Coupe du monde 2014

Paul Pogba n'est pas le seul poète de l'équipe de France: étude de textes

Mathieu Grégoire, mis à jour le 07.07.2014 à 18 h 57

Thierry Henry récitant du Baudelaire, Joël Bats entonnant une ballade mélancolique sur le plateau de Drucker, Emmanuel Petit dissertant sur le sens de la vie d'un footballeur... Que de grands moments.

Antoine Griezmann, en larmes, à l'issue du match France-Allemagne, le 4 juillet 2014. REUTERS/Ricardo Moraes / montage Slate pour le début du poème de Pogba

Antoine Griezmann, en larmes, à l'issue du match France-Allemagne, le 4 juillet 2014. REUTERS/Ricardo Moraes / montage Slate pour le début du poème de Pogba

Sur sa page Facebook (non-officielle, comme on nous l'a signalé), Paul Pogba a offert ce dimanche soir un vibrant hommage à Antoine Griezmann, son coéquipier sous le maillot des Bleus, en larmes après la défaite vendredi en quart de finale face à l’Allemagne (1-0). Pogba s’est exprimé sous la forme d’un poème.

 

«En octobre, personne te connaissait.

En novembre, déjà tu brillais.

En décembre, t’arrêtais pas de marquer.

En janvier, on a commencé à te kiffer.

En février, toute l’Espagne te connaissait.

En mars, à la Coupe du Monde on te voulait.

En avril, tu as confirmé.

En mai, t’as été sélectionné.

En juin, tu nous as fait rêver.

En juillet, tu nous as fait comprendre

Que pour être un grand footballeur,

Il faut jouer avec le cœur.

Et pour ça Griezmann, on te remercie!»

Nous avons légèrement restructuré la fin du texte et corrigé quelques fautes. Pogba va à l’essentiel, son storytelling est efficace, bien que sévère sur le mois d’octobre (Griezmann est hype depuis 2012), et parfois redondant (quasi copier-coller entre octobre et février, qui aurait mérité d’être repatiné). Sur l’ultime vers, il s’affranchit de tous les codes, comme les grands poètes, mais aussi les plus fameux artistes du football.

«Il rythme son poème avec les mois, il peine à tenir la continuité, les vers ne sont pas parfaitement réguliers, il oscille entre huit et douze syllabes, éclaire Claire Delautre, professeur de français au collège Anatole-France de Drancy. Mes élèves de 6e et 5e, qui apprécient le côté ludique et sensible dans la rédaction des poèmes, iront tous, ou presque, vers ce type de structure, même si certains d'entre eux tenteront quelque chose de plus élaboré. Les ados trouvent l’exigence d’écriture plus abordable dans un poème. Ça ne m’étonne pas que Pogba ait choisi cette voie, avec ces rimes qui font penser au rap et au slam. Il exprime un message très simple (‘‘on est fiers de Griezmann’’) par une forme sophistiquée. C’est sympa!»

Thomas Simon, journaliste à France Football, suit la carrière de Pogba depuis l’adolescence. Il n’est pas surpris que le garçon, au profil Twitter déjà créatif, prenne la plume:

«Chez les U20, sous la direction de Pierre Mankowski, Paul aimait écrire des petites chansons, des morceaux de rap avec ses amis Samuel Umtiti et Geoffrey Kondogbia. Ils ont aussi préparé quelques chorégraphies dans le vestiaire. Pogba aurait également composé un petit hymne pour les Bleus au Brésil, mais c’est à vérifier. Depuis les équipes de France de jeunes, c’est quelqu’un qui adore brancher, mais gentiment, il resserre les liens dans un groupe, va vers les autres. Il s’est fait accepter ainsi à la Juventus Turin.»

Ce petit poème renforce le côté «Bisounours» des Bleus, fustigé par Pierre Ménès. Entre les selfies toutes dents blanches dehors et les tweets nian-nian, ces Bleus ont peut-être été un peu trop loin dans la positive attitude décrite ici, faisant malencontreusement passer la nonchalance légendaire de Karim Benzema pour une morgue agressive. Ils ont aussi déclenché quelques jolis pastiches, notamment le gentillet Raphaël Varane, ciblé par le mouvement #TweetcommeVarane.

Pogba renvoie également à une certaine tradition lyrique chez les Bleus du foot. Vendredi, juste avant le coup d’envoi de France-Allemagne, la BBC a mis en scène un de ses consultants vedettes, notre Thierry Henry national, pour un clip assez étonnant. Le champion du monde 1998 récite les vers d’Elévation de Charles Baudelaire, avec des images fortes de l’équipe de France en incrustation et sur un extrait musical emprunté à la BO du film Inception signée Hans Zimmer. La voix posée et grave, les liaisons respectées, le débit plutôt fluide, même sur un périlleux «avec une indicible et mâle volupté», Henry nous offre un moment assez surréaliste, aussi déroutant que le scénario d’Inception.

En 1986, Joël Bats, alors gardien de l’Equipe de France, avait aussi plongé dans le spleen pour proposer Soli, Solitude. Accompagné par un claviériste à casquette, il scande une ballade mélancolique sur la solitude du gardien de but, cette espèce à part, et pas seulement sur le terrain. Dans une lettre dont les premiers mots lui ont été soufflés par les étoiles, il revient sur sa chère Nathalie, croisée au café des Tilleuls et s’adresse à lui-même dans ce passage mémorable:

«Descends de ton échelle / Regarde la rêver / Ecoute la dormir / Dérange les silences qui la font tant souffrir.»   

On notera le grand sérieux de ses coéquipiers, invités à l’écouter lors de l’émission Champs-Elysées de Michel Drucker avant de s’envoler pour la Coupe du monde au Mexique. Manuel Amoros, Luis Fernandez, Alain Giresse et Michel Platini sont plutôt concentrés sur le flow d’une langueur monotone de Bats et chambrent à peine.

Aujourd’hui, Joël Bats entraîne les gardiens de l’Olympique Lyonnais, et reste insaisissable. Il a mis trois semaines à répondre aux coups de fil de Michel Platini, qui cherchait à le joindre dans le cadre de la préparation des 30 ans de la victoire à l’Euro 1984. «C’est quelqu’un d’assez profond, qui est toujours dans une posture philosophique, d’observation et de compréhension des faits», souligne Yves Leroy, correspondant du Parisien à Lyon et qui suit l’OL de Bats depuis 6 ans. Autre membre historique du staff lyonnais, aujourd’hui libre, le préparateur physique Robert Duverne a écrit un ouvrage poignant de nostalgie, en 2008, Sur les chemins de mes champs de terre, décrivant les renoncements cruels qu’implique la pratique sportive de haut niveau:

«Je voulais emmener le petit garçon qui rêve, mais je l’ai laissé à la porte du vestiaire. Il est allé s’asseoir et regarder le match en tribune. J’ai préféré emmener le préparateur physique, celui qui ne se laisse pas gagner par l’émotion.»

Depuis la perte de son grand frère Olivier, alors qu’il avait seulement 17 ans, Emmanuel Petit se qualifie d’«écorché vif», pointe son «hypersensibilité» chronique. Dans le documentaire de Stéphane Meunier Les Yeux dans les Bleus, réalisé pendant la Coupe du monde 1998, on le voit disserter à la sortie de la douche sur la vie d’un footballeur (à partir de 54’41):

Revenons sur le cœur de son discours:

«On fait un métier où la pression est quand même énorme, quoi. Même s’il y a beaucoup de bons côtés, en contrepartie, il y a beaucoup de sacrifices, quoi (…) Le plus gros des sacrifices, c’est que l’événement ne dépasse pas l’être humain, quoi. Quand il dépasse l’être humain, c’est dangereux parce qu’on ne contrôle plus rien, quoi. Je suis toujours surpris de voir l’importance que peut avoir le football dans le monde (…) Je ne comprendrai jamais pourquoi les gens se battent pour un match de foot, je ne comprendrai jamais pourquoi il y a tant de haine qui entoure ça. Il faut que ça reste un jeu, quoi.»

Un slam avant l’heure, torse nu, avec une ponctuation novatrice à base de «quoi», pour mieux appréhender 90 minutes au sommet, et qui pourrait être enseigné à certains joueurs brésiliens parfois submergés par leurs émotions pendant cette Coupe du monde. Emmanuel Petit restera malheureusement en surface dans son autobiographie, A Fleur de Peau, publiée en 2008, où il aura besoin de deux nègres pour rendre ses souvenirs de carrière lisibles.

Eric Cantona est lui un poète de peu de mots. Il est bien sûr l’auteur d’une formule restée célèbre, évoquant sardines, chalutier et suivisme médiatique, il reste surtout touchant dans son attitude, ce mélange étourdissant de timidité et d’assurance. Un roc, imposant et mystérieux, qui a du mal à énoncer clairement sa pensée littéraire et politique, et est bien souvent caricaturé par des sorties spectaculaires mais hasardeuses.

Plutôt que la poésie, les punchlines représentent d’ailleurs le mode d’expression privilégié des marginaux du football d’aujourd’hui, tel Joey Barton, l’ancien milieu de terrain anglais de l’OM. Rencontré en décembre 2012, il régale à chaque réponse:  

Sur sa réputation de bad boy:

«Je ne vais pas perdre mon temps à te faire croire que je suis un gars gentil ou méchant. Si tu m'aimes bien, tant mieux. Mais je suis un mec rationnel, et je sais que je ne ferai jamais l'unanimité. Jésus était le fils de Dieu, et ils l'ont crucifié. Et moi, je ne suis pas le fils de Dieu.»

Sur les lectures qui ont bouleversé sa vie:

«’’Playboy’’ m'a changé, vers 14-15 ans.»

Sur les goûts de son coéquipier André-Pierre Gignac:

«Faire l'éducation culturelle de Gignac, c'est comme diviser la mer Rouge à la manière de Moïse!»

La suite est toujours du même acabit avec Barton et rappelle une vieille remarque du rappeur Orelsan:

«Je devais être sponso par MSN, tout le monde reprend mes citations.»

Sans peur d’être jugé, préférant le classicisme aux déclarations péremptoires, Paul Pogba, 21 ans, est lui revenu aux sources. Le champ des possibles lui est désormais ouvert, si l’on s’en tient à l’œuvre de Victor Hugo:

«Le poète en des jours impies

Vient préparer des jours meilleurs.

Il est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C’est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Dans sa main, où tout peut tenir,

Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,

Comme une torche qu’il secoue,

Faire flamboyer l’avenir!»

(La Fonction du poète, in Les Rayons et les ombres, 1840). 

 

Mathieu Grégoire
Mathieu Grégoire (29 articles)
Journaliste
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