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Nul besoin de penser comme Hitler pour être nazi aujourd'hui

Des militants d'Aube dorée en février 2013 à Athènes. REUTERS/Yorgos Karahalis

Des militants d'Aube dorée en février 2013 à Athènes. REUTERS/Yorgos Karahalis

Tout néo-nazi est «néo» avant que d’être «nazi».

Le mouvement grec Aube dorée fait dorénavant régulièrement l'actualité. Cependant, il semble qu'un point demeure peu clair pour une grande part de l'opinion: comment peut-on être un grec néo-nazi? Le stéréotype de l'Aryen blond aux yeux bleus est dans les esprits, et il apparaît contraire à cette réalité.

En fait, le néo-nazisme dont il est question est, sur bien des points, hétérodoxe quant aux conceptions d'Adolf Hitler. Il participe de cette tradition politique que l'historien britannique Roger Griffin avait surnommé l'«universal nazism». Il renvoie à l'histoire complexe des notions d'aryanité et d'européanité. En somme: le nazisme pour tous, c'est possible.

Sparte: au nord, à droite

Selon Aube dorée, ce n'est pas elle qui perpétue le nazisme, mais le nazisme qui copia la Grèce. Le parti affirme ainsi que son logotype n'aurait rien à voir avec le drapeau à croix gammée, mais tout avec l'antique méandre grec. Pour lui, c'est le national-socialisme allemand qui a copié les gréco-romains, et en particulier Sparte. Ce n'est pas complètement faux, mais c’est nettement plus compliqué que cette justification.

Dès le début du nazisme, la question du dogme aryen a posé le problème: quelle analyse fallait-il faire des civilisations gréco-latines? Si le génie de la «race pure» provenait du grand Nord et s'était conservé dans les Allemands, pouvait-on désigner comme arriérées les civilisations méditerranéennes antiques?

Le débat ne se limitait pas à Rome et à Athènes, puisque Sparte était un référent courant de la pensée politique depuis le XVIe siècle, et avait été fortement mobilisé par la Révolution française. Mais, après la chute de Robespierre, les républicains délaissent Sparte, jugée étouffer la liberté sous l'autorité, au profit d'Athènes.

Comme le souligne Maxime Rosso dans une étude sur l'usage de Sparte par les Jacobins, nous voici parvenus à ce qu'écrit Victor Hugo:

«Ce siècle avait deux ans! Rome remplaçait Sparte, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.» 

Résultat: le théoricien contre-révolutionnaire Joseph de Maistre tout comme le nationaliste Maurice Barrès cherchent à reprendre Sparte. Puisque Athènes devient la grande référence des républicains, puisque en son temps elle considérait elle-même Sparte comme un contre-modèle, alors Sparte devrait être un modèle pour les anti-républicains.

Mais, en 1928, c’est Adolf Hitler lui-même qui écrit que Sparte est le modèle du IIIe Reich à venir. Sparte, «premier Etat raciste» de l’histoire selon le nazisme, serait l’archétype de l’Etat aryen.

La cité lacédémonienne représenterait en effet une société organique, eugéniste, militarisée, qui en ferait le prototype de tout fascisme. Pour les raciologues nazis, il n'y a pas de doute que le génie méditerranéen est la preuve du génie nordique. Les Aryens auraient migré du Nord à la «mare nostrum», y civilisant les peuples de petits bruns brachycéphales.

De là seraient nées les grandes civilisations. Leur disparition serait due au trop grand métissage entre les Aryens et les autochtones. D'où il ressort que la grandeur des civilisations méditerranéennes antiques, des pyramides d’Egypte au Parthénon d'Athènes, serait la preuve de la supériorité de la race nordique et de l'absolue nécessité de la préserver pure.

Pour les raciologues nazis, le génie méditerranéen est la preuve du génie nordique

 

Dans un ouvrage passionnant, Le nazisme et l'antiquité, Johann Chapoutot a fait le tour de la question gréco-romaine «nazifiée». On y découvre même des penseurs nazis faisant des statistiques sur la morphologie des héros grecs, pour «démontrer» que ceux-ci sont des Aryens.

Le raisonnement nous apparaît comme ô combien délicat, mais sa méthode est en fait courante. Le jeu des emprunts entre fascistes entraîna souvent ce type de réappropriation ethno-nationale. Français et Espagnols qui choisirent d'user du salut fasciste purent ainsi affirmer qu'en aucun cas ils ne s'italianisaient, mais que, bien au contraire, ils récupéraient pour les uns le salut gaulois, pour les autres le salut ibérique, que Rome aurait popularisé...

1945 : Sparte, année zéro

Lorsque la fin de la Seconde guerre mondiale emporte les régimes de l'Axe et que la découverte des camps les démonétise moralement, c'est encore Sparte qui vient sauver le fascisme.

L'un des plus importants théoriciens de l'extrême droite européenne d'après-guerre est Maurice Bardèche, qui affirmait lui-même «je suis un écrivain fasciste». Il use de la référence à Sparte pour montrer que l’extrême droite radicale n’est pas réductible aux Etats qui viennent de s’écrouler. Il fait de Sparte un modèle idéal et éternel, chargé d’incarner plus positivement le fascisme que ne peuvent le faire dorénavant l’Italie fasciste ou le IIIe Reich.

Pourtant, c'est justement le goût des nazis pour Sparte qui fait connaître à la cité un long purgatoire. Jusqu'aux années 1980, les historiens n'osent plus écrire sur Sparte de crainte de se voir taxés de philonazisme... Tant de siècles après son apogée, la cité était un temps devenu tabou.

Elle est revenue à la mode grâce à l'occidentalisme et à la popculture. En 2006, le film 300 a su faire revivre son légendaire dans le cadre du «choc des civilisations» entre Orient et Occident (Frank Miller, l’auteur de la bande dessinée dont le film est une adaptation, ayant bruyamment soutenu les néo-conservateurs américains). C'est depuis lors qu'un mouvement comme le Bloc identitaire use abondamment de références spartiates en son iconographie –ses jeunes militants étant sans doute plus adeptes du streaming que des livres du normalien Bardèche.

Quand l'esthétique de l'entertainment rejoint les anciens fondamentaux idéologiques, c'est le signe que la société est derechef réceptive aux discours sur son éventuelle organisation «spartiate».

Significativement, Philippe Vardon, cadre des Identitaires, lie la référence à 300 à une citation de Nietzsche sur la mémoire:

«Aristocratie – Courage – Solidarité – Combat. Autant de valeurs que nous, jeunes identitaires, nous efforçons d’incarner. Après tout, peut-être ne sommes-nous pas bien plus nombreux que les 300 Spartiates de Léonidas? L’Histoire de notre civilisation, notre plus longue mémoire, est là pour nous apprendre qu’une poignée de combattants vaillants et déterminés peut changer le cours des évènements. Passant, va dire à l’Europe qu’ici nous nous battons pour obéir à ses lois.»

La référence à une popculture connue du public-cible permet ainsi un jeu d’hybridation de références plus ardues véhiculant une représentation du groupuscule radical comme une minorité agissante apte à se mettre en travers du cours de l’histoire.

Du nazisme à l'affirmationisme blanc

Le point essentiel de rénovation du nazisme est l'abandon de la différenciation raciale entre les blancs.

Le front de l'Est a contraint les nazis à faire pivoter leur propagande de l'axe grand-allemand à celui de la défense et de la construction de l'Europe. Nombre de collaborationnistes se persuadent alors que la victoire du IIIe Reich aboutirait à la mise en place d'une Europe unifiée. Les anglo-américains d'un côté, les soviétiques de l'autre: ce seraient là les deux mâchoires du complot juif pour détruire l'Europe.

Cela restera souvent la conception de l’extrême droite radicale d’après-guerre, en ajoutant Israël (fondé en 1948) en coordinateur. Ainsi, selon Aube Dorée, communisme et capitalisme ne seraient que deux faces du complot sioniste.

Les volontaires européens engagés dans la Waffen-SS promeuvent la rénovation grand-européenne. On a déjà évoqué le cas des Français de la SS et leur apport doctrinal –dans leur journal de 1944 on trouve l’exaltation de «l’homme nordique», la référence aux Vikings, le rejet du christianisme et la promotion de l’odinisme (la recréation contemporaine de la religion nordique).

Néopaganisme et réflexion sur le monde blanc ont ainsi amplement précédé les racines de la Nouvelle droite. La sortie du racialisme strict avec ses hiérarchies internes à la race blanche n’est pas un simple remplacement du racisme biologique par un racisme culturel, comme il est souvent hâtivement dit, mais une sublimation de l’européisme racialisé. Le nordicisme devient un élément important de la culture d’extrême droite, en puisant en particulier chez le raciologue nazi Günther (voir à ce sujet l’indispensable ouvrage de Stéphane François, Au-delà des vents du nord: L'extrême droite, le pôle nord et les indo-européens).

Deux organisations internationales éclairent bien le processus.

La première est l’œuvre de l’ex-Waffen-SS français René Binet et du Suisse Gaston-Armand Amaudruz, qui fut le premier auteur négationniste. Leur Nouvel ordre européen (NOE) défend l’unité de l’espace blanc et européen, la dégermanisation du nazisme allant de pair avec l’intégration des Slaves à la race blanche dite supérieure dès 1951.

L’anticolonialisme est approuvé au bénéfice d’unités raciales empêchant le métissage, c’est ce que le NOE nomme le «néo-racisme»: une apologie de la répartition spatiale des races dont la ligne de fuite est l’«ethno-différencialisme».

Le NOE s’appuie sur un appel solennel aux nationalistes d’Europe pour qu’ils renoncent à toute querelle entre eux, comme surent le faire les Waffen-SS. Le néo-paganisme sous ses diverses formes progresse: la Phalange française, proche du NOE et menée par le neveu de Marcel Déat, organise en 1957 son solstice d’Hiver avec un délégué de la Wiking jugend (fondée en RFA en 1952).

Autre organisation typique: la World Union of National-Socialists, fondée en 1962.

Celle-ci est nettement une évolution du nazisme, amplement amalgamé ici avec l’odinisme, fêtant également le solstice d’Hiver. La WUNS rêve d’une union mondiale de la race blanche passant par l’édification d’une Europe des régions ethniques pour déboucher sur un «Etat mondial aryen».

Sa section française est menée par l’ex-Waffen-SS Yves Jeanne qui a juré fidélité sur un poignard SA au «sous-commandant» de l'Europe, le Britannique Colin Jordan. Malgré la publicité qu’offre le mariage de Françoise Dior (nièce de Christian Dior) avec Colin Jordan, cette section ne compte qu’une cinquantaine de membres, surtout des cas sociaux, lors de sa dissolution par l’Etat en 1964. Mais, surtout, la dynamique d’une alliance néo-nazie américano-européenne ne s’est jamais remise de l’assassinat en 1967 du leader de la WUNS, Lincoln Rockwell (également chef de l’American Nazi Party).

Ceux qui se veulent spartiates

Néanmoins, par bien des biais, dont celui de la refondation idéologique de l’extrême droite française grâce à Dominique Venner après 1962, allait amplement essaimer l’idée d’une identité européenne ethno-culturelle, puisant son génie propre dans ses racines païennes, devant préserver sa différence biologique et culturelle.

Le ton était ensuite soit à la reformulation, soit à la provocation.

Dans le premier cas, Venner décidait de gommer la croix celtique de ses publications, au bénéfice d’un casque d’hoplite. Dans le second cas, le folklore des runes était mis en avant, car elles sont censées faire le lien entre antiquité européenne non-méditerranéenne et européens de la SS. D’ailleurs, Christian Bouchet, cadre nationaliste-révolutionnaire ayant rejoint le marinisme, mais également docteur en ethnologie spécialiste de l’ésotérisme, écrit dans l’un de ses ouvrages qu’à partir des années 1980, «le néo-paganisme droitisant [est devenu] une composante essentielle de la subculture de l’extrême droite française».

On retrouve ces dimensions dans Aube dorée. Avant que de se concentrer sur une identité orthodoxe politiquement plus porteuse, le mouvement aimait à se référer au paganisme non seulement hellénistique mais aussi nordique. Par ailleurs, dans les photographies révélées récemment, montrant des cadres en plein folklore néo-nazi, on note la présence à plusieurs reprises d’un drapeau nazi où la svastika a été remplacée par une « rune du Loup », symbole jadis utilisée par la Waffen-SS européenne (tandis qu’une variante également utilisée se retrouve chez les ultra-nationalistes ukrainiens, etc.).

Les références néonazies peuvent donc être plus ramenées au domaine d’une subculture qu’à celui d’une vision du monde peu ou prou proche de l’hitlérisme.

Il ne s’agit pas, en mirant les groupements de l’extrême droite radicale, de savoir s’ils remplissent une check-list du petit nazi: tout néo-nazi est «néo» avant que d’être «nazi».

Les groupement de l’extrême droite radicale n’ont guère d’autre possibilité pour participer au pouvoir qu’un cas d’écroulement de l’Etat –ce qui peut arriver en certaines circonstances. Mais, partout, ils représentent un point d’ébullition idéologique, de production de thèmes et d'idées qui peuvent se diffuser une fois défaits des rappels historiques.

Il ne s’agit nullement d’un simple «double discours»: même au sein d’Aube dorée on peut parier que des militants ne se reconnaissent pas dans l’«hitlérisme». Mais les marqueurs qui les forment et qu’ils diffusent sont redevables d’une histoire spécifique.

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