France

La «défiance» n'explique pas tout

Philippe Guibert, mis à jour le 14.07.2014 à 8 h 58

Le fait que ce mot soit autant utilisé pour expliquer l’abstention que le vote FN, l’allergie fiscale qu’une grève, l’impopularité du pouvoir que la critique des grandes entreprises, témoigne d’un désarroi à comprendre.

À Notre-Dame-des-Landes, en février 2014. REUTERS/Stéphane Mahé.

À Notre-Dame-des-Landes, en février 2014. REUTERS/Stéphane Mahé.

La «défiance»: pas un édito, pas un commentaire de sondeur, ni même une déclaration présidentielle, sans qu’on y rencontre cet insaisissable travers français. Le Français est défiant à l'égard de tout, semble-t-il. Des élites et des institutions comme de ses voisins. Des plus pauvres que lui comme des beaucoup trop riches.

Défiant aussi à l'égard de l'avenir: le Français est pessimiste, d'un pessimisme abyssal, nous répète-t-on. Défiant enfin à l’égard de la mondialisation économique, de l’Europe, mais aussi de l’Islam, des immigrés, des Roms…  

Quand un mot –défiance– devient un passe-partout, cela témoigne d’un désarroi à comprendre. Si la défiance explique aussi bien l’abstention que le vote FN, l’allergie fiscale qu’une grève, l’impopularité du pouvoir que la critique des grandes entreprises, alors la défiance, à force de devoir tout expliquer, n’explique plus grand-chose. Et cet usage répété finit par trahir, de la part des gouvernants, une forme de défiance à l’égard des gouvernés…

Quoiqu’on fasse et qu’on dise, les Français seraient donc ingouvernables, parce qu’inadaptables? Pourtant, dans la consommation comme le travail, dans la vie familiale ou associative, par le web et sur le web, les Français démontrent tous les jours des capacités d’adaptation et d’initiative qui ne se résument pas au système D. Ainsi se sont-ils mieux approprié la transition digitale que nombre de leurs dirigeants…

La confiance étant le moteur d’une économie, la défiance endémique des Français devrait être perçue comme  un handicap aussi lourd qu'un coût du travail trop élevé ou un déficit public trop structurel. Or on se plaint beaucoup de la défiance, comme si c’était une excuse, sans s’y attaquer: la déploration ne débouche pas sur un programme. Peut être parce ce qu’on n’a pas identifié ses causes précises à force de la voir partout.

La défiance n’est pas en effet une tare de naissance, elle s’explique par deux exceptions françaises et par une nouvelle économie médiatique, qui facilite l’anti-politisme.

Illisbilité du système

Quelles exceptions françaises tout d’abord? Les particularités de notre lourde machine redistributive et la fracture identitaire.

Dans La société de défiance ( 2007), Pierre Cahuc et Yann Algan pointaient déjà la jalousie sociale qu’entretient notre Etat-providence tel que nous l’avons construit. Fondé à la Libération sur la multiplication de statuts particuliers, de régimes et caisses de protection sociale (assurance maladie comme retraites), de réglementations de nombreux secteurs économiques, il s’est agrémenté au fil des ans de niches fiscales ou d’effets de seuils, d’exonérations ou d’abattements, qui régissent nombre de prélèvements comme d’allocations.

L’illisibilité totale du système –incompréhensible pour le commun des mortels–, renforce la suspicion de devoir payer plus de prélèvements que les autres et/ou de bénéficier de moins de prestations. Avec son maquis de règles disparates, d’exemptions et de statuts, notre système de redistribution est ainsi une vaste machine à ressentiments.  

Or, cette suspicion sociale institutionnalisée, qui légitime les corporatismes, ne fait que s’accélérer à mesure qu’on a demandé des efforts aux Français depuis la crise des dettes souveraines. Et les efforts fiscaux ont d’abord relancé la machine à ressentiment.

Dans un tel système, producteur de sentiment d’injustice, le «redressement dans la justice» est impossible sans remise à plat préalable. A qui la faute des déficits et de la dette? Aux autres, pardi, répondent en chœur les Français, à ceux qui paient moins que nous ou qui nous coûtent plus!

En France, on paie toujours trop et on ne perçoit jamais assez –par rapport à ce que d’autres paient ou reçoivent. Quel beau prétexte pour s’opposer à toute remise en cause d’un avantage particulier, car il y a toujours autant avantagé que soi, sinon plus. Ce système est si pervers qu’une hausse d’impôts, forcement différenciée, met en colère tout le monde car chacun estime payer plus que les autres, alors qu’une baisse, forcement ciblée, frustrera tous ceux qui n’en bénéficient pas (ceux qui en bénéficient aussi, d’ailleurs, qui la trouveront trop réduite…)

Une crise des règles de vie en commun

Les conflits sociaux ne se jouent plus aujourd'hui principalement au sein d’entreprises sous forte concurrence, entre salariés, encadrement et actionnaires, mais au travers de cette vaste machine à prélever et à redistribuer –notre protection sociale et notre système fiscal. Elle n’a plus pour enjeu, cette lutte, la répartition de «la valeur ajoutée», puisque nous sommes en croissance zéro, mais de se refiler le mistrigri des efforts. Une lutte d’autant plus féroce que chaque avantage est devenu un élément crucial dans les budgets familiaux, les modes de vie, les identités professionnelles.

Seconde particularité française: une fracture identitaire, bien plus importante que dans d’autres pays européens, et qui percute notre machine redistributive à travers la question de l’assistanat. La France est ce pays où une majorité de citoyens jugent «qu’on ne se sent plus chez soi comme avant», où deux tiers d’entre eux jugent qu’il y a «trop d’immigrés» selon le baromètre de la CNCDH. Ces chiffres ont augmenté ces dernières années. On a vite fait d’y voir une France moisie qui refuse de «s’ouvrir».

Mais quel autre pays européen doit faire face, en si peu de temps, à l’apparition d’une société multiculturelle de fait? Nous vivons une période de tensions et de résurgences identitaires qui durcissent les relations de la vie quotidienne, à travers l’alimentation, les relations hommes-femmes, l’habillement, dont l’école est le siège, avec la rue. La France vit, sur certains territoires au moins, une crise des mœurs au sens du XVIIIe, c’est à dire des règles de vie en commun, qui aboutit au séparatisme ethnique et géographique décrit dans de nombreux travaux.

Quand on doit de plus intégrer, en période de chômage de masse, les enfants français de l’immigration, la question identitaire rencontre alors tragiquement le conflit de redistribution. Ce qui est reproché aux «immigrés», y compris par les électeurs du FN, ce n’est plus de prendre le travail des «vrais» Français: il n’y en a plus beaucoup de travail, on leur laisse juste celui dont on ne veut pas, le moins qualifié, le plus précaire, le moins payé...

Non, on leur reproche désormais surtout de ne pas vouloir travailler et de «profiter» ainsi de «notre» système social, sans participer à l’effort collectif croissant, auquel «nous», nous ne pouvons échapper. Le rejet de «l’assistanat» trouve ici un écho profond, à mesure qu’on demande des efforts, que la situation économique se dégrade et que la question identitaire travaille le pays.

Autorité politique et idéologie de la transparence

A ces deux facteurs de défiance «horizontale» qui divisent notre pays en catégories et en communautés, s’ajoute enfin une dynamique de défiance verticale à l’égard des «élites»: la France vit de façon accélérée la lutte historique entre pouvoirs politique et médiatique, avec parfois les juges à l’appui de ce dernier.

La France, nation construite par l’Etat, fut celui du secret et de la raison d’Etat. Un pouvoir politique se doit d’être puissant dans ce pays aux racines monarchistes, mais aussi bonapartistes, autant que républicaines –la Ve République en est la synthèse. Or, l’idéologie de la transparence qu’infuse une économie médiatique d’hyper-concurrence vise à discréditer, voire rendre illégitime, toute autorité autre que la sienne.

Hauteur et distance, ces qualités gaulliennes du chef deviennent presque inaccessibles, sous un régime de vidéo-surveillance permanente. «Pas de grands hommes pour leurs valets», disait le dicton populaire: le système médiatique nous rends valets de nos gouvernants.

L’autorité politique se gagne désormais face aux médias, peut-être contre eux, puisque leur vocation est non seulement de construire un autre récit que celui du pouvoir, mais surtout de dévoiler au passage son «misérable petits tas de secrets».

A cette autorité ébranlée s’ajoute le fait que nos représentants sont doublement partie prenante de la machine redistributive. Avec leurs règles spécifiques de fiscalisation ou de régime de retraite pour les parlementaires, mais aussi avec les règles de rémunération ou d’évasion fiscale dans les grandes entreprises, les dirigeants font des cibles idéales de la suspicion sociale, quand le gâteau se rétrécit selon des règles que ces mêmes dirigeants fixent! Une autorité rongée par la transparence et des règles qu’on impose aux autres sans pleinement s’y soumettre: tel est le cocktail de l’anti-politisme qui traverse la société française.

Machine à suspicion, fracture identitaire et antipolitisme conduisent à la radicalisation du ressentiment social et de la résistance aux pouvoirs, ces autres noms de la «défiance». La confiance des Français se développe à côté des institutions sinon contre, dans des cercles fiables de proximité.

Montesquieu nous avait prévenu: une démocratie vit de vertu publique («l’amour de l’égalité et des lois»), que la multiplication des règles particulières ne peut que dénaturer.  Rousseau nous l’avait bien dit aussi: la volonté générale n’est pas l’addition de volontés particulières.

C’est le principe même d’un bien commun qui est aujourd’hui mis à l’épreuve. Comment le retrouver, en même temps que la confiance, l’autorité et le sentiment de justice qui en sont inséparables? Par une forte simplification de la machine redistributrice qui établisse des règles les plus communes possibles, notamment en matière fiscale et de retraites. Par une réaffirmation plus effective de la laïcité, non par la reconnaissance des identités et des minorités. Par une présence active et de combat face au système médiatique et une relation directe avec les Français via le digital.

C’est difficile, c’est risqué. Mais vouloir «redresser» le pays sans lui redonner un sentiment de justice et de bien commun, c’est une tâche aussi ingrate que de pousser le rocher de Sisyphe...

Philippe Guibert
Philippe Guibert (18 articles)
Ancien directeur du Service d'information du gouvernement
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