Culture

La télé fait rigoler les auteurs du cinéma français

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 18.09.2014 à 8 h 27

Arnaud Desplechin («La Forêt») et Bruno Dumont («P'tit Quinquin») viennent de signer pour la télévision deux œuvres d'un comique débridé, dont on regrettera juste qu'elles ne puissent pas aussi être vues en salles.

«P'tit Quinquin» de Bruno Dumont.

«P'tit Quinquin» de Bruno Dumont.

Jeudi 10 juillet à 22h45, Arte diffuse une comédie burlesque d’une verve étourdissante. Le 18 septembre, sur la même chaîne, sera montré le premier épisode d’une série au comique ravageur, dont les spectateurs pliés de rire du Festival de La Rochelle viennent de profiter en avance, après ceux de Cannes.

Ces deux réalisations marquées au sceau d’un comique débridé sont signées de deux cinéastes français qu’il y aurait quelques raisons de tenir comme les meilleurs de leur génération, Arnaud Desplechin et Bruno Dumont. Deux artistes du grand écran dont la dimension comique n’est pas la caractéristique première –même si Desplechin a déjà fait bonne place à l’humour, notamment dans Comment je me suis disputé..., Rois et reine ou Un Conte de Noël, rien de commun avec la veine ouvertement clownesque empruntée cette fois.

Dans les deux cas, il s’agit de commandes de la télévision, toujours en quête de plus-value artistique grâce aux grands noms du cinéma (tant mieux!). Et dans les deux cas, les cinéastes sollicités ont trouvé la manière de répondre à cette commande en empruntant un chemin nouveau pour eux, celui d’un burlesque prêt à aller très loin dans ce registre.

Rien n’annonçait une telle tendance dans la réalisation de Desplechin, qui s’inscrit dans une collection conçue pour multiplier les séductions du cinéma d’auteur par celles du théâtre classique, puisque née d’un partenariat entre la chaîne et la Comédie française –celle-ci avait lancé la formule il y a trois ans, alors avec France 2, ce qui avait notamment permis l’adaptation de L’Illusion comique de Corneille par Mathieu Amalric. [1] Desplechin, lui, a choisi La Forêt, pièce écrite par le dramaturge russe Alexandre Ostrovski en 1871 et entrée au répertoire du Français il y a dix ans.

Il s’agit d’un récit satirique mettant aux prises bourgeois cyniques, aristocrates prétentieux et gens de théâtre impécunieux. Avec le renfort très impressionnant de Denis Podalydès et Michel Vuillermoz (qui jouaient déjà dans Comment je me suis disputé...) mais aussi des actrices Claude Mathieu et Martine Chevallier, Desplechin fait du spectacle des manipulations des sentiments et des trahisons à tiroir ourdi par Ostrovski une cavalcade légère, disponible aux plus radicales bouffonneries pour mieux ouvrir sur les abîmes. Sans doute l’extrême modicité des moyens et la brièveté du temps de tournage ont participé de cette énergie, le sens du rythme et du contrepied emmenant très haut ce qui pouvait n’être qu’une pochade.

Quoique très différente, P’tit Quinquin, la série réalisée par Bruno Dumont, semble relever de la même hypothèse: pour échapper aux conventions télévisuelles et aux carcans du petit écran, la voie comique est une ressource précieuse. Elle l’est d’autant plus qu’il est possible de l’emprunter à moindre frais, dans des conditions de tournage plus ascétiques que celles du cinéma.

Retournant dans ses terres d’origine, la région Nord-Pas de Calais, Dumont fabrique une hallucinante enquête policière dans un village où se produisent des meurtres plus abracadabrants les uns que les autres. Menée par un capitaine de gendarmerie droit sorti de chez les Pieds Nickelés et flanqué d’un adjoint encore plus loufoque, cette enquête se déploie sur quatre épisodes autour d’une collectivité regardée avec une tendresse extrême malgré le recours fréquent à des traits outranciers, avec au centre du récit un adolescent qui devient peu à peu un personnage d’une étrange complexité.

Dans les rues bordées de maison en briques et le long des plages et des falaises où se multiplient d’improbables cadavres, P’tit Quinquin ne cesse d’inventer des situations, des postures, des formulations qui déroutent en même temps qu’elles font rire, tirant en avant les péripéties de ce serial d’une tonalité inédite, et où le réalisateur n’hésite pas se moquer aussi de lui-même.

Après… après il restera l’espoir de pouvoir voir ces films-là où ils seraient le mieux vus: au cinéma. Intégristes d’une réglementation qui ne souffrirait pourtant pas de s’adapter ponctuellement à la vérité des œuvres, les professionnels de la profession (du cinéma) sont contre, la direction d’Arte aussi. Pourtant, il existe bien une version cinéma de P’tit Quinquin, qui permettrait notamment de restituer le véritable format de ses images, lesquelles seront tronquées à la télé. Ce sont à la fois les films et les spectateurs qui sont pénalisés par ce blocage, et c’est la seule chose triste de toute cette rieuse affaire.

La Forêt

De Arnaud Desplechin, avec Denis Podalydès, Martine Chevallier, Michel Vuillermoz, Laurent Stocker, Adeline D'Hermy, Michel Favory, Loïc Corbery... Diffusion le 10 juillet à 22h30 sur Arte et jusqu'au 17 juillet sur Arte+7.

 

P'tit Quinquin

De Bruno Dumont, avec Alane Delhaye, Lucy Caron, Bernard Pruvost, Philippe Jore, Corentin Carpentier... Diffusion les 18 et 25 septembre sur Arte.

1 — Cette réalisation, ainsi que Juste la fin du monde de Ducastel et Martineau, d’après Lagarce, et Le Partage de midi de Claude Mourieras, d’après Claudel, tous trois interprétés par les sociétaires, est éditée en DVD par la Comédie française. La diffusion du film de Desplechin s’inscrit dans le cadre d’une programmation d’Arte baptisée «Collection théâtre», qui comporte aussi une adaptation de Musset par Valérie Donzelli, Que d’amour!, et un Dom Juan réalisé par Vincent Macaigne, également avec les sociétaires de la Comédie française. Retourner à l'article

Jean-Michel Frodon
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