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«The Normal Heart»: le sida, c'était ça

Mark Ruffalo et Taylor Kitsch dans «The Normal Heart»

Mark Ruffalo et Taylor Kitsch dans «The Normal Heart»

Nous sommes en 1981, les homosexuels sont libérés depuis si peu de temps. Pour eux, les années 1980 devraient être celles du bonheur. Et voilà qu’on leur demande de réduire leurs partenaires. Ou carrément de s’abstenir.

Ce n’est pas le joli film que l’on espérait, mais The Normal Heart est bien la base de tous les films sur le sida de la première époque. Il aura fallu presque 30 ans pour que la célèbre pièce de théâtre de Larry Kramer soit adaptée à l’écran. Mais le fait que cette production HBO ait récolté un des meilleurs scores de la chaîne, le 26 mai 2014, atteste une nouvelle fois du besoin pressant de raconter une histoire du sida qui n’intéresse pourtant que modérément.

C’est un succès d’audience mais pas un chef d’œuvre. La présence de Mark Ruffalo, de Julia Roberts ou d’autres acteurs respectés ne fait pas de The Normal Heart une adaptation aussi réussie que Angels in America de Tony Kushner. Même si la photographie est trop banale pour être crédible et la direction d’acteurs trop traditionnelle, l’histoire du tout début de l’épidémie à New York y est mieux racontée que partout ailleurs.

La pièce originale de Larry Kramer a été jouée pour la première fois en 1985. Comme dans Long Time Companion, il s’agit d’un groupe de gays privilégiés qui découvrent l’existence des premiers cas de «cancer gay» à Fire Island. Comme dans Philadelphia, c’est surtout le sida des hommes blancs aisés, pas les Haïtiens ou les toxicos. Le point commun: le désintérêt criminel des pouvoirs publics et des institutions.

Mais ce que ne racontent pas les autres films, c’est comment les premiers militants en viennent à créer le Gay Men’s Heath Crisis (le GMHC, l’association qui a servi de modèle à Aides). Au centre de toute cette détresse, la personnalité de Larry Kramer, auteur de The Normal Heart et de Faggots et ses colères légendaires d’intellectuel moralisateur, impatient, mal élevé.

Mark Ruffalo incarne très bien le rouleau compresseur que fut Kramer tout en lui ajoutant un côté sexy et timide à la fois. Comme le rappelle cet article du New York Times, dès le début du sida, Larry Kramer a été du bon côté de l’histoire. Il a tout anticipé, il avait raison sur presque tout. Ruffalo est donc là pour personnaliser l’influence majeure de Kramer dans l’activisme LGBT moderne. Après avoir été viré du GMHC en 1983, il appellera à la création d’Act up New York en 1987.

Le scénario, adapté par Kramer lui-même, est riche en descriptions du désarroi provoqué par l’apparition d’une maladie inconnue qui semblait ne concerner que les gays. Le film est donc parallèle à Dallas Buyers’ Club. Mais sa structure s’avère trop rigide et difficile à manier, presque autant que le fauteuil roulant sur lequel Julia Roberts est assise tout au long du film.

Se battre contre le sida au début des années 1980, c’était comme si vous étiez phobique des tigres et que vous deveniez l’assistant d’un dompteur de fauves.

 

Elle joue le rôle dynamique d’une chercheuse  handicapée (atteinte de polio), spécialiste du sida, frontale, revêche, furieuse elle aussi. Face à elle, des gays terrorisés par cette maladie mortelle mais qui refusent de concéder quoi que ce soit de leur liberté sexuelle si durement acquise. Nous sommes en 1981, les homosexuels sont libérés depuis si peu de temps. Pour eux, les années 1980 qui débutent devraient normalement être celles du bonheur. Et voilà qu’on leur demande de réduire leurs partenaires. Ou carrément de s’abstenir.

C’est ce qui rend ce film si actuel malgré une facture déjà démodée, surtout de la part d’une chaîne aussi novatrice que HBO, avec un producteur aussi influent que Brad Pitt. Au centre des discussions face à une maladie qui ne possède pas encore le nom de sida, il y a l’obligation d’adapter sa  sexualité.

On assiste à de nombreuses scènes d’affrontement entre les libertaires et les lanceurs d’alerte, disputes qui ressemblent beaucoup à celles des années 2000 autour du bareback. Il y a aussi de nombreuses scènes de burn-out chez les premiers militants et des conflits politiques graves, brutaux.

Ce que veut dire Kramer, c’est que le militantisme est violent. On ne milite pas pour le fun, que ce soit contre le sida ou pour n’importe quel sujet. Il y a du sacrifice dans l’air.

La construction du militantisme VIH est d’abord une histoire de sang, de douleur, de folie et d’incontinence quand les médicaments faisaient défaut. Mais c’est surtout un saut dans le vide. Se battre contre le sida au début des années 1980, c’était comme si vous étiez phobique des tigres et que vous deveniez l’assistant d’un dompteur de fauves dans un cirque.

Chaque jour, vous êtes terrorisé à l’idée de pénétrer dans la cage. Les félins le savent. Ils vous regardent, attendant le moindre défaut d’attention de votre part. Le VIH, c’est pareil. Un moment de plaisir, et vous êtes mort. Au début des années 1980 en tout cas.

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