France

L'UMP cherche comment «être de droite»

Gaël Brustier, mis à jour le 08.07.2014 à 7 h 09

Entre François Fillon, Henri Guaino, Rachida Dati, Laurent Wauquiez, Guillaume Peltier, ou encore Alain Juppé, et bien sûr Nicolas Sarkozy, le principal parti d'opposition est en crise idéologique.

Luc Chatel, Alain Juppé, François Fillon et Jean-Pierre Raffarin le  10 juin 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Luc Chatel, Alain Juppé, François Fillon et Jean-Pierre Raffarin le 10 juin 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Au-delà des affaires qui touchent l’UMP depuis quelques semaines et qui ont déjà provoqué le départ de Jean-François Copé de la tête du principal parti de la droite, ce sont surtout les grandes manœuvres idéologiques qu’il faut observer dans ce camp politique.

La droite française, historiquement rétive à l’idéologie, a néanmoins compris qu’il lui fallait être attractive dans le contexte d’une France à la géographie sociale fracturée, où la fusion tendancielle des électorats de droite et d’extrême droite s’accentue dans un certain nombre de territoires, alors que s’observe qu’une radicalisation parallèle des électorats de droite et d’extrême droite. Il lui faut donner une interprétation du monde à nos concitoyens, une représentation du réel qui fasse écho à l’expérience quotidienne de ceux-ci. Force est de constater que les dernières tentatives de mise à jour idéologique de l’UMP se font clairement «par la droite».

Quand la droite est redevenue une référence acceptable (par la droite)

Rappelons qu’il fut un temps où la droite refusait de se dire «de droite», et où les enquêtes menées au sein des Assises du Rassemblement pour la République (RPR) révélaient que pas moins de 26% de ses cadres le situaient… «au centre gauche»! Si la droite française est devenue «décomplexée», il faut y voir une conséquence des mutations socio-économiques de notre pays et d’une mutation de l’interprétation du monde par nos concitoyens. Il y a bien une mutation des dominations culturelles à l’œuvre qui a amené, récemment, «la droite» à devenir une référence non seulement acceptable mais de plus en plus revendiquée.

C’est à cette donne nouvelle que les différents leaders ou personnalités tentent de s’adapter. François Fillon y répond par un programme économique offensif. Le pôle qui tend à se constituer autour de Laurent Wauquiez et Henri Guaino se fonde sur un projet de réorganisation plus globale de notre société.

Dans le processus de «droitisation», l’ancien Président Sarkozy a joué un incontestable rôle.

En effet, Nicolas Sarkozy a contribué, lors de sa prise de contrôle de l’UMP en 2004, puis au cours de sa campagne de 2007, à doter la droite française d’un corpus idéologique travaillé, empruntant d’ailleurs souvent des mots «de gauche» pour avancer un projet et des idées résolument «de droite». Au cours de sa campagne, dans ses discours de mars 2007 (Caen et Besançon), c’est Nicolas Sarkozy qui a fait de l’«identité» un sujet véritablement central pour la droite française, liant, in fine, «immigration» et «identité nationale».

Après sa chute, on vit au sein de l’UMP une motion –«La Droite forte» dirigée notamment par Guillaume Peltier– emporter environ 30% des voix des militants sur un discours relativement sommaire mais marqué «à droite toute».

C’est aussi après son départ qu’une partie de la droite s’est retrouvée dans la rue pour engager l’un des plus importants mouvements sociaux contestataires de droite depuis des décennies, marquant le retour des catholiques en politique et puisant dans la dynamique «identitaire» le carburant de son ascension. Au contraire d’une Nathalie Kosciuszko-Morizet qui voyait dans la stratégie impulsée par Patrick Buisson une volonté de «faire gagner Charles Maurras», les militants UMP et un «peuple de droite» radicalisés interprétaient différemment la situation née en France de l’élection de François Hollande. A droite, depuis 2012, alors que d’anciens gouvernants tentent de retrouver le chemin du centre-droit, une base radicalisée tend à mettre en accusation ceux de ses chefs qui seraient trop tièdes et conforte la dynamique de contestation droitière à l’œuvre progressivement dans les pays occidentaux depuis les années 1980.

Fillon, hanté par le «déclin›» de la France

François Fillon passe historiquement pour un «gaulliste social». Celui qui est entré en politique dans le sillage de l’ancien ministre gaulliste Joël Le Theule, doit surtout cette étiquette à sa proximité amicale avec Philippe Séguin, qui refusa –rappelons-le– d’adhérer à une UMP qui achevait de liquider, à ses yeux, le gaullisme politique.

Depuis 2007, François Fillon semble hanté par le «déclin» de la France. C’est d’ailleurs cette idée du déclin qui pousse cet ancien tenant du «non» au traité de Maastricht (référendum de septembre 1992) à devenir un fervent partisan de l’intégration européenne, sans laquelle –selon lui– le déclin de la France et du continent se poursuivrait. Son idée de «rupture totale» correspond à une attitude commune de la droite parlementaire dans l’opposition: adopter les recettes programmatiques les plus rudes. La «fin des 35 heures», la suppression de l’ISF, la retraite à 65 ans font partie d’un arsenal programmatique relativement traditionnel.

François Fillon s’inscrit néanmoins dans une tradition assez récurrente de la part de la droite parlementaire qui consiste à prôner un libéralisme économique exacerbé dans l’opposition. François Fillon qui, récemment, conspuait l’influence «marxiste» à l’Université fait référence à Margaret Thatcher, sans toutefois aller au bout d’une logique, qui n’effraie pas d’autres responsables de la droite parlementaire… En fait, l’attitude de François Fillon correspond assez bien à celle incarnée d’une autre manière par le Parti socialiste: tenir dans l’opposition un discours économique mobilisateur pour son socle électoral, tout en se préparant à mener une politique eurolibérale classique une fois le pouvoir pris.

Le manifeste des «quatre mousquetaires» de Valeurs Actuelles (Rachida Dati, Laurent Wauquiez, Guillaume Peltier et Henri Guaino)  développe ainsi une ambition qui va au-delà de celle de François Fillon, car il articule différents aspects de la vie sociale. Les auteurs conjuguent des dimensions «identitaires» et rompent avec le mode d’intégration de l’Union européenne (en prônant notamment le «protectionnisme européen») mais aussi en redéfinissant le «mérite». 

La synthèse Guaino-Wauquiez

Quand François Fillon parle économie, les «mousquetaires» parlent vision du monde et prennent en compte une des réalités les plus puissantes du temps présent: le fait que l’imaginaire a basculé à droite. Le cœur intellectuel de ce quatuor est bien composé d’Henri Guaino et de Laurent Wauquiez, qui s’efforcent donc de réorganiser la base idéologique de la droite ainsi que du pays en général. Entre l’ancien proche de Philippe Séguin et le successeur de Jacques Barrot à l’Assemblée nationale, la synthèse passe par une articulation de différentes dimensions.

Ils conjuguent en effet l’«ancien» (les différentes traditions de droite) et le «neuf», c'est-à-dire la conversion «identitaire» d’une droite radicalisée mais aussi d’autres aspects nés du mouvement de contestation de La Manif pour tous. Ainsi les «racines judéo-chrétiennes» de l’«identité européenne» sont-elles évidemment mises en avant par Guillaume Peltier, associé à leur démarche.

Derrière les propos d’un Laurent Wauquiez condamnant l’«assistanat», se profilent tout à la fois une redéfinition de l’action sociale de l’Etat et un moyen de «différentation», moins coûteux électoralement que l’hostilité tapageuse à l’islam d’un Patrick Buisson, dans un contexte qui a vu la gauche s’effondrer dans les banlieues et offre une opportunité de réalignement électoral favorable aux droites. La critique de l’assistanat est une des meilleures portes d’entrée de la communication droitière car elle bénéficie d’un soutien interclassiste, les salariés des classes populaires y étant fort sensibles.

Le refus du «politiquement correct» correspond aussi à une tendance de fond de la radicalisation des droites européennes consistant à réclamer la «liberté d’expression» pour avancer des idées que la domination idéologique de la gauche lors des Trente Glorieuses et après empêchaient de voir exprimées.

Le renouveau du «populisme autoritaire» de Thatcher

Les «quatre mousquetaires» semblent enclins à penser un projet global mêlant toutes les dimensions de la vie sociale, permettant à la droite parlementaire de tirer bénéfice de la domination culturelle croissante des droites en France et en Europe et de constituer une coalition sociale suffisamment vaste pour dominer politiquement et électoralement la France durablement. Cette tentative ressemble davantage que celle de François Fillon à celle décrite à propos du thatchérisme par Stuart Hall sous le nom de «populisme autoritaire».

En cela, le projet et la stratégie sont cohérents. En 2017, l’axe Alain Juppé-François Bayrou est le plus habile en cas de second tour Marine Le Pen-UMP car il permettrait un report point trop difficile de l’électorat social-démocrate. Mais si le duel final oppose droite et social-démocratie, la ligne Wauquiez-Guaino pourra emporter l’adhésion de l’électorat FN du premier tour.

Droitisation n'est pas forcément synonyme d'un alignement sur le FN

Le pari est bien celui d’une concurrence à droite où le jeu des institutions permettrait à la radicalisation non de servir l’extrême droite mais la droite parlementaire. En ce sens, bien plus qu’un «tripartisme» PS-UMP-FN, c’est davantage un oligopole droitier qui semble progressivement se dessiner.

La droite cherche, comme hier, à s’adapter à la nouvelle configuration sociale et idéologique du pays.

Quand on parle de «droitisation», il ne faut pas y voir un alignement irrémédiable sur le Front national, dont le succès n’est qu’une manifestation de la mutation idéologique de notre société. Quand on évoque la droitisation, il s’agit bien du développement d’une domination culturelle des droites, dans leur diversité, au détriment à la fois de la gauche social-démocrate et de la gauche radicale, dont les récentes élections démontrent que les destins sont liés.

Dans la tentative Wauquiez-Guaino, il y a bien une tentative de parvenir à ce que l’on appelle l’hégémonie culturelle. C’est en ce sens que, bien au-delà des affaires en cours, il faut suivre ce qui se passe idéologiquement à droite.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (110 articles)
Chercheur en science politique
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