Vente des Mistral: pourquoi la France ne peut pas rompre avec la Russie

Au cours d'une manifestation organisée par un parti ukrainien opposé à la vente de Mistral par la France à la Russie, à Kiev, en mai 2014. REUTERS/Gleb Garanich

Au cours d'une manifestation organisée par un parti ukrainien opposé à la vente de Mistral par la France à la Russie, à Kiev, en mai 2014. REUTERS/Gleb Garanich

Vladimir Poutine reste un interlocuteur indispensable.

La France indépendante, la France en butte au «chantage» américain, en un mot la France gaulliste, a trouvé un défenseur inattendu en la personne de Vladimir Poutine. Devant les ambassadeurs réunis à Moscou, le chef du Kremlin a dénoncé les pressions exercées par les Etats-Unis sur les autorités françaises pour qu’elles renoncent à la livraison de deux navires de guerre construits à Saint-Nazaire pour la marine russe. 

Poutine a fait le lien avec l’amende de 8 milliards de dollars infligée à la banque BNP pour avoir fait des opérations en dollars avec des pays sous embargo américain. Tout ceci, plus les troubles fomentés en Ukraine, a un seul but, selon le président russe: enfoncer un coin entre l’Europe et Moscou, afin de maintenir l’«encerclement» de la Russie.

Mais, heureusement pour Vladimir Poutine, Paris a tenu bon. Malgré quelques protestations bien isolées en France, malgré l’opposition de nos partenaires polonais et baltes et les pressions américaines, les deux Mistral seront livrés à leurs acheteurs. Il s’agit de deux porte-hélicoptères dont l’un porte le nom prédestiné de Sébastopol, le grand port de Crimée que la Russie vient d’annexer.

Des raisons économiques, mais aussi diplomatiques

400  marins russes viennent d’arriver à Saint-Nazaire pour s’initier au maniement de ces navires qui contribueront à la modernisation de la flotte. François Hollande honore ainsi un contrat conclu par son prédécesseur au moment de la guerre russo-géorgienne de 2008. 

D’un côté, la France proteste contre les menées agressives de Moscou envers ses plus proches voisins, d’un autre, elle apporte sa pierre au renforcement de l’armée russe. Nicolas Sarkozy avait en son temps balayé cette contradiction d’un revers de main. Il avait expliqué que les Russes s’étaient engagés à ne pas utiliser les bâtiments livrés par la France dans leur «étranger proche». 

Pour être sur le champ démenti par un officier supérieur de la marine russe: avec les Mistral, la Russie n’aurait pas eu besoin d’une semaine pour envahir la Géorgie; un jour aurait suffi.

Il peut paraître paradoxal et incohérent d’éditer des sanctions économiques contre la Russie pour la «punir» d’avoir annexé la Crimée et de souffler sur le feu séparatiste dans l’est de l’Ukraine, et en même temps de livrer du matériel militaire à la puissance dont on dénonce les agissements. 

Les considérations économiques et sociales jouent certes un rôle dans la décision française de ne pas renoncer à la livraison des Mistral. Le contrat représente 1,2 milliard d’euros et assure du travail à un millier de salariés pendant plusieurs années.

Sans Poutine, pas de solution en Ukraine

L’économie n’explique pas tout. Si la France veut pouvoir continuer à jouer un rôle diplomatique en Europe, elle ne peut pas se permettre de rompre avec la Russie. Vladimir Poutine n’est pas un interlocuteur agréable, mais c’est un interlocuteur indispensable. Nombre de conflits et même simplement de problèmes internationaux ne peuvent pas être réglés sans son concours. C’est peut-être regrettable, mais c’est ainsi. 

C’est même le plus grand succès de la politique étrangère de Vladimir Poutine au cours de ces dernières années. Avec lui, la Russie est en même temps un adversaire et un partenaire. Elle veut aller au-delà d’un pouvoir de nuisance qui lui permettrait de multiplier les obstacles devant les diplomaties occidentales. Elle veut marquer des points.

Sans Poutine, pas de solution en Ukraine. Il a beau nier toute implication dans les troubles créés par les séparatistes prorusses dans l’est du pays, il a beau suggérer qu’il n’a sur eux qu’une influence limitée pour les amener à composer, la négociation d’un cessez-le-feu et la recherche d’une solution à long terme passent par Moscou.

Et il n’y a pas que l’Ukraine. Le groupe des six, dit P5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne) sont en train de négocier avec l’Iran un accord définitif sur le programme nucléaire. Cette négociation fait suite à l’accord intérimaire valable six mois obtenu en novembre 2013. 

Sans la Russie (et la Chine), pas de succès possible. La négociation est difficile. Rien n’indique qu’elle aboutira. Il est toutefois remarquable de constater que la tension entre la Russie et les Occidentaux à propos de l’Ukraine n’a pas de répercussion sur l’attitude russe dans la négociation avec l’Iran. L’intérêt commun d’empêcher une prolifération nucléaire l’emporte sur toute autre considération.

Au Moyen-Orient, la proclamation du califat par l’Etat islamique en Irak et au Levant inquiète autant les Russes que les Occidentaux. Poutine a offert son aide au gouvernement de Bagdad en lui livrant des avions. Il se place ainsi face aux Américains et renforce sa main en vue de l’ouverture éventuelle de négociations sur la situation dans toute la région. 

Sans Poutine, il n’y a pas de solution à de nombreux conflits dans le monde

 

Le nouveau conflit en Irak est effet étroitement lié à la guerre qui se poursuit en Syrie. Poutine porte dans cette guerre une responsabilité essentielle. En soutenant Bachar el-Assad, il a empêché depuis trois ans l’aboutissement d’une solution politique passant par le départ du dictateur de Damas. 

En même temps, il est apparu comme un médiateur en poussant Assad à renoncer à son arsenal d’armes chimiques tout en lui assurant son maintien au pouvoir. En Irak, comme en Syrie, il faudra compter avec Poutine.

C’est une constatation sans doute fort déplaisante, mais c’est une réalité que la diplomatie française ne peut ignorer. Sans Vladimir Poutine, il n’y a pas de solution à de nombreux conflits dans le monde et il est normal d’entretenir la possibilité de parler avec lui. La crainte est qu’il n’y ait pas non plus de solution, avec lui.

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