de cash. Ce n’est pas l’argent qui manque à la croissance, au contraire. Les investissements dans les pays développés se sont arrêtés. Ils n’y ont plus consacré que 20% de leur PIB en 2013 contre 23% en 1990, différence qui peut paraît mineure mais qui est gigantesque, expliquent Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi (Un monde de violence. Editions  Eyrolles).

Les pays en développement ont fait le chemin inverse,  ils sont passés de 23% à 33% du PIB, mais cela n’a pas suffit à éponger toute l’épargne mondiale.

On épargne ce que l’on ne consomme pas, et cet excès mondial d’épargne montre que nous souffrons d’«une chronique faiblesse de la demande», selon Larry Summers, ancien ministre de Bill Clinton. Les leçons que John Maynard Keynes avait appliquées à chaque pays individuellement sont devenues vraies à l’échelle globale. Trop d’épargne, pas assez d’investissements. Voilà pourquoi la reprise annone. La  thèse éclairante de Summers (partagée par de beaucoup d’autres) fait revenir au CME.

La collusion de l’Etat avec les grandes entreprises installées est à l’origine de la «crise». En sortir nécessiterait de ne plus défendre celles qui tombent comme sous George Marchais mais d’investir tous les moyens publics sur l’innovation et les start up. Dans le schumpeterisme, appuyer la création et non interdire la destruction.

Arnaud Montebourg fait l’inverse. Devenu ministre de l’Economie, il coiffe les nouvelles technologies mais il se fait télégénique sur la stratégie défensive plutôt que l’offensive. C’est un Dominique de Villepin, tout dans la posture.

Hier il défendait la démondialisation, il devrait encourager la mondialisation du capitalisme français. Il faut lui reconnaître son courage. Mais il fonce dans un industrialisme à la George Marchais. Non qu’Alstom ou les grands champions français ne doivent pas être défendus, bien sûr que si. Mais sa façon politicienne, à visée électorale, de le faire, et son absence dans la pédagogie du monde schumpétérien, en fait un ministre des temps anciens.

Alors qu’il nous explique qu’il faut relancer le pouvoir d’achat, baisser l’euro, brutaliser la Banque centrale et forcer Angela Merkel, n’est pas crédible. Il y aurait à dire sur tous ces thèmes mais pas comme ça, pas avec cette exubérance égocentrique, pas avec, au fond cette mauvaise conception de l’économie moderne. Il veut sortir du gouvernement? Bon vent.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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