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Airbnb peut-il révolutionner la restauration?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 06.07.2014 à 19 h 32

REUTERS/Fatih Saribas

REUTERS/Fatih Saribas

Après avoir révolutionné la façon dont nous partons en vacances (le site de locations d'appartements de particuliers compte plus de 600.000 annonces dans 34.000 villes et 190 pays; en France, un million de personnes l'utilisent), Airbnb entend révolutionner la façon dont nous allons au restaurant. Ou plutôt la façon dont nous n'irons peut-être plus. 

Comme l'explique Reuters, la start-up californienne veut appliquer au dîner la méthode qu'elle prône pour les vacances: elle encourage les hôtes à organiser des dîners pour des étrangers dans le cadre d'un programme pilote à San Francisco et se financerait en prenant une commission. 25 dollars est le prix recommandé pour un repas entrée/plat/dessert.

Sur le site Venture Beat, un journaliste s'enthousiasme pour l'idée: cela pourrait selon lui rendre les villes «beaucoup plus accessibles et améliorer les rapports de bon voisinnage». Il ajoute: 

«Les économistes ont constaté que les inégalités salariales croissantes reflètent en général les inégalités de consommation. [.pdf]. Autrement dit, s'il est vrai que certains produits sont de moins en moins chers pour tout le monde, dîner au restaurant est une activité particulièrement sensible aux changements de salaire. L'un des plaisirs d'une ville est pourtant de profiter de sa gastronomie - et dans cette mesure-là, AirBnB pourrait diminuer les inégalités»

L'initiative d'AirBnb, en réalité, n'est pas la première. En pleine expansion de l'économie dite du partage, le principe du «repas collaboratif» ou resto à domicile a déjà été exploré par d'autres. En France, la startup Cookening propose un dispositif similaire. Les Finlandais ont eux lancé le Restaurant Day, jour où les habitants peuvent transformer le salon en restaurant, et l'on trouve des concepts identiques en Pologne, en Hollande, au Japon... 

Ces propositions s'inscrivent aussi dans l'évolution de la gastronomie depuis quelques décennies: devenue un loisir que tout le monde se dispute, démocratisé par les innombrables émissions de télé culinaires qui cartonnent. 

Dans une interview accordée aux Inrocks, le chef Yves Camdeborde (Le Comptoir du Relais) assurait il y a quelques mois: 

Ce qui est très positif, c'est qu'on a démocratisé la cuisine auprès du grand public. On n'est plus obligé d'être grand bourgeois ou très aisé pour bien manger. Aujourd'hui, on peut dire qu'une tranche de bon jambon de Paris avec une patate cuite à l'eau et un peu de beurre, c'est meilleur qu'une lasagne congelée. Ces émissions et cette médiatisation ont aussi redonné de l'importance au cuisinier, pro ou amateur. 

Néanmoins, dans le plaisir renouvellé de la gastronomie telle qu'affichée sur Instagram, il y a l'envie de voir et se faire voir comme l'énonce une des rubriques du Guide du Fooding. D'obtenir enfin une table chez Septime après des semaines d'attente. De dîner à une table près de Beyoncé. De se trouver dans le lieu branché du moment, fourchette en main, comme en d'autres temps on aurait tenté de passer le physionomiste du Baron pour boire une vodka chez André... Rien de tous ces artifices qui font partie du succès des restaurants aujourd'hui ne pourront se retrouver dans des lieux intimes recentrés sur le vrai plaisir de manger dans un nouvel endroit, inconnu. Anonyme.

Les restos sauce Airbnb pourraient donc attirer les vrais curieux. Mais c'est en imaginant que les gouvernements des différents pays où la start-up est implantée ne cherchent pas à entraver le développement du concept. 

Car elle se situe souvent aux confins de la légalité. Son système d'hôtellerie personnalisée dérange les hôteliers en permettant à des particuliers de pratiquer, plus ou moins régulièrement, plus ou moins professionnellement, une activité similaire avec des normes sans équivalent (les hôteliers doivent répondre à des normes de sécurité et d’hygiène strictes) et aucune des obligations qui sont les leurs. 

De la même manière, le système de restauration, s'il se généralise, pourrait déplaire aux professionnels. En France, ils doivent obligatoirement détenir une licence s'ils veulent exercer, licence obtenue après une formation spécifique et une déclaration d'ouverture administrative. On voit mal tous les cuisiniers du dimanche aller se former pour servir les petits plats qu'ils auront appris à concoter en regardant TopChef.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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