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On va enfin pouvoir bien dessiner sur iPad, grâce à un stylet (désolé Steve Jobs)

Seth Stevenson, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 12.07.2014 à 14 h 47

Et redécouvrir combien il peut être amusant et satisfaisant de gribouiller.

Ink & Slide. ©Adobe

Ink & Slide. ©Adobe

Quand l'iPad a été introduit sur le marché, de nombreux observateurs se sont désolés de ce qu'il était plus adapté à la consommation qu'à la création. The Awl l'a qualifié de «postlettré» et a déclaré qu'il était «destiné à encourager à ne pas créer du tout». Le PDG de Toshiba était du même avis. Je me rappelle avoir moi-même débattu de cette notion en tant qu'invité au Culture Gabfest de Slate.com en 2010, quand nous avons essayé le tout nouveau produit en direct. Sans clavier, sans souris et sans port USB, disaient les critiques, l'iPad ferait de nous des engloutisseurs passifs de contenus commerciaux. On lirait, on regarderait, on écouterait des trucs qui nous seraient donnés à la petite cuiller. Mais on ne créerait jamais nos propres trucs.

Je peux maintenant témoigner de ce que ces peurs étaient infondées. J'ai utilisé des iPad pour enregistrer des chansons originales, pour retoucher mes propres photos et oui, pour écrire des articles pour Slate.

Mais s'il y a un médium créatif pour lequel les tablettes semblent idéales, c'est le dessin. Les tablettes plus récentes et plus légères se calent confortablement dans votre main, telles un carnet de croquis. Leurs écrans tactiles à capteurs capacitatifs peuvent retranscrire chacune de vos lignes de contours et chacune de vos zébrures. Les logiciels quant à eux offrent des choix de palettes de couleurs, de textures et de gabarits innombrables. Et –ce n'est pas rien– vous pouvez annuler un défaut inesthétique en appuyant sur un bouton, comme s'il n'avait jamais existé.

Peintres comme illustrateurs travaillent avec des iPad depuis des années. Jorge Colombo et David Hockney ont tous les deux dessiné des couvertures pour le New Yorker au moyen d'un tel instrument. Hockney a dit au New Yorker qu'il trouvait ça «particulièrement bien pour les sujets lumineux».

Quand je suis allé voir une exposition de dessins de Hockney faits sur iPad au Louisiana Museum au Danemark il y a quelques années, j'ai adoré la façon dont la technologie permettait aux visiteurs de regarder des animations retraçant la séquence des traits de Hockney; ainsi il nous était possible d'observer la façon dont ceux-ci convergeaient en une œuvre finie. Essayez ça avec de la peinture à l'huile et une toile.

Mais alors qu'un iPad peut être utilisé comme un prodigieux carnet de croquis, il lui a surtout manqué la compagnie de prodigieux outils de dessin. La faute, en partie, à la surprenante ferveur anti-stylet du fan de calligraphie qu'était Steve Jobs.

«Qui veut s'encombrer d'un stylet? a demandé un jour Jobs de façon rhétorique. Il faut les sortir, les ranger. Vous les perdez. Berk.»

Jobs préférait «la meilleure machine à pointer au monde»: l'extrémité du doigt.

Les doigts sont parfaits pour cliquer, mais pour dessiner, on dirait des saucisses

 

Tandis que les doigts sont parfaits pour cliquer sur des liens et faire défiler du texte, ils ne sont pas terribles pour dessiner. Je me souviens de la folie autour de Draw Something en 2012, lorsque je me suis soudain pris à essayer d'esquisser des portraits de vaches, des navettes spatiales et l'une ou l'autre expression idiomatique abstraite qui puissent être identifiables. Mon index était comme une saucisse: trop gros pour faire dans le détail. J'ai trouvé ça frustrant.

Rétrospectivement, je me dis que j'aurais dû utiliser un stylet. Mais Steve Jobs m'avait lavé le cerveau. L'iPad ne venait pas avec un stylet et je n'ai jamais pensé à en acheter un.

Désormais, un nouveau produit d'Adobe a l'ambition de faire du stylet l'accessoire vital pour tout propriétaire d'iPad. L'Adobe Ink a été lancé en juin avec son acolyte, un instrument qui ressemble à une règle, baptisé l'Adobe Slide.

Depuis quelques jours, je me suis amusé à les utiliser. Ils m'ont convaincu que Steve Jobs avait tort (Prends ça, Jobs! Par contre pour Adobe Flash il n'avait pas tort –désolé Adobe, là il vous a eus). Ils ont aussi ranimé mon intérêt d'enfant pour le dessin. J'avais oublié à quel point il était agréable de dessiner.

Il s'agit des premiers produits hardware d'Adobe, fabricant de logiciels mastodontes comme Photoshop ou Acrobat. Le stylet Ink est léger dans la main et il a la forme d'un crayon équipé d'une de ces prises triangulaires en caoutchouc comme on en donne aux enfants d'école primaire qui ont des difficultés motrices. Le Slide est un rectangle qui fait à peu près la longueur d'un doigt.

Le stylet trompe l'iPad, et permet alors la précision

Ils sont tous les deux destinés à être utilisés avec deux nouvelles applications d'Adobe –une app de dessin basique qui s'appelle Sketch et une plus compliquée du nom de Line– mais le stylet fonctionne avec n'importe quelle app iOS.

La plupart des stylets ont une pointe large, qui vous donne l'impression que vous dessinez avec un marker à la pointe émoussée.

D'après Michael Gough, le vice-président de la conception chez Adobe, c'est parce que l'écran de l'iPad est optimisé pour être utilisé avec un doigt et que par conséquent il reconnaît des objets qui ont une épaisseur d'à peu près 5mm, comme un doigt. L'écran ignore la plupart des choses pointues, les traitant comme des occurrences accidentelles.

Michael Gough dit que l'Ink «crée un champ» qui fait croire à l'iPad que son extrémité est plus large, alors qu'en fait il a une extrémité étroite comme un stylo à pointe fine. La différence entre la peinture à doigt et l'utilisation d'un outil de précision comme celui-ci est ahurissante lorsque vous voulez dessiner des lignes compliquées et arachnéennes.

Comme il se connecte à l'iPad via Bluetooth, l'Ink a un avantage de plus sur la plupart des autres stylets, qui ne sont que des objets bêtes et non connectés. L'Ink est capable d'estimer tout seul quelle pression est exercée sur sa pointe puis de transmettre cette information à l'iPad, ce qui veut dire qu'il y a une sensibilité à la pression quand on dessine.

Quand j'appuyais plus fermement, mes lignes étaient plus épaisses; quand je relâchais la pression, mes lignes étaient plus effilées. Après avoir appris à l'Ink que j'étais gaucher et que je dessinais en tenant les stylos comme avec une pince de crabe, les apps d'Adobe étaient capables d'anticiper où ma paume serait et ne tenaient pas compte des traits inopinés, même quand tout le côté de ma main reposait sur l'écran de l'iPad.

Des produits plutôt pour les pros

Quand on pose le Slide –une sorte de règle– sur l'écran tout en utilisant les nouvelles apps d'Adobe, deux lignes droites parallèles pouvant facilement être suivies apparaissent. Le Slide propose également des modèles de cercles, de triangles, de carrés, de pistolets et de différentes autres formes à décalquer. On peut aisément glisser ces formes sur l'écran, les agrandir, les réduire, avant de décider de les envoyer sur le «papier». La facilité d'opération et le vernis high-tech du Slide forment une agréable combinaison pour quiconque a l'habitude de dessiner avec l'aide d'une humble planche à dessin.

A 199 dollars la paire (ils ne sont pas encore commercialisés en France, NDLE), Ink et Slide sont tout sauf bon marché. De nombreuses options meilleur marché existent si vous êtes d'accord de vous passer de certaines fonctions ainsi que de finesse.

La démonstration par TechCrunch

A en croire Gough, vous pourriez même modifier légèrement une baguette chinoise et vous retrouver avec un stylet rudimentaire prêt à l'emploi.

A dire vrai, ces produits d'Adobe sont destinés aux pros. Leurs capacités –et toutes celles de l'app plus avancée Line, qui inclut des fonctions pour vous aider à obtenir une perspective en ligne de fuite précise dans vos dessins– sont souvent vaines en ce qui me concerne, puisque je me contente de dessiner des petits bateaux et des petits vélos. Adobe destine Ink et Slide aux gens dont c'est le métier de dessiner. Le genre de personne qui utilise déjà Illustrator et qui partage et collabore sur le Creative Cloud d'Adobe.

C'est le genre de personne qui, d'après Gough, aime bien s'éloigner de son ordinateur de bureau pour rafraîchir son inspiration créatrice en tenant en main un vrai crayon et un carnet de croquis classique.

«On pense juste différemment quand on dessine avec des outils analogiques, soutient Gough. C'est plus naturel –on fait apparemment appel à une partie du cerveau qui n'est pas activée quand on utilise une souris.»

Mais un croquis fait sur un iPad avec les apps d'Adobe est plus utile qu'un croquis fait sur de la matière végétale morte. Le croquis sur iPad peut instantanément être transféré vers d'autres logiciels d'Adobe pour y être édité. Il peut être intégré à des projets plus compliqués. La créa de Slate.com –la responsable du design Vivian Selbo– était intriguée par Ink et Slide quand je lui ai demandé de les essayer. Mais elle a eu l'impression que la forme triangulaire de l'Ink rendait difficile le fait de rouler doucement le stylet entre son pouce et le bout de ses doigts, un mouvement qu'elle utiliserait avec un vrai crayon pour modifier la forme d'une ligne.

Malgré tout, pas besoin d'être un pro pour ressentir l'euphorie enfantine que procure le dessin. Parmi mes bons souvenirs récents, il y a une partie passionnée de Pictionary (à un moment ma sœur a dessiné une forme bosselée qui a immédiatement et –ce fut pour moi un choc– correctement été identifiée comme un «beurrier») et un charmant après-midi sur la High Line [à New York], durant lequel la personne qui m'accompagnait m'a appris à faire des esquisses au fusain. (Après avoir essayé sans succès de capturer une posture humaine convaincante environ 75 fois, j'ai totalement saisi la dégaine tout en déhanché d'une touriste qui criait dans son téléphone.)

«Le dessin vient avant la lecture et l'écriture, dit Gough. Et puis, à un moment-clé de votre développement, quelqu'un n'aime pas votre dessin et du coup vous n'en refaites plus jamais. C'est comme écrire une rédaction en CM1 et quelqu'un vous dit que vous ne serez pas Hemingway alors vous n'écrivez plus jamais. On lâche trop facilement le dessin. Les gens passent à côté de quelque chose.»

Il est peu probable que j'achète une boîte de pastels, de peinture à l'eau ou de crayons de couleur et que je les trimballe dans un sac avec un carnet de croquis partout où je vais. Mais j'ai presque toujours mon iPad dans mon sac et c'est facile d'y mettre aussi un stylet. Il est aussi incroyablement facile d'envoyer à un ami un croquis d'iPad personnalisé par e-mail. La prochaine fois que vous verrez un aspirant Hockney essayer de dessiner des paysages à Prospect Park, tablette en main, ce sera peut-être moi.

Seth Stevenson
Seth Stevenson (25 articles)
Journaliste
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