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Sarkozy à la recherche du troisième souffle

Nicolas Sarkozy pendant son interview sur TF1 et Europe 1 / REUTERS

Nicolas Sarkozy pendant son interview sur TF1 et Europe 1 / REUTERS

L'ancien président se retrouve dans la position qu'il déteste le plus: ce n'est pas lui qui impose les thèmes et le calendrier.

«Mes Chers Amis, il est venu pour moi le temps de m'expliquer, de prendre la parole et la nuit dernière qui me fut réservée, m'a convaincu de le faire.» En une trentaine de mots postés sur son compte Facebook, le 2 juillet, Nicolas Sarkozy a planté le décor de son intervention du soir dans le 20heures de TF1.

C'était donc le coup d'envoi de sa tentative de retour direct à la politique. Face à une situation périlleuse —sa mise en examen pour «corruption active», «trafic d'influence» et «recel de violation du secret professionnel»–, il fallait dramatiser ce moment télévisuel. Finis les «cartes postales», les confidences aux amis, les «éléments de langage» délivrés aux proches, les «non-dits» savamment distillés à quelques journalistes... Rangé, tout l'attirail de la rumeur utilisé par l'ancien président de la République pour entretenir le buzz autour de sa personne, depuis sa défaite présidentielle de 2012.

Alors que son nom est évoqué dans, au moins, cinq dossiers instruits par la justice –Karachi, Tapie, Kadhafi, sondages de l'Elysée et Bygmalion–, Sarkozy ne s'est pas du tout placé sur le terrain juridique des faits qui lui sont reprochés et pour lesquels il bénéficie de la présomption d'innocence, pour livrer sa vérité à lui.

Il a profité de cet exceptionnel quart d'heure médiatique devant plus de 8 millions de téléspectateurs pour conduire une attaque en règle contre l'institution judiciaire –il a dénoncé une «instrumentalisation politique d'une partie de la justice»–, contre le président de la République et ses collaborateurs, contre le Premier ministre et certains membres du gouvernement et contre le Syndicat de la magistrature (classé à gauche) dont une des deux juges –«ces deux dames»– qui l'ont mis en examen est ou a été membre.

Péremptoire, il a assuré qu'il n'a «jamais commis un acte contraire à l'état de droit», mais prudent, il a ajouté:

«Si j'ai commis des fautes, j'en assumerai les conséquences.»

Ces quelques mots ont été sa seule concession aux affaires où son nom est cité. Pour le reste, il a décelé «une volonté de (l)'humilier» de la part des juges, qu'il a mise en opposition au «professionnalisme des policiers» qui l'ont interrogé; il a estimé que les chefs d'accusation de sa mise en examen dans cette affaire d'écoutes téléphoniques judiciaires sont «grotesques»; il s'est demandé s'il est bien «normal que le dossier soit confié à un membre du Syndicat de la magistrature»

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En clair, Sarkozy s'est présenté comme une victime, préférant s'en remettre au jugement des Français plutôt qu'à celui de la justice. Et pour cause, puisqu'il s'est indigné du traitement qui est réservé à «l'ancien chef de l'Etat qui pourra avoir, demain, des responsabilités dans l'opposition». Voilà bien le noeud de l'affaire!

L’ancien président est dans une seringue

En fait, l'ancien président est dos au mur. Depuis sa seconde mise en examen –la précédente dans l'affaire Bettencourt s'est soldée par un non-lieu– et les révélations en cascade dans l'affaire Bygmalion sur le financement de sa campagne présidentielle –il est probable que celles-ci vont repartir de plus belle–, Sarkozy n'est plus maître du calendrier et des sujets qui font son actualité. Il s'agit là d'un spectaculaire retournement de situation.

Faut-il rappeler que tout au long de son quinquennat, et même lorsqu'il était ministre de l'Intérieur avant d'entrer à l'Elysée, l'homme a toujours imposé, parfois sans ménagement, les thèmes politiques ou sociétaux à mettre en débat et le calendrier pour la mise en musique. Cette fois, il y a inversion de la vapeur. Les thèmes et le calendrier s'imposent à lui. A ce stade, il ne peut guère que se raccrocher à Cocteau: «Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur», écrivait le poète.

A vrai dire, le scénario qui s'esquisse n'a pas l'air d'enchanter les ténors de l'UMP. Si Sarkozy bénéficie toujours d'une belle popularité chez les sympathisants de droite, et singulièrement à l'intérieur de l'UMP, celle-ci commence à s'effriter, selon un sondage BVA. Probablement en raison de l'affaire Bygmalion qui chapeaute le financement de la campagne présidentielle, les fausses factures, le rejet des comptes par le Conseil constitutionnel et le «Sarkothon» auquel il a donné lieu auprès des militants. A bon droit, un certain nombre d'entre eux peuvent avoir le sentiment d'avoir été grugés. Reste à déterminer si, dans leur esprit, c'est par l'UMP ou par le président-candidat. A en croire les micro-trottoirs réalisés par les médias, la prime du désamour va plutôt vers le parti que vers le mis en examen.

Pour autant, les mêmes ténors –Juppé, Fillon et quelques autres qui visent la direction de l'UMP ou la primaire présidentielle– ont bien compris que les données ont radicalement changé en l'espace de quelques semaines.

Autant Sarkozy pouvait encore leur tenir la dragée haute et imposer son tempo jusqu'à la révélation de l'affaire Bygmalion, autant il est maintenant dans une seringue qui le laisse bien moins libre de ses mouvements et du choix de sa stratégie. Répéter qu'il se donne le temps de la «réflexion» avant d'annoncer sa décision, fin août ou début septembre, pour la présidence du parti, est avant tout une posture. Il tente de gagner du temps car il sait que de nouveaux rebondissements, qu'il ne maîtrise pas, peuvent venir contrarier sa «réflexion».

Ses rivaux assurent le «minimum syndical»

Et les rebondissements en question ne concernent pas seulement la chronique ininterrompue des affaires en cours d'instruction, mais aussi le positionnement politique de ses concurrents à l'intérieur du parti.

Il n'aura échappé à personne que l'attitude de ses rivaux à changé du tout au tout en un rien de temps. Alors que depuis deux ans, ils subissaient tous la stratégie d'étouffement –des hommes et des idées– mise en place par les amis de Sarkozy, ils sont décidés maintenant à s'émanciper de la statue du Commandeur. Ils veulent manifestement quitter la rubrique des faits divers dans laquelle est maintenue l'UMP par la récurrence des affaires sarkoziennes pour entrer, enfin, dans la rubrique politique qui conviendrait mieux à leur genre de beauté.

Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner leurs réactions après la dernière mise en examen de l'ancien chef de l'Etat. Alors que ses mise en cause précédentes provoquaient une large levée de boucliers et une défense en bon ordre du ban et de l'arrière-ban, ce coup de tonnerre judiciaire entraîne un volume de réactions inversement proportionnel à l'ampleur du bang. Cela s'apparente même, dans certains cas, à ce qu'on appelle le «minimum syndical», si l'on peut utiliser l'expression quand on sait l'amour que Sarkozy porte à ces «corps intermédiaires», particulièrement dans le monde judiciaire. Si tous les protagonistes, hors le club habituel des fans, ont des élans d'amitié à l'endroit de Sarkozy, tous mettent aussi un bémol à leur soutien. Comme s'ils ne voulaient pas se mouiller plus que de raison...

Au point qu'on en vient à se demander si la controverse principale qui s'ouvre maintenant est vraiment entre Sarkozy et la justice... ou entre Sarkozy et ses rivaux.

L'effet médiatique passé, il va se retrouver en manque d'oxygène

 

Lassés par la chronique répétitive des affaires qui risque de plomber la droite jusqu'en 2017, ces derniers ne sont pas prêts à se sacrifier pour une cause que certains, en privé, jugent d'ores et déjà perdue. Juppé, porté par le vent des sondages qui lui sont favorables, ne fait à peine mystère de sa volonté d'être le porte-drapeau de la droite en 2017. Fillon, qui nourrit la même ambition, s'est même mis en pole position sur le terrain des idées, en présentant un projet résolument libéral. Et les quadras, qui voudraient bien balayer d'un coup la vieille garde des quinquas et sexas, commencent à s'organiser autour de Bruno Le Maire dont ils feraient bien leur champion.

La configuration qui est en train de se mettre en place montre que Sarkozy est cerné.

Talonné par les juges d'instruction et mis sous surveillance par des rivaux qui ne lui feront, désormais, aucun cadeau, il se trouve dans la position qu'il déteste le plus: celle où on subit les événements.

Son intervention télévisée avait pour but de s'adresser directement à son coeur de cible –les militants UMP qui lui sont encore très attachés car aucune autre alternative n'est crédible à leurs yeux– pour se redonner un peu d'air.

L'effet médiatique passé, il va se retrouver en manque d'oxygène. Déjà l'opinion considère qu'il ne fait pas l'objet d'une traitement particulier de la part de la justice, comme lui-même l'affirme, et elle se montre assez circonspecte sur sa prestation. A l'évidence, si son intervention a fait bouger les lignes... ce n'est pas dans le bon sens pour lui.

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