Science & santéCulture

Une approche originale de la pratique de l'auto-blessure

Nonfiction et Frédéric Moine, mis à jour le 03.12.2017 à 23 h 23

Dans cette étude sociologique, Baptiste Brossard apporte un regard nouveau sur la pratique de l'auto-blessure, ou de ce qu'il appelle également la «blessure auto-infligée», ou «l'automutilation».

Fetal/ Quinn Dombrowski via FlickrCC

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Se blesser soi-même
Baptiste Brossard
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En la plaçant volontairement au même niveau que toute autre pratique du quotidien - faire une partie de tennis, cuisiner, manger du chocolat ou utiliser un klaxon dans les embouteillages, etc.- l'auteur écarte d'emblée les approches traditionnelles qui la plaçaient dans l'ordre médical du pathologique. C'est à dire comme une pratique déviante, anormale, devant être soignée. Il opère donc une rupture épistémologique dans le but d'aborder l'étude de cette pratique d'un point de vue neutre, détaché de toute prénotion et jugement préétablit, avec un œil neuf. Partant du principe que les limites qui définissent la distinction entre le «normal» et le «pathologique» varient d'une société et d'une époque à l'autre, il estime que l'on ne peut se satisfaire d'une stricte approche pathologisante de ce phénomène. Un tel regard serait en fait la traduction d'une incompréhension et d'un jugement normatif auquel même le médecin aurait parfois du mal à échapper.

L'intuition de départ de l'auteur consiste à considérer la pratique de l'auto-blessure comme une forme particulière d'autocontrôle. Reprenant à son compte certains travaux de sociologues comme Erving Goffman (GOFFMAN E, Les rites d'interaction, Paris, Éd. de Minuit, 1974) ou Norbert Élias (ÉLIAS N, La civilisation des moeurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.), Brossard indique que «l'ordre social suppose une multitude de microtechniques de pouvoir sur soi-même qui facilitent la gestion des interactions. On s'autocontrôle pour préserver sa vie quotidienne, pour assumer les relations avec les autres. De cette manière, on reproduit instinctivement, par une sorte de conformisme émotionnel, des normes sociales qui nous sont à l'origine imposées de l'extérieur.» Le fait de se blesser soi-même, en se coupant, en frappant son poing contre un mur, en se brûlant, serait selon lui une des multiples formes par lesquelles cet autocontrôle individuel s'incarne. Il va, tout au long de sa recherche, mettre cette hypothèse à l'épreuve d'un travail de terrain rigoureux.

Qu'appelle-t-on l'auto-blessure?

Brossard limite son champ d'observation en excluant certaines pratiques comme les scarifications esthétiques, la sexualité SM, ou les tentatives de suicide. Il distingue six critères de définition. L'auto-blessure est une activité consistant à 1- se blesser soi-même, 2- intentionnellement, 3-régulièrement, 4- sans intention délibérément suicidaire, 5- ni intention délibérément esthétique ou visuelle, et 6- sans reconnaissance sociale. 
Ces six critères permettent d'exclure de l'analyse les blessures normalisées impliquées par des rites de passage, ou encore les pratiques conduisant à une altération du corps mais dont l'intention n'est pas à proprement parler l'attaque du corps (fumer des cigarettes, consommer des drogues, se ronger les ongles.) Il fournit alors au lecteur une définition claire et précise: «Je définis donc comme "automutilation"- avec pour quasi-synonymes "blessures auto-infligées" et "auto-blessures"- une activité auto-agressive intentionnelle et répétée, effectuée sans volonté suicidaire, esthétique ou sexuelle délibérée, et qui ne bénéficie d'aucune reconnaissance sociale.»

Une recherche sociologique qualitative

Aborder les personnes qui pratiquent ou ont pratiqué régulièrement l'automutilation présente une première difficulté. Puisque l'automutilation dont il est question est une pratique individuelle cachée car socialement stigmatisée, sa pratique ne possède pas de lieu social propre. Aussi, soucieux de donner la parole aux personnes pratiquant l'automutilation, l'auteur a du user d'astuces pour les trouver. Il explique avoir mené différents entretiens au cours de deux stages qu'il effectua en tant que sociologue stagiaire au sein de deux établissements de santé mentale pour adolescents, et des entretiens en discussion instantanée sur internet avec d'autres personnes qu'il a trouvé sur des forums d'échange consacrés à l'automutilation. Après avoir participé à soixante-huit entretiens Baptiste Brossard a pu dégager quelques éléments récurrents significatifs permettant de comprendre et expliquer ce qui motive une telle pratique chez les personnes enquêtées. L'ouvrage publié ne retrace que quelques-uns des entretiens les plus représentatifs.

La problématique que Brossard pose, «comment comprendre que certaines personnes, au cours de leurs trajectoires, soient amenées à se blesser elles-mêmes?» n'aurait peut-être pu trouver de réponse s'il n'avait centré sa méthodologie sur des entretiens de longue durée et des récits de vie, et il aurait rencontré davantage de difficulté s'il n'avait pu profiter des possibilités offertes par les nouvelles technologies de la communication via entre autres la discussion instantanée. Il explique effectivement que sa position de sociologue stagiaire, lors des entretiens en hôpital, impliquait «un degré de formalité plus important qu'avec les enquêtés rencontrés par Internet.» et que, le caractère obligatoire d'assister à ces entretiens pour les patients, dans l'un des deux hôpitaux, n'encourageait pas ceux-ci à se confier facilement, car l'enquêteur paraissait appartenir au «groupe des soignants».

L'automutilation, un comportement social

En faisant une présentation détaillée des comportements auto-agressifs tels que décrits par les enquêtés eux-mêmes, Baptiste Brossard montre que ceux-ci s'inscrivent dans une dimension collective. 

Par exemple, s'il relève trois mécanismes possibles d'entrée en trajectoire d'automutilation; l'innovation (se blesser une première fois spontanément sans y avoir préalablement réfléchi puis en faire une habitude rituelle), l'importation (la blessure est d'abord motivée par une tentative de suicide infructueuse et s'avère a posteriori apaisante); c'est selon lui le dernier mécanisme qui semble prépondérant: l'imitation (la personne qui commence à s'automutiler avait au préalable pris connaissance de la pratique comme une possibilité de soulagement.). 

Outre le mécanisme qui rend possible le premier passage à l'acte, Brossard montre que la pratique de l'automutilation, dans sa continuité, est sociologiquement intégrée. Si l'automutilation est une pratique déviante sans groupe déviant (contrairement aux fumeurs de marijuana de Howard Becker qui permettent l'entrée en carrière déviante de nouveaux membres via une socialisation de groupe.), et pourrait donc paraître a-sociale, les entretiens retranscrits par Brossard montrent que les personnes pratiquant l'automutilation sont constamment animées par le souci de la dissimulation. La visibilité des cicatrices ou des brulures par le personnel soignant ou l'entourage familiale et social constitue un risque de stigmatisation qui n'est pas souhaitable. Brossard montre que l'individu qui se blesse lui-même a en général très bien assimilé au cours de sa socialisation les distinctions morales (entre le bien et le mal, le «bizarre» et le normal, l'étrange et l'acceptable) qui font norme dans notre société. En découle par la suite un ensemble de stratégies de dissimulation visant à cacher les traces de l'automutilation.

Une technique de positionnement social

À mesure que l'on avance dans la lecture des résumés d'entretiens on découvre que le recours à l'automutilation fait suite à des insatisfactions familiales, scolaires et sociales. L'auteur indique que «la plupart des enquêtés considèrent que certains membres de leur famille et certains aspects de leur vie scolaire ne leur ont pas apporté cet 'épanouissement' dont l'injonction semble peser dans toutes les sphères de la société».

Il existe dans les familles de certains enquêtés une «interdiction informelle» de montrer des signes de mal-être, certains problèmes semblent plus graves aux yeux des parents, ou la gravité de certaines révélations menacerait l'ordre et l'image familial (abus sexuels passés). L'automutilation devient un moyen d'exprimer une violence qui ne peut ni ne doit être exprimée hors de soi.

Les enquêtés évoquent fréquemment la pression des parents vis-à-vis de la réussite scolaire et sociale, qui est dans certains cas mise en contradiction avec une norme de groupe exercée par les camarades de classe qui valorisent au contraire les comportements de dissipation et de non-conformité aux règles de l'institution scolaire. Cette idée de double contrainte contradictoire se retrouve également dans l'ancrage local de l'enquêté. Qu'il ou elle soit issu(e) d'une famille «bourgeoise» dans une ville «ouvrière», ou issu(e) d'un milieu ouvrier et scolarisé(e) dans une ville bourgeoise, l'enquêté(e) évoque ce décalage comme source de mal-être et d'impossibilité à déterminer son identité propre. En s'appuyant sur le cas de deux jeunes femmes enquêtées, Brossard explique: «Maintenant des distances vis-à-vis de chaque univers social fréquenté, les dispositions de Camille et Marjorie s'apparentent à ce que Bernard Lahire nomme un "habitus clivé". Dans leur cas, le clivage n'a pas débouché sur un sentiment d'appartenance multiple mais, au contraire, sur l'impression d'une non-affiliation aux autres.» Il poursuit en expliquant que «ce processus d'isolement subjectif (lié au lieu d'habitation) explique [...] la construction d'une prédisposition à la déviance. Se concevoir soi-même dès son plus jeune âge comme quelqu'un de fondamentalement atypique, en décalage entre plusieurs mondes, permet, presque 'naturellement', de recourir à des comportements eux-mêmes atypiques produisant une sensation de transgression.»

La corporéisation du mal-être

Les prédispositions sociales et familiales ne suffisent pas à expliquer le comportement auto-agressif. Brossard indique trois données principales rencontrées dans la vie des enquêtés qui favorisent l'apparition d'un tel comportement. Il relève premièrement, comme nous l'avons vu la nécessité ou l'obligation d'être discret dans l'expression du mal-être. Deuxièmement, la personne doit avoir le sentiment subjectif d'être prédisposée à une forme de déviance. Troisièmement, elle doit se voir conduite à considérer son corps comme quelque chose de problématique.

Il dévoile chez les personnes enquêtées une incapacité à s'adapter aux normes corporelles et vestimentaires des groupes sociaux et familiaux d'appartenance. Se sentir femme alors qu'on est biologiquement fait comme un homme, devoir porter les vêtements choisis par sa mère, ou au contraire, devoir se vêtir selon ces normes sexuantes et genrée alors qu'on ne se retrouve soi-même ni dans l'un ou l'autre de ces genres socialement construits. C'est cette difficulté d'accepter son corps et ses configurations sociales qui vont entre autres favoriser son auto-attaque.

On comprend alors que le point de départ de l'auteur, qui considère la pratique de l'automutilation comme une forme spécifique d'autocontrôle, constitue une hypothèse solide vis-à-vis de l'explication du comportement auto-agressif tel qu'on le retrouve chez certaines personnes à notre époque. Baptiste Brossard a montré, au travers de ce travail que l'automutilation est une pratique explicable en termes sociologiques.

«Dans une société où le maintien du corps des individus en bonne santé fait l'objet de puissantes injonctions à s'autogérer, porter volontairement atteinte à son corps constitue une forme paroxystique d'autocontrôle, puisque celui qui se blesse transgresse la norme pour mieux la respecter. Cette minorité d'adolescents et de jeunes adultes qui s'automutilent quotidiennement afin de gérer leurs colères, leurs déceptions et la sensation de ne pas avoir de place dans le monde social, incarne un idéal radicalisé de civilisation.»

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Frédéric Moine
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