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Si la conférence sociale était une œuvre de théâtre, cela serait une pièce absurde

Gilles Bridier, mis à jour le 10.07.2014 à 12 h 09

Lors de la dernière conférence, il n'y avait pas de vrai enjeu dramatique, les absents ont joué les premiers rôles et le public ne suivait pas la pièce. Mais heureusement, en coulisses, l'intrigue est toute autre...

Les chaises vides de la CGT à la conférence sociale. REUTERS/Benoît Tessier.

Les chaises vides de la CGT à la conférence sociale. REUTERS/Benoît Tessier.

Drôle de conférence sociale où, à la manière d’une pièce d’Ionesco dans son théâtre de l’absurde, les absents ont joué les premiers rôles. Pas de suspens ni d’improvisation: le script était écrit avant le lever de rideau.

Certains avaient prévenu qu’ils refuseraient de faire de la figuration dans une grand-messe qui, avant même l’ouverture des débats, faisait la part belle au patronat (après le récent et maladroit report du compte pénibilité). Le syndicat Solidaires ne s’est pas déplacé, d’autres sont venus à reculons.

Les déclarations de François Hollande en ouverture de la conférence ont achevé de construire la dramaturgie. Concluant qu’«il n’y a pas de temps à perdre quand il y a un effort à engager sur la compétitivité des entreprises», il condamnait aussi la «surenchère perpétuelle avec des demandes unilatérales» –un commentaire qui ne figure pas dans le discours officiel et qui pouvait s’appliquer aussi bien aux syndicats de salariés qu’aux fédérations patronales.

Dans ces conditions, le ministre du Travail, de l’Emploi et du Dialogue social François Rebsamen, qui avait invité les syndicats à sortir de «leurs postures», avait bien peu de chances d’être entendu. Pour la CGT et FO, qui ont assisté au discours du chef de l’Etat, l’occasion était trop belle d’opter pour la politique de la chaise vide. La FSU a suivi le lendemain.

Si l’on considère la représentativité des syndicats absents, environ la moitié des salariés n’avaient plus de porte-parole à cette troisième conférence du genre. Quatre, c’est beaucoup. Et c’est d’eux dont on parla le plus.

Transformer une posture en message

Bien sûr, ces sorties n’ont rien d’impromptu. Pour la CGT, le boycott de la conférence sociale s’inscrit dans une tactique pour revendiquer son leadership alors que ses prises de positions sur le terrain ne sont pas couronnées de succès.

La confédération est gênée par le blocage des navires de la SNCM comme elle le fut par le passé vis-à-vis des grèves des dockers. La mobilisation à la SNCF, lors du mouvement social de juin, n’a pas été massive ni appréciée du public et n’a pas empêché le vote de la réforme des chemins de fer. La pression exercée par les intermittents du spectacle n’a pas fait reculer le gouvernement, même s’il a introduit des assouplissements. La CGT, aujourd’hui, ne mène pas ses combats par le bon bout.

En outre, le syndicat, toujours en concurrence avec la CFDT, est pris en tenaille entre les radicaux de Sud, qui gagne des adhérents parmi les salariés les plus revendicatifs, et la FSU, qui progresse chez les réformistes. Et voilà que, pour expliquer son retrait de la conférence sociale, le secrétaire général Thierry Lepaon déclare que «le dialogue social est appréciable mais n’est pas un objectif», semblant revenir sur le virage amorcé par son prédécesseur Bernard Thibaut et hésiter face aux différentes tendances qui s’expriment dans son entourage.

Face aux difficultés à se positionner et au risque de sortir de cette conférence sans avoir pu marquer les débats, la CGT a préféré claquer la porte, espérant transformer une posture en un message de fermeté.

Une CGT à deux visages

Mais quel message, justement? Le fossé se creuse entre la direction confédérale et ses adhérents sur le terrain. En entreprises, les délégués CGT signent de plus en plus d’accords, selon le bilan tiré des négociations collectives: environ la moitié aujourd’hui. Thierry Lepaon lui-même s’était montré favorable à cette évolution.

Le syndicat en signe moins que la CFDT, par exemple, mais il ne s’oppose pas systématiquement. «La CGT est souvent moins désinhibée au niveau du terrain que de la tête», commente Raymond Soubie, ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy et interlocuteur de longue date des syndicats.

En revanche, la CGT refuse de cautionner les accords de compétitivité-emploi comme chez Renault, PSA ou Bosch. Elle est de ce point de vue en cohérence avec la ligne adoptée en janvier 2013 lorsqu’elle ne ratifia pas l’accord national interprofessionnel (ANI) sur la compétitivité et la sécurisation de l’emploi. Mais elle n’est pas en phase avec les aspirations de la base qui, face aux réductions d’effectifs (100.000 emplois perdus en dix ans dans l’automobile, par exemple), ne s’oppose plus à la réorganisation des conditions de travail si l’emploi peut s’en trouver sécurisé et si cette réorganisation est négociée.

Or, pour en arriver là, il faut d’abord prendre place autour de la table des négociations. Et entrer dans le dialogue social, ce qu’a refusé la CGT à la conférence des 7 et 8 juillet.

Les états-majors loin de la base?

En politique, le fossé se creuse entre les états-majors des partis et les sympathisants. Et plus on s’éloigne de la base, plus la rupture est manifeste. Ainsi, alors que le taux de confiance des hommes et femmes politiques nationaux ne dépasse pas 22%, il est de 53% pour les hommes et femmes politiques locaux. Dans le monde syndical, assisterait-on au même phénomène?

Ce ne serait pas étonnant. Déjà, en France, le taux de syndicalisation est peu élevé, de l’ordre de 8% –et seulement 5% dans le secteur privé. La rupture existe, et rien ne vient modifier cette désaffection. Comme si, à l’instar de ce que l’on observe en politique, les salariés étaient réfractaires aux modes de fonctionnement traditionnels et aux conflits conventionnels, préférant élire des délégués du personnel proches de leurs préoccupations (5,5 millions d’électeurs aux élections professionnelles) plutôt que de s’engager en faveur de stratégies syndicales éloignées de leurs problèmes.

Pour autant, le boycott de la conférence sociale, pour la CGT comme pour les trois autres syndicats, ne laisse rien présumer de l’avenir du dialogue social, car l’enjeu de cette conférence était très théorique. On y présente des propositions plus qu’on y débat, on y ouvre des pistes déjà identifiées, mais on n’y signe de toute façon aucun accord. Autrement dit, il ne faut rien en attendre de concret ni de définitif, de sorte que les portes peuvent claquer sans trop de conséquence. Le seul vrai perdant, c’est le dialogue.

Le boycott aura permis à la CGT, comme à FO ou à la FSU, de scénariser leur opposition à la politique de Manuel Valls. C’est aussi la pertinence d’une méthode voulue par François Hollande qui est contestée.

Mais la non-représentation de la moitié des salariés à cette conférence n’aura finalement eu que peu de portée. Car –et c’est heureux pour le dialogue social– ces syndicats seront autour de la table lorsque de véritables négociations s’ouvriront, dans les branches professionnelles et dans les entreprises.  

«Le dialogue social est un théâtre», commente un acteur. Le pire serait que la politique de la chaise vide se poursuive dans les coulisses, ce qui ne sera pas le cas.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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