Economie

SNCM: comment une grève devient une affaire d'Etat

Gilles Bridier, mis à jour le 07.07.2014 à 17 h 48

Un ministère technique, les Transports? Un baril de poudre, plutôt! Et un ministère des grèves, comme aujourd’hui en Corse après l’extinction du brasier à la SNCF.

Les grévistes de la SNCM, le 24 juin. REUTERS/Stringer.

Les grévistes de la SNCM, le 24 juin. REUTERS/Stringer.

Les cheminots avaient donné le ton avec les grèves de la mi-juin, avant que les aiguilleurs du ciel ne suivent en déposant un préavis, finalement levé, pour la fin du mois: ce sont maintenant les marins de la SNCM qui font grève juste au début de la pleine saison pour l’île de Beauté.

Les exemples pullulent montrant que, en choisissant des endroits clés pour installer des barrages ou des périodes charnières comme l'approche des vacances (ou des fêtes de Noël dans le cas des routiers, empêchant l’approvisionnement des magasins au moment de la préparation des cadeaux...), une grève dans les transports fournit un moyen de pression d’une force redoutable pour faire plier les gouvernements. Il est d'ailleurs arrivé que des préavis soient déposés en même temps sur les rails et dans les airs dans une période cruciale, comme en 2012 au moment des départs en vacances de la Toussaint.

Plus une grève crée de la gêne, plus la pression exercée est forte. Et les effets des grèves dans les transports sont d’autant plus spectaculaires qu’elles se déroulent dans des espaces publics, à la différence des grèves à huis clos en entreprises. Et lorsque ce ne sont pas des professionnels des transports qui se mettent en grève, d’autres corporations les utilisent pour exercer des pressions sur les pouvoirs publics, comme lorsque les accès aux raffineries sont bloqués pour empêcher le ravitaillement des stations services et gêner les automobilistes, ou lorsque les «bonnets rouges» investissent les voies ferrées et les chaussées pour s’opposer à la mise en place de l’écotaxe.

Hautement inflammable

Depuis les années 1980, à peu près tous les ministres et secrétaires d’Etat qui ont eu la charge du portefeuille des Transports, bien de gauche comme Charles Fiterman, Georges Sarre, Jean-Claude Gayssot et maintenant Frédéric Cuvillier, ou de droite comme Jacques Douffiagues, Anne-Marie Idrac ou Dominique Bussereau… ont été confrontés à ce type de conflits sociaux, dont la spécificité est d’impliquer l’opinion publique en direct et d'être hautement inflammables.

Car dans la vie quotidienne où ils sont omniprésents, la première qualité des transports consiste à se faire oublier. Des horaires respectés, des correspondances qui fonctionnent, des accès sans contraintes repoussent les limites des utilisateurs et leur ouvrent des espaces de liberté. Mais lorsque la mécanique est grippée, la fluidité dans les déplacements est brutalement rompue, la gestion du temps devient impossible, l’édifice construit sur cet emploi du temps s’écroule et un piège se referme sur les utilisateurs –c'est-à-dire tout le monde.

En outre, un mouvement de contestation qui naît dans les transports peut vite déborder et entraîner d’autres secteurs, comme ce fut le cas en 1995 à l’occasion du mouvement social contre le plan Juppé. D’une façon générale, une grève dans le secteur des transports cristallise d’autant plus vite d’autres rancœurs et mécontentements qu’ils irriguent le quotidien et toute la vie économique.

Plus un débat technique ni sectoriel

A ce stade, les dossiers du ministère des Transports deviennent donc vite des affaires d’Etat. D’où l’intérêt pour les grévistes, afin de développer leur mouvement, de se caler sur des thèmes fédérateurs, comme la sécurité ou la défense du service public, sur lesquels peuvent ensuite venir se greffer d’autres revendications.

Alors, on n’est plus dans un débat technique et sectoriel, mais dans une gestion véritablement politique qui implique bien d’autres ministères… notamment les Affaires sociales, l'Economie et l'Intérieur. D’où l’empressement des gouvernements à tenter d’enrayer les mouvements de grève avant qu’ils ne dégénèrent, par adhésion ou au contraire par ras-le-bol du public.

La grève de la SNCM, qui dessert la Corse et le Maghreb à partir de la métropole et dont l’Etat est actionnaire, s’inscrit partiellement dans cette problématique, notamment pour la collectivité corse.

Les réactions des professionnels du tourisme et autres chefs d’entreprises de l’île, qui viennent s’ajouter à celles des passagers obligés de trouver des solutions alternatives ou de modifier leurs projets, montrent que le problème n’est plus seulement celui du secrétaire d’Etat aux Transports Frédéric Cuvillier, accusé d’immobilisme par les grévistes, ou de sa ministre de tutelle Ségolène Royal, moins diserte sur ce dossier que sur celui de l’écotaxe lorsqu’elle fut nommée dans le gouvernement Valls.

En revanche, une grève sur les liaisons entre la métropole et la Corse est peu susceptible de s'étendre au niveau national, d’autant que l’image de la SNCM dans l’opinion publique à la suite de ses grèves à répétition s’est dégradée, profitant à son concurrent immédiat Corsica Ferries qui, en l’occurrence, assure la continuité du service public.

Jouer le pourrissement

Dans ces conditions, le gouvernement a pris le parti de jouer le pourrissement. D’une part, en plaçant Gilles Bélier, vice-président du Conseil d'orientation de l’emploi, à la table des négociations avec les grévistes alors que ceux-ci interpellent directement le Premier ministre Manuel Valls et accusent l’Etat de ne pas tenir ses engagements. D’autre part, en chargeant Louis Gallois, ex-président de la SNCF et d’EADS, d’établir un plan de soutien aux compagnies de transport maritime françaises d’ici… à la fin 2014.

Une tactique que les forces vives de la Corse, qui veulent sauver leur saison commerciale et l’image de l'île, n’ont pas appréciée. Mais pas question pour Matignon, comme pour l’écotaxe et même si le locataire des lieux a changé, d’engager une épreuve de force sur le terrain, d’autant que les marins de la SNCM ont déjà montré leur détermination dans les grèves.

On peut s’attendre, dans ces conditions, à ce que les commerçants et chefs d’entreprises corses réclament des compensations au nom du respect de l’état de droit. Car une île ne saurait envisager un quelconque avenir sans des transports sécurisés. 

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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