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La Coupe du monde, ce sont aussi des clowns, des méchants et des Cendrillons

Simon Kuper, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.07.2014 à 17 h 46

Oublions un instant les quatre équipes qui vont se disputer le titre mondial cette semaine.

L'arbitre Carlos Velasco Carballo et le Colombien Camilo Zuniga lors de Brésil-Colombie. REUTERS/Marcelo Del Pozo.

L'arbitre Carlos Velasco Carballo et le Colombien Camilo Zuniga lors de Brésil-Colombie. REUTERS/Marcelo Del Pozo.

São Paulo

On voit de moins en moins de fans ici. La plupart des villes hôtes ont fermé leur stade et commencent à se rappeler des problèmes qu'elles connaissaient il y a si longtemps, avant le début de la Coupe du monde. Les matchs se faisant plus rares, nous les suiveurs commençons à rattraper notre sommeil en retard et le tournoi à tourner au ralenti.

Tout ce qu'il reste à faire, c'est déterminer le vainqueur, mais même cela n'est pas de la plus grande importance. Depuis le début, la petite statuette dorée ne concerne qu'une poignée de grands pays. La plupart des participants concouraient pour d'autres titres, qui ont déjà été décernés: nous connaissons désormais les clowns du Mondial, ses méchants et ses Cendrillons.

Un statut de clown disputé

Habituellement, les clowns, ce sont les Anglais. La propension de cette équipe à s'envoler dans un vent d'espoir avant de glisser sur une peau de banane est un rituel de la Coupe du monde. Une nouvelle fois, les Anglais ne nous ont pas déçus en étant éliminés cinq jours après leur entrée en lice. En fait, c'est tout leur championnat qui a glissé sur une peau de banane géante: il est difficile de trouver un joueur de Premier League parmi les meilleurs du tournoi.

Pourtant, les Anglais se voient disputer le titre de clowns en chef par l'Espagne. Arriver comme champion sortant pour perdre son premier match 5-1 contre une équipe des Pays-Bas de second ordre, voilà un grand moment de comédie burlesque. Heureusement pour eux, ce souvenir va s'effacer et ce qui restera en mémoire, c'est l'équipe la plus brillante de l'histoire du football de sélections.

Comme l'a noté l'historien du football italien John Foot, ce ne sont pas les deux horribles prestations du gardien espagnol Iker Casillas face aux Pays-Bas et au Chili qui vont effacer sa brillante carrière. Mais bon, durant une semaine de leur vie, les Espagnols ont joué le rôle des clowns.

Au coup d'envoi du tournoi, les deux méchants en chef étaient en tribunes. Sepp Blatter, éternel président de la Fifa, dirige une organisation tellement pompeuse (sans même parler de ses autres défauts) que ses statuts le décrivent comme le «chef suprême». Il irritait néanmoins surtout les fans européens et nord-américains, la plupart des Brésiliens lui préférant un autre méchant: la présidente Dilma Rousseff, leur tête de Turc pour tout le gâchis, le gaspillage et la corruption engendrés par cette Coupe du monde dans leur pays.

Mais le tournoi s'est ensuite déroulé sans incident et la réputation de Dilma a commencé à se rétablir –en fait, la Coupe du monde pourrait l'aider à être réélue en octobre. À sa place a émergé un nouveau méchant, le mordant Uruguayen Luis Suarez. Très vite, quand tout le monde s'est mis à réfléchir à son acte –un vrai sujet de conversation mondiale–, il a commencé à apparaître plus bizarre que maléfique. Cette morsure n'a même pas aidé son équipe: sans Suarez, elle a été éliminée presque immédiatement. Sa victime, Giorgio Chellini, lui a pardonné. Suarez est passé du rôle de méchant à celui de clown.

Brésil-Colombie, le match le plus déplaisant

Vendredi dernier, à Fortaleza, lors de Brésil-Colombie, le match le plus déplaisant auquel j'ai assisté jusqu'ici, un autre méchant a émergé: l'arbitre espagnol Carlos Velasco Carballo. Durant ce tournoi, lui et ses confrères ont semblé obéir à une nouvelle consigne: «Laissez jouer» –arrêtez d'interrompre les matchs avec des coups-francs et des cartons. Velasco Carballo a appliqué cette politique jusqu'à l'absurde.

Le Brésil a poursuivi une stratégie typique du football des années 70, consistant à éjecter du match le génie colombien James Rodriguez. Agressé constamment par Fernandinho, James a fait ce qu'aurait fait toute personne saine d'esprit: il n'a pas approché le but brésilien. Puis le Colombien Juan Camilo Zúñiga a heurté Neymar dans le dos, manquant de peu de le paralyser à vie selon le médecin de l'équipe brésilienne.

Un arbitre avait éliminé deux génies en une soirée. J'ai quitté le stade le coeur au bord des lèvres. Pourtant, le journal espagnol Marca affirme que la Fifa l'envisage comme arbitre de la finale.

Depuis, la télé brésilienne est encore plus bizarre que d'habitude. La moitié du temps, on voit les vieilles publicités habituelles de Neymar, en train de faire la promotion d'innombrables produits; l'autre moitié, des images de Neymar en train d'être évacué en hélicoptère vers l'hôpital, de Neymar s'adressant au peuple brésilien en tentant de retenir ses larmes, de Brésiliens montant la garde devant la clinique, etc. Il est devenu un héros typiquement catholique: le sauveur qui a sacrifié son corps pour nous racheter de nos fautes.

À un centimètre de la gloire

Enfin, nous avons des Cendrillons en abondance. En avril dernier, un jeune Costaricien évoluant en Grèce du nom de Joel Campbell était si excité d'être présent dans l'album Panini de la Coupe du monde qu'il était sorti s'acheter cent paquets, espérant (en vain) trouver sa propre vignette. Il est devenu une star ici.

C'est aussi le cas du gardien mexicain Guillermo Ochoa et du jeune Belge Divock Origi, si peu connu quand il a été retenu pour le tournoi que son coéquipier Marouane Fellaini n'avait pas entendu parler de lui. Ces hommes ne sont pas venus ici pour remporter la Coupe du monde, mais ce qu'ils en ont retiré était peut-être aussi bien: une expérience qu'ils n'oublieront jamais.

Mauricio Pinilla, le remplaçant chilien dont la frappe a heurté la barre à la dernière minute du huitième de finale contre le Brésil, n'en a pas eu le coeur brisé. Il a même immortalisé ce moment d'un tatouage sur son dos montrant la balle touchant le montant, avec l'inscription en anglais «À un centimètre de la gloire» –plus proche que la plupart d'entre nous le seront jamais. Maintenant, laissons les grands se disputer le trophée: les Cendrillons ont déjà triomphé.                 

Simon Kuper
Simon Kuper (7 articles)
Chroniqueur au Financial Times
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