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Livre numérique: et si Amazon avait raison contre Hachette?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 10.07.2014 à 16 h 58

Jeff Bezos, le PDG d'Amazon, avec un Kindle en main en 2012. REUTERS/Gus Ruelas

Jeff Bezos, le PDG d'Amazon, avec un Kindle en main en 2012. REUTERS/Gus Ruelas

Disons-le tout de suite, Amazon, c'est le méchant. Le gros qui essaie d'escroquer le petit, juste parce qu'il peut. L'employeur qui a trop lu Zola et cru que Germinal était le modèle vers lequel il fallait tendre. Personnellement, j'essaie de ne pas me servir d'Amazon tant que je peux, d'aller là pour un livre en anglais, ici ou ou ou encore pour un livre en français. Et de ne recourir à la compagnie de Jeff Bezos que quand j'ai un besoin pressant la nuit. [Comme hier soir. Ne me jugez pas.]

Donc Amazon c'est le méchant, d'accord, mais les méchants ont-ils toujours tort? Dans cette guerre entre Amazon et Hachette, qui dure depuis quelques mois, si les méthodes d'Amazon sont intolérables, sur le fond, il s'agit simplement pour le portail de dire à Hachette (qui n'est pas non plus le petit Davidounet face à Goliath –2 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel): non, un livre numérique, ça ne vaut pas plus que 9,99 euros. Et vous ne nous les mettrez pas à 15 euros. Ou 20 euros.

Derrière cela, les questions sont évidemment: qui fixe le prix du livre? Qui décide des réductions accordées sur les livres? Qui en fait les frais?

Mais les grands groupes d'éditeurs sont loin de se battre uniquement pour le bonheur de leurs auteurs et la grandeur de la littérature mondiale. En 2012, d'ailleurs, Hachette et quatre autres groupes –Simon & Schuster (CBS), Penguin Group (Pearson), Macmillan (de l’éditeur allemand Verlagsgruppe Georg von Holtzbrinck) et HarperCollins (de News Corporation)– avaient fait l'objet de poursuites de la part de la justice américaine pour entente sur les prix des livres numériques. Le ministre de la Justice Eric Holder avait alors expliqué lors d’une conférence de presse:

«Nous affirmons qu’à partir de l’été 2009, les responsables aux plus hauts niveaux des entreprises citées dans la plainte, inquiets de voir que les distributeurs de livres numériques avaient réduit les prix, ont travaillé ensemble pour éliminer la concurrence [...], ce qui a conduit à relever les prix payés par les consommateurs

Or, le prix des livres numériques est déjà trop élevé. Souvent au-delà de 10 euros quand les éditeurs fixent leur prix librement, comme en France. Ainsi un livre récent comme La Petite Foule de Christine Angot, chez Flammarion, coûte 14,99 euros en Kindle, à peine moins qu'en version papier: 19 euros. Chez Gallimard, on vend Le Vin des morts, un inédit de Romain Gary, à 12,99 euros, contre 17,9 euros en version papier.

Comme nous l'expliquions sur Slate en 2012, la raison qui pousse les éditeurs à maintenir le prix du livre numérique au niveau actuel, c'est leur volonté d'accroître leurs marges car le coût d'un e-pub est bien plus bas que celui d'un livre papier. Nous citions alors une étude de l'observatoire Motif expliquant que les éditeurs parviennent désormais à dégager des marges substantielles sur leurs livres numériques»:

«La part du prix de vente revenant à l’éditeur bondit par exemple de 36% pour une version physique vendue chez un libraire à 55% lors que le titre est vendu en format numérique sur les sites d’Amazon ou Apple. Un constat confirmé par les chiffres venus des Etats-Unis où, malgré des ventes en berne, certains éditeurs parviennent à améliorer leur marge opérationnelle grâce aux ventes d’e-books».

Auteurs contre éditeurs

Tant qu'Amazon semblait s'opposer à Hachette et qu'Hachette s'abritait derrière le confort de ses auteurs, en assurant que le conflit les lésait, les camps pouvaient opposer les marchands d'un côté et les talents de l'autre. Le public logiquement, prend partie pour les auteurs.

Mais dans une démarche à la fois démagogique et maligne, Amazon propose désormais, tant que les négociations avec Hachette n'aboutissent pas, pour ne pas léser les auteurs, de leur verser l'ensemble des recettes des livres électroniques. Une façon de garder la main face à Hachette, puni, mais sans nuire aux écrivains. Bien sûr, Hachette est contre.

Et soudain, on ne voit plus, face à face, les protecteurs des écrivains et leur fossoyeur, mais deux puissances économiques du secteur, avec les écrivains au milieu. 

Si Amazon, par la façon dont l'entreprise traite ses salariés et par sa tentative d'intimidation, est loin d'être un acteur vertueux, il ne faut pas confondre ces agissements-là avec l'évolution du marché. Les éditeurs ont un rôle fondamental auprès des écrivains. Mais ils devraient regarder un peu ce qui s'est passé dans l'industrie musicale.

S'opposer à Amazon pour garder de grosses marges ne leur sera pas plus utile qu'aux maisons de disques qui souhaitaient voir échouer Spotify et Deezer. Et contrairement à ce que certains artistes ont d'abord cru, et à ce que les maisons de disques ont soutenu, le streaming légal par exemple, n'est pas néfaste pour les artistes. D'ailleurs, dans une très large étude menée par l'institut Pew aux Etats-Unis dès le début des années 2000, la majorité des artistes et musiciens interrogés assuraient qu'Internet leur permettait en réalité de mieux gagner leur vie

Si les auteurs de chez Hachette –parmi lesquels on compte par exemple J.K. Rowling, Douglas Preston ou James Patterson– ne sont plus au milieu du champ de bataille, on verra peut-être plus clairement les enjeux et les visées de chacun. Celle d'Hachette est simplement de maintenir des prix élevés pour des contenus qui ne valent pas tant. Le comprendre ne diminue pas la valeur de la littérature. Simplement le prix de son support.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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