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Le succès de Buzzfeed expliqué par «Les Pensées» de Pascal

Repéré par Claire Levenson, mis à jour le 25.06.2015 à 10 h 08

Repéré sur The New York Times

«Parfois, je cesse de penser à la finitude de mon existence, mais les listes de BuzzFeed sont là pour me rappeler ma mortalité.»

Ce week-end, le New York Times a publié une méditation existentielle sur le journalisme de listes, intitulé «794 façons dont BuzzFeed nous rappelle que nous allons mourir». Pour la journaliste Heather Havrilesky, la surabondance d’articles comme «21 koalas endormis que vous voulez prendre dans vos bras» et «24 dessins trop mignons de célébrités super stylées» est un signe flagrant que nous cherchons à oublier l'absurdité de notre existence par n'importe quel moyen.

Entre les «31 chiens qui ont eu une semaine difficile» et les «23 problèmes que seules les femmes poilues pourront comprendre», le lecteur est embarqué dans une folle spirale:

«On rentre dans une sorte de transe, aspiré vers un no-man’s land de l’insignifiance.»

Heather Havrilesky ne cite pas Pascal, mais son analyse se rapproche de celle du philosophe janséniste: BuzzFeed est le divertissement par excellence. Plus les listes sont grotesques et vides, plus cela confirme la misère de notre condition. Nous préférerons toujours regarder des chiens déguisés en personnages de Game of Thrones que d’être seul avec nos pensées.

«Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser

Et pour n’y point penser, ils partagent des photos d’animaux sur Facebook.

Une étude vient d’ailleurs de confirmer que Pascal avait raison à ce sujet. Des psychologues de l’University of Virginia et de Harvard ont demandé à des étudiants de rester seuls dans une chambre sans rien faire, juste à réfléchir pendant 15 minutes. Dans cette pièce, il y avait aussi un bouton qui permettait de s’auto-administrer un choc électrique. Douze hommes sur dix-huit et six femmes sur vingt-quatre ont appuyé sur le bouton. Certains à plusieurs reprises, alors que la sensation était vraiment déplaisante.

Dans la revue Science, un des auteurs de l’étude écrit:

«Il est surprenant que le fait de simplement rester seul avec ses propres pensées pendant 15 minutes ait été vécu par de nombreux participants comme un moment si pénible qu’ils aient été poussés à s’auto-administrer un choc électrique dont ils disaient avant qu’ils paieraient pour l’éviter.»

Ils en concluent que «l’esprit n’aime pas être seul avec lui-même», ce qui explique très bien le succès des listes et quiz de Buzzfeed et ses concurrents.

Si tous ces articles sont autant partagés sur les réseaux sociaux, c’est aussi car ils répondent à des besoins émotionnels plutôt qu’intellectuels. Les  gens les lisent pour «y trouver de fugitifs moments de joie et de réconfort», expliquait un ancien éditeur de Gawker, spécialisé dans les papiers appâts à clics.

Cette injonction à ressentir des émotions prédéfinies (Lol, cute, win…) horripile la journaliste Heather Havrilesky, qui rattache ce genre de divertissement à une longue tradition américaine de publicités, jingles de radio euphoriques et jeux télévisés hystériques. Bref,  tout un bruit de fond inutile qui étourdit les gens.

Signe que cette tendance aux listes et quiz a atteint un niveau d’absurdité grandiose: le site de parodie de Buzzfeed, Clickhole (qui a été lancé par l'excellent site parodique The Onion) est en fait moins drôle que l’original, tant Buzzfeed est déjà une caricature amusante de son propre style.

Pour illustrer ce point, la journaliste cite notamment l’article «22 célébrités qui ne se ressemblent pas». Quant au titre de Clickhole «10 chaises qui se prennent pour des êtres humains», il pourrait tout à fait être sur Buzzfeed. 

Après en avoir lu une vingtaine, la misère de la condition humaine n’en est que plus flagrante.

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