Monde

Comment Israël a sans cesse exagéré la menace nucléaire iranienne

Jacques Benillouche, mis à jour le 08.07.2014 à 9 h 44

Contrairement aux menaces à peine voilées et rumeurs distillées dans la presse, le gouvernement israélien n’a jamais eu l’intention d’attaquer l’Iran. Il cherchait avant tout à obtenir des concessions américaines en échange d’une soi-disant retenue et à mobiliser l’opinion publique israélienne face à une menace très exagérée.

Netanyahou, le 27 septembre 2012, devant l'assemblée générale des Nations unies. REUTERS/Lucas Jackson

Netanyahou, le 27 septembre 2012, devant l'assemblée générale des Nations unies. REUTERS/Lucas Jackson

Les langues commencent à se délier et certains généraux israéliens révèlent aujourd’hui la véritable stratégie mise en place par l’ancien ministre de la défense, Ehud Barak, et appliquée par le Premier ministre Benjamin Netanyahou. Elle s’inspire de l’adage latin «Si vis pacem, para bellum» (Qui veut la paix prépare la guerre). Des sommes faramineuses ont été dépensées par Ehud Barak pour accréditer l’idée qu’une guerre était imminente avec l’Iran et la presse a été la première victime de cette intoxication alors qu’il n’a jamais été dans les intentions d’Israël de se lancer dans une guerre d’aventure contre l’Iran. Il s’agissait de sensibiliser les Occidentaux sur les risques qu’ils couraient à laisser l’Iran poursuivre son programme d’armement nucléaire et de détourner l’attention du conflit palestinien. Cette politique a permis à Benjamin Netanyahou de sanctuariser le budget de la défense et de neutraliser les oppositions à sa politique au nom d’une union nationale face au danger que courrait Israël.

Désinformation

Pour rassurer la population israélienne et convaincre le gouvernement de Jérusalem de ne pas bombarder l’Iran, les États-Unis ont été amenés à financer une part du budget de la défense israélien qui n’a pas diminué, au contraire, alors que tous les autres secteurs, le secteur social en particulier, ont souffert d’une diminution des dotations financières. Le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak, faisait savoir qu’il était hors de question de baisser le budget de son ministère à cause… du danger iranien.

L’ancien chef du Mossad en poste pendant dix ans, Meir Dagan, a été le premier en 2010 avec les principaux chefs militaires et les responsables des services de sécurité à s’opposer ouvertement à son gouvernement en refusant de préparer une pseudo attaque militaire contre les sites nucléaires iraniens sachant qu’elle n’aurait pas lieu. Le chef d’État-major de l’époque, Gaby Ashkenazi avait de son côté déclaré qu’une telle attaque serait «une erreur stratégique». Aucun rapport ne donnait d’ailleurs d’indication sur la décision réelle d’une frappe ni sur son aspect imminent. Mais le chef d’État-major n’avait pas compris que l’exigence du gouvernement de mettre l’armée en état d’alerte «P-Plus», le plus haut niveau, ne signifiait pas la guerre imminente. Il fallait simplement inquiéter la population israélienne et les alliés occidentaux. Israël était depuis longtemps convaincu de la difficulté d’une frappe contre les installations nucléaires iraniennes parce qu’elles sont dispersées et enterrées sous des tonnes de béton et d’acier.

L’Iran n’est pas prêt d’avoir la bombe

Dès son départ du Mossad qui le libérait du devoir de réserve, Meir Dagan, avait averti qu’une telle opération de frappe pourrait conduire à une plus grande guerre au Proche-Orient et estimé que bombarder l’Iran était «l’idée la plus stupide». Cette frappe n’avait d’ailleurs pour Dagan aucune utilité et il l’avait confirmé à la commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset en expliquant que l'Iran n'aura pas la capacité nucléaire avant 2015. Dagan a terminé son mandat en confirmant que l’Iran était encore loin de produire des armes nucléaires et qu’une série de dysfonctionnements l’avait mis hors de son objectif nucléaire pour plusieurs années.

Il est certain que les évaluations du renseignement israélien sur la capacité nucléaire de l'Iran ont changé durant le mandat de Dagan. En 2003, les responsables du renseignement israéliens pensaient que l’Iran aurait sa première bombe en 2007. En 2007 ils ont repoussé le délai à 2009, et un an plus tard ils l'ont décalé à 2011. Maintenant, la date a été déplacée à 2015. Ces ajustements ne sont pas le résultat d’évaluations erronées, mais les conséquences des difficultés rencontrées par l’Iran dans l'avancement de son programme, en grande partie en raison des coups portés par le Mossad et de l’application des sanctions économiques. Mais l’ancien chef du Mossad n’a volontairement pas été entendu parce que la stratégie de Barak incluait des tactiques alarmistes sur le programme nucléaire iranien.

Certains militaires, Uri Eilam en particulier, avouent avoir été bernés. Le général de réserve, qui a dirigé pendant une décennie la Commission israélienne de l'énergie atomique, ne croit plus que l’Iran soit à la veille d’obtenir sa bombe nucléaire. Il doute même à présent que Téhéran ait encore la volonté d’un construire une. Il confirme que la stratégie de Barak était d’utiliser des informations alarmistes pour poursuivre les objectifs politiques qu’il s’était fixés. Selon lui: «Le programme nucléaire iranien ne sera opérationnel que dans 10 ans et je ne suis pas sûr que l'Iran veuille la bombe». Uri Eilam sait de quoi il parle. Il a toujours été au cœur des mécanismes secrets de la sécurité israélienne. Cette prise de position est corroborée par les indiscrétions actuelles d’officiers généraux en activité. 

«Une frappe sur les installations nucléaires de l'Iran serait en la salve d'ouverture menant à une guerre totale.»

Le général Eilam détient des éléments probants pour afficher sa certitude car il a été impliqué dans le programme nucléaire d’Israël et dans le développement des missiles en tant que chef de l'administration de l'armée israélienne pour le développement des armes et de l’infrastructure technologique (connu en Israël par son acronyme hébreu, MAFAT). Ce département de recherche et développement est à la base des réalisations des armes les plus perfectionnées.

Il affirme que la route pour une arme nucléaire iranienne est encore très longue:

«Après avoir été impliqué dans de nombreux projets technologiques, j'ai appris de manière pragmatique que les choses prennent du temps. Netanyahou et d'autres dirigeants politiques ont introduit une peur inutile dans les cœurs de la population israélienne.»

Le général Eilam est persuadé que l’Iran est par ailleurs prêt à jouer le jeu politique en se séparant de la moitié de son uranium enrichi à 20% en raison des sanctions économiques qui affaiblissent Téhéran.

Les djihadistes plus dangereux que Téhéran

Il semble que les langues se délient volontairement aujourd’hui pour préparer un revirement de la stratégie israélienne vis-à-vis de l’Iran. Il s’agit de montrer que ce pays n’est plus aussi dangereux qu’on a voulu le dire ou le croire. Israël rejoint ainsi la stratégie d’Obama consistant à négocier avec le président Rohani parce que le nouvel ennemi désigné est l’EIIL (État islamique en Irak et au Levant). Pour les Américains, l’alliance avec les chiites d’Iran devient donc une nécessité pour barrer la route aux djihadistes sunnites.

Le général Eilam a abordé avec franchise ce revirement politique face au nucléaire iranien:

«Les principaux problèmes sont encore devant nous, mais il est certainement possible d'être optimiste en donnant une chance sérieuse au processus diplomatique Et je ne suis même pas sûr que l'Iran voudrait la bombe. Il pourrait devenir une puissance régionale chargé d'intimider ses voisins.»

Le mot est dit. Barack Obama projette de réaliser dans l’avenir une alliance avec l’Iran et Israël, et peut-être l’Égypte, pour mettre fin au danger djihadiste. D’ailleurs le général Eilam n’hésite pas à accuser directement Netanyahou:

«Netanyahou utilise la menace iranienne pour atteindre une variété d'objectifs politiques. Ses déclarations font peur inutilement aux citoyens d'Israël, étant donné qu'Israël n'est pas partie prenante dans les négociations qui déterminent si l'Iran sera contraint ou non de démanteler son programme nucléaire.»

De hauts dirigeants militaires ne semblent plus tenus au devoir de réserve parce que Netanyahou a besoin aujourd’hui de justifier la thèse selon laquelle l’Iran ne représente plus une menace mortelle pour Israël. Le patron actuel du Mossad, Tamir Pardo, est à l’unisson en déclarant que «le programme nucléaire de l'Iran n'est pas une menace existentielle». Il a affirmé que la principale menace pour Israël est le conflit avec les Palestiniens et la dérive des djihadistes:

«Oui, la plus grande menace est la question palestinienne.»

Son discours confirme ainsi qu’il  ne partageait pas l'urgence dans les discours de Benjamin Netanyahu sur le programme nucléaire de Téhéran.

Il a énuméré les menaces qui pèsent sur Israël, y compris une prise de contrôle de certaines parties de l'Irak par l'EIIL et les menaces contre la Jordanie:

«C'est un problème préoccupant pour Israël. Cette organisation est là pour rester et elle mystifie le public en apportant un bien-être à la population et en développant le système éducatif. Le Hamas est une organisation légère en comparaison.»

Lors d’une réunion privée, d’autres généraux en activité ont confirmé que l’Iran est sorti des radars israéliens parce qu’il fallait se préparer à affronter les djihadistes qui campent déjà aux frontières du Golan. Cela explique la relative modération dont l’armée israélienne a fait preuve dans les représailles contre le Hamas. D’abord, il n’est pas prouvé que le Hamas soit directement responsable de l’assassinat des trois jeunes étudiants talmudiques à Hébron et d’autre part, le départ du Hamas de la gouvernance de Gaza pourrait ouvrir la porte à un gouvernement radical plus déterminé, dirigé par les djihadistes.

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (231 articles)
Journaliste
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