Argentine-Brésil, le France-Allemagne sud-américain

Un graffiti à Rio de Janeiro, le 7 juillet 2014. REUTERS/Jorge Silva

Un graffiti à Rio de Janeiro, le 7 juillet 2014. REUTERS/Jorge Silva

Frères ennemis du football, les deux puissances sud-américaines entretiennent par ailleurs des relations amicales fondées, malgré quelques susceptibilités, sur la coopération. Cela n’a pas toujours été le cas.

Tous les amateurs de foot admirent depuis le début de cette Coupe du Monde le spectaculaire football latino-américain, ultra rapide, inventif, agressif, voire mordant. Un Costa Rica qu’on n’attendait pas en quart de finale, un Chili à deux doigts d’humilier le Brésil, une Colombie pleine de talents…

Mais ce Mondial est aussi animé par l’historique, énorme et presque caricaturale rivalité qui oppose les sélections brésilienne et argentine. Les supporters argentins ont donné le ton dès leur arrivée au Brésil pour le premier match disputé par l’Argentine avec un chant provocant entonné à tue-tête sur Copacabana: «Brésil, dis-moi ce que ça fait d’avoir papa à la maison … Tu vas voir Messi, il va nous ramener la Coupe. Maradona est plus grand que Pelé».  

Un chant repris dans le stade pendant le match… contre la Suisse,  et que la Sélection argentine elle-même chante volontiers. Les Brésiliens rétorquent qu’un pays qui n’a gagné que deux fois la Coupe du Monde quand le Brésil a remporté —record absolu— 5 fois le trophée, ne peut guère se prétendre son «papa».

En tout cas, chacun des deux géants latinos considère l’autre depuis des décennies comme son principal rival, celui contre lequel la victoire est la meilleure, le seul qui vaille vraiment la peine qu’on le déteste (même si l’Uruguay, vainqueur du Mondial en 1930 et 1950, a longtemps été de la même envergure). Depuis 1914, le score est ultra serré: sur plus de 100 matches Brésil-Argentine recensés par la FIFA jusqu’en 2013, 36 ont été remportés par l’Argentine et 35 par le Brésil, contre 24 matchs nuls. 151 buts ont été marqués par l’Argentine, 145 par le Brésil.

«Chacun voit d’autant plus en l’autre son plus grand rival que leurs types de jeu s’opposent», remarque Michel Raspaud, sociologue spécialiste du football, soulignant d’une part la fantaisie, la légèreté et l’inventivité du football brésilien incarnées, jadis par Socrates ou Garrincha, aujourd’hui par Neymar et, d’autre part, le jeu argentin, «beau et créatif lui aussi, mais plus rugueux, plus truqueur, plus “gaucho“ ».

Deux jeux différents  pour deux sociétés également très différentes, l’une fortement métissée, l’autre plus européenne. Michel Raspaud reconnait pourtant que le football brésilien s’est «normalisé» au fil du temps. Les deux équipes ont d’ailleurs semblé étonnamment dépourvues de leur habituel talent collectif lors des premières semaines de tournoi, portées uniquement par le génie de leurs stars respectives Neymar et Messi.

Mais dans quel camp est Dieu ?

Depuis le coup d’envoi de la Coupe donc, les supporters argentins ne perdent pas une occasion de déployer des banderoles proclamant:

«Dieu est Maradona, le Pape est François, le Roi est Messi.»

Les médias sont tout aussi gamins. Les journaux argentins ricanent-ils de la peur bleue qu’a dû ressentir la Seleçao face à un Chili qu’il n’a battu que de justesse? La presse brésilienne riposte en faisant remarquer aux «hermanos» (les frères, comme sont surnommés les Argentins) que l’Albiceleste n’a sauvé sa peau face à la Suisse que grâce au «poteau de Dieu», allusion à un tir suisse contre le poteau à la 120e minute et référence évidente à la fameuse «main de Dieu» de Maradona. Les médias argentins rappellent alors que le Brésil doit, en partie, à «la barre de Dieu» sa victoire contre le Chili (un tir chilien de Pinilla stoppé par la barre transversale en fin de prolongations).

Ces chicaneries paraissent plutôt bon enfant, et non dépourvues d’autodérision. Sur sa page Facebook, Lionel Messi s’est d’ailleurs fendu d’un amical message de soutien à Neymar, qui a dû quitter le Mondial après sa blessure en quart de finale contre la Colombie (certes, tous deux jouent au FC Barcelone).

Malgré tout, certains craignaient la semaine dernière qu’une éventuelle finale Brésil-Argentine ne donne lieu à des débordements violents entre supporters. Mais le forfait de Neymar a rendu nettement moins probable l’hypothèse de cette finale, à l’immense déception des Brésiliens, mais aussi des Argentins: le journal sportif argentin Olé a ainsi mis en une la photo du jeune attaquant auriverde sur sa civière avec ce titre résumant à lui seul la nature de leur rivalité: «queriamos ganarle» (c’est lui que nous voulions battre).

Des décennies de tensions

Cette fameuse rivalité est-elle purement footballistique? Pas totalement.

«Identitairement, un pays a souvent besoin d’un ennemi amical, d’un  voisin à détester, estime Michel Raspaud. Un peu comme la France et l’Angleterre. Sauf que le Brésil et l’Argentine, eux, ne se sont jamais fait la guerre.»

Ou, disons, presque jamais, les deux pays s’étant quand même affrontés en 1826, juste après leur indépendance, pour le contrôle de la «Banda Orientale» (l’Uruguay actuel).  

«Les tensions entre les deux pays ont été très fortes durant les années 1950 à 1970, rappelle de son côté Carlos Quenan, professeur à l’IHEAL (Institut des Hautes études de l’Amérique latine), économiste chez Natixis, et argentin. Pendant les dictatures militaires (1964-1985 au Brésil, 1976-1983 en Argentine), l’hypothèse d’un conflit n’était jamais écartée, chacun prêtant à l’autre des intentions expansionnistes.»

Le retour à la démocratie marque le début d’un changement d’ère.

«La relation est passée d’un climat de confrontation larvée à une volonté de coopération dans les années 1980. Un rapprochement initié par les deux premiers présidents démocratiquement élus, José Sarney et Raul  Alfonsin.»

Le processus est très progressif car, poursuit Carlos Quenan, «les deux peuples se connaissaient peu. Le Brésil a longtemps tourné le dos au reste de l’Amérique du Sud». Un dos symbolisé par ses diverses frontières (avec la Colombie, le Venezuela , le Pérou, la Bolivie, le Paraguay, l’Argentine, l’Uruguay…), «sa façade océanique représentant son visage, tourné vers l’Atlantique et le Portugal».

Un leadership brésilien jamais revendiqué

Lentement, donc, le géant brésilien se tourne vers le reste de l’Amérique du Sud.

«La création du Mercosur à la fin des années 1980 est considérée comme un tournant historique.»

Et le premier sommet des pays sud américains n’a lieu qu’en 2000, à l’initiative du président brésilien Cardoso. Aujourd’hui, les relations bilatérales entre les deux principales puissances du cône sud sont intenses, malgré les tensions protectionnistes de part et d’autre. Les deux présidentes Dilma Rousseff et Cristina Kirchner entretiennent une réelle proximité, d’autant que les deux pays sont  en crise.

Quant au leadership du Brésil sur la zone, il est actuellement évident, tant sur le plan diplomatique qu’économique. Cela n’a pas toujours été le cas. «Pendant les années de la dictature, le PIB argentin était supérieur à celui du Brésil», rappelle Carlos Quenan, qui ajoute aussitôt qu’aujourd’hui, le PIB du seul Etat de São Paulo (certes le plus riche du Brésil) est légèrement supérieur à celui de l’Argentine.

Les puissants groupes brésiliens Odebrecht, Petrobras ou Embraer dominent la région. Quant aux difficultés économiques de l’Argentine,  sous la menace d’un second défaut à la fin juillet, elles sont beaucoup plus graves que celles du Brésil.

Néanmoins, ce leadership n’est jamais revendiqué par le Brésil, ni même formulé, tant les susceptibilités restent à vif dans la région. D’ailleurs, en termes de PIB par habitant, l’immense Brésil —écartelé entre son Nordeste pauvre et son sud développé— est loin de faire la course en tête: il est notamment dépassé par  l’Argentine qui, rappelle Carlos Quenan, «reste un pays très important, plus qu’on ne le pense en France».

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