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Bonus: les banquiers dans leur bulle

Philippe Reclus, mis à jour le 07.08.2009 à 8 h 47

Les financiers semblent prendre un malin plaisir à brouiller en permanence leur image.

A priori, ce devrait être une excellente nouvelle. Après tout, le milliard d'euros que BNP Paribas vient de mettre de coté dans ses comptes au premier semestre pour payer les bonus de ses traders en fin d'année traduit le retour en forme des activités de la banque sur les marchés. Au même titre que les résultats semestriels meilleurs que prévus présentés dans la foulée par la Société Générale dans ses activités de banque de financement et d'investissement.  Le CIC, qui avait vu ses bénéfices chuter de près de 60% il y a un an en raison de la crise des marchés, des affaires Madoff et de la faillite de Lehman Brothers, vient de plus que doubler son résultat net au premier semestre.

Autant de signaux sur le début de la fin de la crise financière dont il y aurait de quoi se réjouir.
Las! Avec la polémique relancée sur les bonus, Matignon vient de convoquer les banquiers français, le piège s'est une nouvelle fois refermé sur une profession qui semble prendre un malin plaisir à brouiller son image. En tout cas à mettre, «nolens volens«,  de l'huile sur le feu du malentendu permanent dont elle se dit la victime dans l'opinion. Et continuer de se complaire dans sa bulle qui tend à la rendre sourde et aveugle à «l'économie des vrais gens».

Ironie de l'histoire : ce sont les dirigeants de BNP Paribas, qui, en février dernier, avaient pris à contrepied leurs pairs de la Société Générale et du Crédit agricole en annonçant unilatéralement qu'ils renonçaient à leurs bonus qui se retrouvent aujourd'hui pris les doigts dans le pot de confiture en devant reconnaître qu'ils ont mis en réserve force centaines de millions d'euros pour récompenser leurs hommes de marché. De là à imaginer un règlement de comptes entre professionnels rien ne permet normalement de le conclure...

En tout état de cause, les justifications fournies par les directions de BNP Paribas ou de la Générale pour expliquer ce retour aux pratiques d'avant le crise pèsent bien peu. Qu'il s'agisse d'affirmer que rien ne sera décidé avant la fin de l'année, que cela se fera dans le strict respect des règles édictées lors du dernier G20 en matière de rémunération des traders  (paiement différé des bonus, prise en compte de la performance finale...) ou encore que les banques françaises sont condamnées à aligner les rémunérations de leurs meilleurs traders sur celles des banques anglo-saxonnes dénuées de tous scrupules, à moins de les voir débauchés, les dirigeants de banques sont sans doute les premiers conscients que leur discours est inaudible.

En tout cas difficilement acceptable par une une opinion chauffée à blanc qui a tout lieu de comparer d'un coté l'accumulation des entreprises qui ferment et licencient et de l'autre les milliards d'euros d'argent public que les banques se sont vues injecter pour éviter l'asphyxie l'automne dernier.

Le moment paraît d'autant plus mal choisi pour rouvrir le débat que les comptes du premier semestre des banques font apparaître une autre donnée, tout aussi fondamentale, mais qui risque désormais de passer inaperçue. Devenue économique et sociale, la crise et le chômage se traduisent par une nette dégradation de la solvabilité des emprunteurs et partant une très forte montée des défauts de remboursement et des provisions dans le bilan des banques.

Critiquées pour avoir été à l'origine de la crise financière en distribuant à tout va des produits toxiques, suspectées par la suite de raréfier le crédit aux entreprises et aux particuliers et de reconstituer leurs marges sur le dos de leurs clients et des Etats qui les ont abondamment arrosées de liquidités, les banques risquent une fois de plus d'avoir raté une belle occasion de démontrer leur utilité et leur raison d'être, à savoir financer l'économie et lui permettre d'amortir le choc de la crise en soutenant les entreprises les plus fragiles et en sauvant des emplois. Pourtant, sur ce point, les chiffres fournis par les uns et les autres ne sont pas neutres. Le CIC  a ainsi vu son coût du risque multiplié par plus de trois an en un an.  BNP Paribas et la Société Générale ont a vu ce coût atteindre respectivement 2 milliards d'euros et 1,1 milliard au deuxième trimestre.

Alors, les centaines de millions mis de coté pour rémunérer les traders en fin d'année ne seraient-ils pas bien plus utiles pour affronter ce choc et permettre aux banques, à long terme, de financer la relance de la machine économique en soutenant notamment l'investissement des entreprises? Il est toujours possible de faire bien et l'un et l'autre rétorqueront les banquiers qui ont fait de la banque universelle cumulant activités sur les marchés, financement des entreprises et des particuliers, gestion d'actifs, assurance, la marque de fabrique du modèle français, le mieux à même de traverser les crises.  Pas sûr que cet argument soit à même de justifier le rapport entre des rémunérations stratosphériques et le risques pris.

A cette aune, s'il est une catégorie de banquiers pour laquelle la polémique risque d'être la moins acceptable, c'est peut-être celle des banquiers dits «traditionnels», responsables de clientèles, chargés de comptes,  agenciers.

Il y a neuf mois, ces derniers ont subi de plein fouet, parfois en première ligne aux guichets,  l'opprobre jetée sur leur banque par les dérives de leurs cousins de la banque de marchés, gavés de bonus et de stock options. Lesquels regardent souvent avec condescendance ces soutiers de la banque de détail.

Aujourd'hui, la crise financière paraît passée, signalant la tentation de revenir aux vieilles pratiques des bonus. Ces mêmes banquiers traditionnels se retrouvent désormais en première ligne pour supporter, cette fois, les conséquences de la crise économique dans leurs rapports avec la clientèle. Voire subir dans les prochains mois les plans de réduction ou de rationalisation des réseaux.

L'atonie de la distribution du crédit provoque une baisse du chiffre d'affaires des banques tandis que les  charges pèsent proportionnellement de plus en plus lourd. La chasse aux économies d'échelle est lancée. Cela pourrait bien être l'une des conséquences les plus inattendues de cette crise,  celle d'offrir une nouvelle jeunesse à la lutte des classes dans la finance, entre traders et «banquiers à la papa».

Philippe Reclus

Image de Une:   Reuters

Lire aussi: Banques: Le triomphe des coupables par Jacques Attali et La Banque gagne toujours par Eric Le Boucher.

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