Sports

Novak Djokovic, la belle victoire d'un mal-aimé

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.07.2014 à 10 h 41

Le Serbe a gagné une finale de Wimbledon qu’il a bien failli laisser échapper. Ce match résume sa vie où rien ne lui a été donné.

Novak Djokovic dimanche à Londres. REUTERS/Toby Melville

Novak Djokovic dimanche à Londres. REUTERS/Toby Melville

Pour remporter le 7e titre du Grand Chelem de sa carrière, Novak Djokovic a dû puiser au fin fond de ses dernières ressources morales pour triompher de Roger Federer dans une finale en cinq sets (6-7, 6-4, 7-6, 5-7, 6-4) qui marquera l’histoire déjà longue de Wimbledon. 

Alors qu’il avait servi pour le titre à 5-3 dans la quatrième manche, alors qu’il avait bénéficié d’une balle de match quelques secondes plus tard à 5-4 sur le service du Suisse qui l’effaça d’un ace, il lui a fallu repartir au combat dans un cinquième set longtemps incertain avant la délivrance ultime. Sous les yeux d’un public qui se mourait visiblement d’amour pour son adversaire à commencer par le couple royal, William et Kate, en pleine extase à la fin du quatrième set, il a repoussé l’adversité malgré ce coup du sort qui en aurait sonné plus d’un.

Dans ce combat presque inégal sur le plan de la popularité, il avait déjà cédé la première manche en n’ayant pas transformé deux balles de set en dépit de sa domination évidente. Battu lors de ses trois dernières finales du Grand Chelem, il paraissait presque programmé pour un nouvel échec sous le regard de Boris Becker, son nouvel entraîneur, à qui personne, à part lui, encore un peu seul «contre le reste de l’univers», ne donnait un réel crédit depuis le début de leur association voilà six mois. «Mes convictions étaient plus grandes que mes doutes», a-t-il avoué au terme de son duel mouvementé contre Federer.

Cette finale jouée face à des vents contraires a été, en quelque sorte, un petit résumé de la vie du Serbe, résistant éternel, à rebours de l’histoire, cherchant toujours, vaille que vaille, à s’attirer, grâce à de beaux coups de raquette, la sympathie de la foule même quand elle ne lui est pas favorable. Peut-être tout simplement parce qu’il est issu d’un pays longtemps mal-aimé, bombardé par les forces de l’Otan à la fin des années 1990 quand il rêvait de devenir un champion à Belgrade. Son tennis est son manifeste politique. Il n’est pas né sur des terres aussi privilégiées que ses trois principaux adversaires –Rafael Nadal, Roger Federer, Andy Murray– mais il a surmonté tous les obstacles qui se sont dressés sur sa route. A lui, c’est vrai, rien n’a été donné.

Des entraînements sous les bombes

Toute son existence de champion reste reliée à ces années-là, à cette période sombre de l’ancienne Yougoslavie de la fin du siècle dernier et il est difficile de comprendre Novak Djokovic, âgé aujourd’hui de 27 ans, si l’on ne prend pas conscience qu’il est devenu le meilleur joueur du monde (il retrouve la place de n°1 mondial au terme de cette finale de Wimbledon) plus pour les autres –sa famille, son pays– que pour lui-même. Djokovic porte un surnom (The Djoker) complètement inadéquat tant il est surtout sérieux comme un pape quand il s’agit de sa carrière ou du destin de son pays.

Au cours des dernières années, pour L’Equipe Magazine, je me suis rendu deux fois à Belgrade, en 2008 et 2009, afin de partir sur les traces de son enfance et de son histoire. Lors du premier voyage, j’avais rencontré la femme à laquelle il a rendu hommage lors de la remise des prix de Wimbledon, Jelena Gencic, son premier entraîneur, décédée voilà quelques mois. A Belgrade, alors les bombes de l’Otan tombaient sur la capitale serbe en 1999, Jelena Gencic n’avait jamais voulu cesser les entraînements avec cet enfant de 12 ans à qui elle prédisait un destin aussi grand que celui de Monica Seles dont elle s’était aussi occupée des années plus tôt. 

«On tapait la balle souvent entre 6h30 et 9 heures le matin quand l’Otan nous laissait généralement en paix», avait-elle raconté.

Sa mère, Dijana, femme à la très forte personnalité, toujours droite comme un i, avait ajouté:

«Il fallait être présent sur les courts. Nous n’étions pas impressionnés. Sur les courts du club du Partizan, il nous arrivait d’entendre la sirène toute proche. Mais on ne partait pas. On croyait en notre destin. Le soir, on tirait les rideaux, on éteignait les lumières et on essayait de vivre.»

Pour échapper à la pauvreté de son pays mis à genoux économiquement, Novak Djokovic a ensuite mis le cap sur Munich, en Allemagne, loin des siens et au prix de quelques énormes sacrifices de ses parents qui n’ont pas hésité à s’endetter en prenant de vrais risques financiers. Sur ce chemin pavé de difficultés, il a fini par devenir le champion qu’il est devenu comme il a réussi à survivre dans ce cinquième set de la finale de Wimbledon qui aurait dû normalement l’engloutir. Tout a été improbable dans ce parcours, à condition d’y avoir cru.

L’histoire est en cours et elle cheminera notamment à Roland-Garros où, là encore, il n’a pas eu la tâche facile jusqu’à présent, butant deux fois en finale contre Rafael Nadal qui l’a privé du seul titre majeur qui lui manque désormais et qui lui tient tellement à cœur peut-être à cause des liens historiques qui lient la France à la Serbie et dont il a une parfaite connaissance. Mais Djokovic reviendra à Paris et y gagnera certainement un jour. Souffrir d’abord, triompher ensuite, c’est après tout son karma. 

Et puis au-delà de son aventure sur les courts qui va se poursuivre encore pendant de nombreuses années, Novak Djokovic, dont la popularité en Serbie atteint des sommets, embrassera probablement demain une carrière politique dans un pays pour lequel il prend des positions fortes avec un but clairement avoué comme il me l’avait précisé à Belgrade: que la Serbie rejoigne un jour la Communauté européenne afin de s’arrimer définitivement à la démocratie.

Polyglotte, parlant aussi bien l’anglais que l’italien avec de vraies connaissances en allemand et en français, Djokovic n’est peut-être encore qu’un joueur de tennis, mais il n’en restera pas là. Et ce match-là ne sera peut-être pas plus difficile à gagner qu’une finale à Roland-Garros contre Rafael Nadal ou qu’une finale à Wimbledon contre Roger Federer.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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