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Vacances: les normes cachées de la plage

Cécile Dehesdin, mis à jour le 18.02.2012 à 17 h 33

Nudité, bain de foule et classes sociales

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Vous avez fini vos magazines d'été? Trouvé la solution de tous vos sudokus et autres mots fléchés? Pas envie de vous baigner, bref l'impression qu'il ne se passe rien à la plage? Regardez les centaines de personnes qui vous entourent d'un peu plus près.

Alors que la plage représente dans l'imaginaire collectif le spontané et le naturel, sa pratique est en fait tout ce qu'il y a de plus codifiée et de construite.

Bain de mer et bain de foule

Bruno se plaignait la semaine dernière des plagistes qui viennent s'asseoir à côté de sa serviette plutôt que dans des coins moins peuplés. Il ne faisait ainsi que souligner une tendance: ce qui serait considéré comme de la promiscuité en temps normal devient de la proximité amicale à la plage. En installant sa serviette «on crée des territoires, explique Jean-Didier Urbain, auteur de Sur la Plage, mais ceux-ci sont volontiers poreux», et c'est ainsi que l'on se retrouve à discuter avec des voisins de plages rencontrés cinq minutes plus tôt. Discussions qui tournent la plupart du temps autour de sujets de la plus haute importance (la meilleure glace du coin, les dangers/bienfaits du soleil, le dernier Elle...): on est à la plage pour être heureux, victimes consentantes d'une illusion collective très bisounours.

L'enfant joue un rôle important dans cette sociabilité, puisque il n'a pas encore intégré les règles citoyennes: une balade vers la serviette d'à côté, un emprunt non autorisé de pelle, bref un accident, est transformé à la plage en «un incident de frontière créateur de lien».

Tous à poil!

La plage est le seul endroit ouvert et public où il apparait tout ce qu'il y a de plus normal de participer à un quasi nudisme collectif. Le rapport au corps change, et l'on peut accepter et rendre un regard sur le corps qui serait considéré comme impoli, contraire aux moeurs ou aggressif dans le reste de la société.

Ces normes de pudeurs différentes cessent dès qu'on sort de la limite sableuse: d'où les affiches rappelant aux vacanciers qu'il est interdit d'entrer dans les magasins torse nu ou en maillot de bain, d'où parfois même la police balnéaire qui veille à ce que ces limites soient respectées.

La fin des classes sociales?

Le quasi nudisme collectif efface-t-il pour autant toutes les marques, et donc toutes les distinctions entre classes sociales? Emmanuel Jaurand, géographe, souligne que l'on est loin des années 70, lorsque des études différenciaient les classes sociales grâce à leurs vêtements: la classe moyenne était la plus adaptée à la plage; puis venait la classe populaire, qui ne portait pas d'habits balnéaires et restait en retrait, et la classe supérieure, qui allait principalement au resto ou au bar de la plage, en tenue de golf ou de tennis.

Pour lui, ces différences sont beaucoup moins visibles en France aujourd'hui, «peut-être à cause de l'importance de la classe moyenne française».

Il ne faudrait pas croire qu'elles disparaissent entièrement pour autant. Simplement, analyse Jean-Didier Urbain, elles sont gommées et remplacées par une société de rôles: on n'a plus à rendre compte de son état social, on est le père, l'amant, etc.

C'est une illusion acceptée par tout le monde pour respecter «ce vieux désir super qu'on serait tous un peu frères», alors que, si l'on est un peu attentif, on distinguera la rolex de la swatch, ceux qui prennent leur ferrari de ceux qui prennent le bus pour rentrer, etc.

Ton univers impitoyable...

La plage ne détruit pas les normes, elle se contente d'en créer de nouvelles. Esthétiquement parlant, «il faut être suffisamment semblable aux autres pour être accepté par tous» rappelle Jean-Didier Urbain.

Exemple: le topless. La presse française et internationale s'est mise en émoi au début de juillet face au constat dramatique de la diminution du nombre de seins français nus à la plage.

Mais si le topless des années 70 provenait en partie du mouvement pour la libération sexuelle, il reflétait également parfois une obligation rappelle Jean-Didier Urbain: les filles qui se couvraient les seins étaient démodées, conservatrices, pudibondes...

Et avec les seins nus a commencé l'intimidation esthétique (du genre «elle montre ses seins, ça pend, c'est moche»), aujourd'hui relayé par de nouvelles modes, comme l'épilation. La norme se déplace, peu importe qu'une fille fasse du topless ou non désormais. Mais si elle n'est pas épilée, elle sera rapidement cataloguée comme «militante écolo».

Une histoire de mode géographique

Pour mieux comprendre le manque de spontané de la plage, il suffit de se tourner vers notre propre histoire ou les pratiques des plages d'à côté. En France, on est d'abord allé à la plage pour des motifs médicaux, préférant les mers du Nord du pays -froides, qui «fouettent le sang»- aux mers du Sud. Au XIXème siècle, les habillés regardaient alors les dévêtus, ressortant violets d'un bain de mer glacé, supposément bon pour la santé.

Le Club Med a beau être en difficulté aujourd'hui, la Méditerranée ne serait jamais devenue ce qu'elle est aujourd'hui s'il n'avait pas existé, affirme Jean-Didier Urbain. C'est le Club qui l'a rendue à la mode, lui a créé une identité capable de concurrencer celle de l'Atlantique, jusque là vue comme la «vraie mer» fasse à la «fausse mer» Méditerranée.

Comme le soulignait Emmanuelle Peyvel, doctorante à l'Université de Nice-Sofia-Antipolis, dans une récente émission de France Culture consacrée aux plages, les pratiques divergent en fonction des pays. Au Vietnam, les occidentaux s'installent sur le sable, tandis que les Vietnamiens s'asseyent sur une bande goudronnée entre la route et le sable, couverte pour échapper aux rayons du soleil et pourvue de ventilateurs. Le terme «plage» n'existe pas, on parle de «bande sableuse» ou d'«environs de la mer», et on va «à la mer», pas «à la plage».

L'apprentissage massif de la nage, et donc le passage des «baigneurs» aux «nageurs», a permis aux Français de s'approprier la plage. Pour vous approprier votre plage, rien de mieux que de regarder ce qui se passe chez les voisins, quitte à envoyer un enfant prompt à l'incident de frontière en éclaireur.

L'explication remercie Emmanuel Jaurand, géographe et maître de conférence à Paris 12, et Jean-Didier Urbain, anthropologue et professeur à Paris 5, auteur de «Sur la Plage».

Cécile Dehesdin

Image de Une: Plage de naturistes à Montalivet  Regis Duvignau / Reuters

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Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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