France

Pour une reconnaissance du caractère multiculturel de la France

Laurent Chalard et Maryne Buffat, mis à jour le 20.07.2014 à 9 h 39

Tribune. Le multiculturalisme de la France est un phénomène nié.

Arche de la Défense en mars 2014. REUTERS/Charles Platiau

Arche de la Défense en mars 2014. REUTERS/Charles Platiau

Le caractère multiculturel de la France a pendant longtemps été nié par les autorités politiques et par une grande partie des chercheurs en sciences sociales. En effet, les démographes influents dans le débat public et les instituts statistiques ont masqué le phénomène dans les années 1990-2000, pensant que le meilleur moyen pour contrer la progression des idées d’extrême droite dans l’opinion publique était de minimiser la diversification du peuplement de la France, à travers l’utilisation de statistiques adéquates. Il s’en est suivi une véritable «politique de l’autruche» concernant cette question, reposant sur deux principaux éléments, qui ont conduit certains chercheurs à construire un discours sur «l’immigration zéro».

Le premier élément concerne une question de sémantique, c’est à dire que l’évolution des populations d’origine étrangère était étudiée uniquement sous l’angle du statut juridique (les étrangers) d’une part, et sous l’angle du pays de naissance (les immigrés) d’autre part, ce qui mécaniquement éliminait des données statistiques pour le premier les étrangers naturalisés français et pour le dernier les enfants nés en France de parents immigrés, français de naissance ou devenus français à leur majorité.

Or, si les chiffres concernant le nombre d’étrangers révélaient effectivement une tendance à la baisse entre 1982 et 1999 et témoignaient d’une stabilisation à 7,4 % de la part des immigrés dans la population totale, par contre les effectifs des secondes générations, non prises en compte, progressaient considérablement.

Le deuxième élément est l’excédent migratoire, jugé a posteriori à un niveau très faible dans les années 1990, en l’occurrence inférieur à 10.000 habitants par an, du fait d’un nombre d’habitants moins important que prévu au recensement de 1999. En effet, le solde migratoire entre deux recensements est calculé par défaut, résultant d’une simple soustraction de l’accroissement naturel (naissances – décès) à l’accroissement total de la population.

Comme rien ne laissait penser que les entrées d’immigrés sur le territoire français avaient diminué, par un tour de passe-passe intelligent, certains chercheurs ont essayé de démontrer que les départs (qu’ils soient le fait de Français ou d’immigrés présents depuis plusieurs années sur le territoire) auraient fortement augmenté, ce qui, étant donné l’absence de données fiables sur les sorties du territoire, permettait de ne pas donner l’impression de mentir. Cependant, dans les faits, la population de la France a été sous-estimée d’environ 500.000 habitants au recensement de 1999 (chose reconnue aujourd’hui par l’Insee, mais pas à l’époque)[1], et donc l’accroissement du nombre d’immigrés d’autant.

La population issue de l’immigration n’augmentant pas selon ces deux éléments, la question du multiculturalisme ne semblait guère se poser, et les décideurs politiques n’en ont pas fait leur priorité.

La France, un pays multiculturel

Pourtant, pendant cette période, la France voyait la composition de sa population se modifier au fur-et-à-mesure du temps. Tout d’abord, l’excédent migratoire a été continu depuis la fin des Trente Glorieuses, étant quasiment constamment supérieur à 50.000 personnes par an.

Le flux d’entrants ne s’est donc jamais tari comme en témoignent les statistiques sur les titres de séjour, alors que les départs ont toujours été limités. Parallèlement, les populations d’origine étrangère extra-européenne déjà présentes sur le territoire se caractérisaient par une très forte croissance naturelle conséquence d’une structure par âge beaucoup plus jeune que la population autochtone (peu de personnes âgées, donc peu de décès) et d’une fécondité en règle générale sensiblement plus élevée, même si elle a tendance à diminuer pour les générations nées en France.

Il s’ensuit que selon les données fournies par l’Insee, la France compte environ 12 millions de personnes d’origine étrangère au recensement de 2008, dont 3,5 millions de maghrébins et 1,2 million provenant d’Afrique noire, soit respectivement 5,6 et 1,9 % de la population totale. Si, au premier abord, ces pourcentages peuvent paraître encore modestes par rapport à ce que l’on constate aux Etats-Unis, il faut bien garder en tête qu’ils sont fortement variables selon les classes d’âge.

Ils sont minimes pour les personnes âgées, mais pour les 0-4 ans, qui seront des adultes en 2040, ils sont loin d’être négligeables, d’autant que ces populations sont inégalement réparties sur le territoire. Elles seront majoritaires dans certaines communes des grandes métropoles en 2040.

La nécessité de l’adaptation

Le multiculturalisme est donc une réalité du territoire français, la France ayant accueilli volontairement en nombre non négligeable des populations étrangères, notamment d’origine extra-européenne, depuis les Trente Glorieuses. Malgré cette réalité, la démocratie française et ses institutions n’assument pas encore politiquement le multiculturalisme.

Si les instituts de la statistique publique fournissent aujourd’hui des données locales et des analyses régionales au sujet de l’immigration, l’absence d’analyse régulière du phénomène par les pouvoirs locaux rend difficile toute connaissance fiable et continue des formes de peuplement et de recompositions socioculturelles des territoires dans leur diversité.

Il suffit pourtant de parcourir certaines portions de la métropole parisienne, comme le Nord de Paris, Aubervilliers ou Saint-Denis en Seine-Saint-Denis, Vénissieux pour la métropole Lyonnaise, Roubaix pour la région Lilloise, Mulhouse pour l’Alsace ou encore le Nord de Marseille, pour constater l’importance des formes de peuplement liées à l’immigration.

Ce constat localisé explique d'ailleurs pourquoi certains, comme l'écrivain d'extrême droite Renaud Camus, en l'extrapolant de manière contestable à l'ensemble du territoire national parlent d'un processus de «Grand Remplacement».

Cet écueil descriptif s’accompagne d’un appauvrissement du débat public, du discours des élites et de l’information des médias au sujet du multiculturalisme dans les régions métropolitaines, solidaire d’une lacune en terme d’adaptation des politiques publiques territoriales, sociales ou citoyennes à la diversité des identités culturelles ou régionales. Les tensions sociales entre populations autochtones et populations d’origine étrangère se nourrissent également de ce défaut d’analyse objective.

Ainsi les termes génériques de «personnes issues de l’immigration» ou «personnes d’origine étrangère» demeurent des lieux communs de la discussion publique, que ce soit pour en stigmatiser le comportement ou pour en dénoncer les formes de discriminations. 

Mais les références plus positives ou plus critiques, au sens scientifique du terme, aux formes radicales ou mixtes de regroupements communautaires et de métissages de populations, ainsi qu’à leurs pratiques socioculturelles et à leurs besoins spécifiques, demeurent plus rares.

Une situation qui tire son origine de l’histoire républicaine

Cette dichotomie entre institutions et société relève de l’histoire du républicanisme français et de son interprétation des principes de justice distributive, qui entre en tension avec les expressions politiques et sociales du multiculturalisme, à la différence par exemple d’un libéralisme politique de type anglo-saxon.

La compréhension du principe d’égalité en France, qui limite les libertés individuelles au profit d’une redistribution des ressources et des chances, n’a historiquement retenu comme pertinentes pour la mise en œuvre des politiques publiques que les caractéristiques d’ordre socio-économiques pour décrire et analyser les différences de positions et d’appartenance des individus à des groupes dans l’espace social. L’appartenance culturelle n’étant donc pas considérée comme un «bien social» pertinent de ce point de vue.

Cette interprétation du principe d’égalité s’enracine dans la doctrine de l’Etat. Elle correspond depuis la Révolution Française et la victoire des Jacobins, au principe d’une République une et indivisible, dont l’Etat centralisé se charge de régler la distribution de biens et de services publics sur le territoire (système éducatif, administration des territoires), minimisant le pouvoir des régionalismes. La décentralisation du territoire, qui date de 1983, constitue en effet en France un processus relativement récent.

Les positions fondamentales de type républicain conservateur et républicain socialiste ont en effet surtout thématisé les notions d’ordre social, de souveraineté nationale, de méritocratie pour la droite, de progrès social, de solidarité, d’égalité des chances pour la gauche.

Si les notions plus contemporaines de communauté et de diversité socio-culturelle sont entrées dans le débat lors des mouvements de décolonisations des années 1960, elles n’ont pas fait l’objet de politiques publiques spécifiques. La relative nouveauté des flux migratoires et les revendications des populations colonisées, comme les populations d’origine maghrébine, rendaient les enjeux de non-discriminations des minorités prioritaires.

Mais cette minorité se trouvait déjà confrontée à un conflit identitaire, entre la revendication d’une égalité de traitement d’un côté, et celle d’une spécificité culturelle de l’autre.   

Des positions philosophiques aujourd’hui en débat

Du point de vue de la philosophie politique moderne, le multiculturalisme entre en tension avec ces deux formes historiques du républicanisme. Pour les républicains conservateurs, la constitution du bien commun dans la société repose sur une morale civique et une intervention normative de l’Etat.

Pour les républicains progressistes, le bien commun requiert davantage une critique des héritages sociaux et des institutions qui entravent le développement de l’égalité et de la citoyenneté démocratiques. Pour chacune des positions, la reconnaissance de la diversité culturelle annihile potentiellement l’idée républicaine d’une société organisée autour d’un projet politique commun, l’homogénéisation des conceptions du Bien en constituant dès lors une condition de possibilité. D’un point de vue normatif, la référence à des critères ethniques ou socio-culturels, porteuse de dérives sélectives, identitaires voire séparatistes, serait en ce sens inapte à fournir des critères objectifs aux politiques de justice distributive.

Cette mise en perspective historique permet de comprendre l’origine des significations données aux notions d’égalité et de liberté en droit des individus, comme impossibilité de fonder les inégalités sociales sur des distinctions de nature telles que l’origine ou le sexe, les seules inégalités justifiables étant produites par le jeu des rapports socio-économiques.

D’après le philosophe Alain Renaut, cette posture résolument moderne a toutefois rendu possible le déni des différences réelles de nature ou d’appartenance culturelle des individus au sein des sociétés démocratiques. Une telle orientation assimilationniste inclut la diversité, mais sous la forme d’une identification progressive à la culture dominante.

Au sein de la société française, cette conception a historiquement limité l’autonomie éthique des individus, des groupes socio-culturels, et des institutions dans leur choix de vie et d’organisation socio-économique. Cette «neutralisation des différences» devrait donc, dans les sociétés multiculturelles, laisser place à une «équivalence dans la différence reconnue»[2].

La problématique du multiculturalisme dans les sociétés ouvertes s’inscrit donc dans le champ des débats politiques contemporains autour des théories de la justice. Celui du libéralisme et du républicanisme, représenté par John Rawls et Philip Noel Pettit, autour de la compréhension de la liberté comme «non-interférence» ou comme «non-domination».

Celui de Will Kymlicka et Daniel Weinstock, sur la notion de droits collectifs par rapport à celle d’accommodements raisonnables pour la reconnaissance de la  diversité dans les sociétés libérales.  Mais surtout, elle ouvre un champ d’investigation autour des politiques publiques qui ne seraient ni strictement du domaine politique de l’Etat, ni strictement du domaine de l’éthique intra-communautaire. De tradition républicaine, la société française semble peu perméable aux interprétations libérales ou communautariennes d’un multiculturalisme d’inspiration anglo-saxonne, qui oscille entre l’idée de tolérance mutuelle d’un côté, et de reconnaissance communautaire de l’autre. Entre les deux, il semble possible de développer le projet républicain d’une société organisée autour d’un socle de valeurs communes, mais ouverte positivement à la diversité et à la pluralité des formes de vie sociales et culturelles compatibles avec elles.   



[1] Anne Pla. «Certaines évolutions sociales dans les modalités de recensement contribuent à minorer la variation de la population intercensitaire 1990-1999». «Bilan démographique 2008». Insee Première n°1220, janvier 2009.

[2] Renaut Alain (dir). 1999, Les philosophies politiques contemporaines, Paris: Calmann-Levy

 

Laurent Chalard
Laurent Chalard (9 articles)
Maryne Buffat
Maryne Buffat (1 article)
Urbaniste et diplômée d’un master en philosophie politique
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