Coupe du monde 2014

Si vous aimez les histoires tristes qui finissent bien, soutenez la Colombie contre le Brésil

Daphnée Denis, mis à jour le 04.07.2014 à 13 h 42

Le plus beau come-back de l’histoire du football ou pourquoi la Colombie mérite de gagner contre le Brésil.

Le Colombien James Rodriguez vient de marquer un des plus beaux buts de ce Mondial, face à l'Uruguay, en 8e de finale au Maracana, le 28 juin 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Le Colombien James Rodriguez vient de marquer un des plus beaux buts de ce Mondial, face à l'Uruguay, en 8e de finale au Maracana, le 28 juin 2014. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Avant-propos: Je suis moitié colombienne, et donc absolument, irrationnellement,  fan de La Selección Cafetera. L’exposé qui suit ne prétend pas à l’objectivité, mais cherche à vous rallier à ma cause de la manière la plus convaincante possible. Qui m’aime (moi, ou James Rodriguez) me lise.

Deux jours avant le match Colombie-Brésil, mes compatriotes se souvenaient d’un des plus grands espoirs du football colombien, l’homme qui avait réussi l’exploit «contre nature» de mener la Selección colombiana à une victoire 5-0 contre l’Argentine en 1993: Andrés Escobar, mort assassiné il y a exactement vingt ans, une semaine après l’élimination au premier tour de la Colombie pendant le Mondial 1994. Son crime: avoir marqué contre son camp.

Ce triste anniversaire permet de mettre l’histoire des Cafeteros en perspective. Pour la première fois depuis le Mondial de 1994, l’équipe colombienne a une chance d’aller loin, très loin. Après une absence de 16 ans du plus grand événement footballistique de la planète, elle s’apprête à affronter la Seleçao, faisant preuve d’une maturité et d’une capacité de jeu collectif qui ont réussi à impressionner (leurs pas de danse y sont peut-être aussi pour quelque chose). A 22 ans, James (prononcer Rha-méss), le meilleur attaquant de cette Coupe pour l’instant, a été décrit comme une réincarnation moins chevelue de Carlos Valderrama, milieu offensif légendaire des années 1990.

Valderrama, lui, estime que les deux équipes ne sont «pas comparables».  Dans une interview donnée à El Pais, il a expliqué : «Nous, si on ne touchait pas le ballon mille fois, on n’attaquait pas… Ce n’est pas le cas de cette équipe. Elle défend bien, et ensuite elle attaque en peu de passes… Cette équipe est heureuse quand elle attaque rapidement.»

Autre différence, hors jeu et plus taboue: aujourd’hui, on ne parle plus de «narco-football». L’équipe entraînée par l’Argentin José Pekerman est libérée de l’argent de la drogue. Et c’est pour ça, parce qu’il s’agit probablement du plus beau comeback de l’histoire du football, que leur Mondial 2014 ne peut pas s’arrêter là.

L’«autogol» d’Andrés Escobar lors de leur deuxième match contre les Etats-Unis, lors du Mondial 1994.

Quand il n’était pas occupé à gérer le Cartel de Medellin, le baron de la drogue Pablo Escobar — rien à voir avec le joueur assassiné— jouait au foot. C’était un vrai fanatique. Même après avoir été assigné à résidence à «la Cathédrale», une prison dorée d’où il continuait ses affaires comme si de rien n’était, il était habitué à convier l’équipe nationale à jouer avec lui. Une offre impossible à refuser et racontée ici par le footballeur Oscar Pareja.

Mais avant tout, investir dans des clubs nationaux lui permettait de blanchir l’argent de la drogue. D’où son acquisition de l’Atlético Nacional de Medellin, l’équipe où jouait Andrés Escobar. Le Cartel de Cali, lui, dispose de l’América de Cali. Chaque narco dans son camp.

Avec le documentaire ESPN de 2010 Les deux Escobars, qui rapproche le trafiquant du footballeur bien qu’ils n’aient aucun lien de famille, les réalisateurs Jeff et Michael Zimbalist soulignent le dilemme du narco-foot.

L’ère du narco-foot

D’un côté, la Colombie n’aurait jamais réussi à réunir une équipe aussi talentueuse que celle d’Andrés Escobar s’ils n’avaient pas été financés par la drogue. Comme l‘a expliqué Carlos Maturana, entraineur de l’Atlético Nacional et de l’équipe du Mondial:

«L’introduction du narcotrafic dans le football nous permettait d’avoir de larges sommes pour acheter des footballeurs internationaux, ou pour payer suffisamment nos stars nationales et éviter qu’ils ne partent jouer à l’étranger… Nous n’avions rien changé de notre culture, on continuait à travailler, mais on nous payait plus. Et du coup nous avions un meilleur niveau.»

La bande-annonce des Deux Escobar.

De l’autre côté, l’équipe des Cafeteros de 1994 n’aurait probablement pas connu la fin tragique que l’on sait si les trafiquants de drogue ne s’étaient pas mêlés de sport. Car avec les sommes faramineuses investies dans l’équipe nationale, leur échec sportif prend des dimensions bien plus grandes pour les investisseurs illégaux. Des trafiquants qui se font la guerre pour remplacer Pablo Escobar, tué par la police colombienne en 1993.

Outsiders à la Coupe de 1994, les Colombiens reçoivent rapidement des menaces de mort anonymes contre eux et leurs familles après une performance ratée contre la Roumanie. L’«autogol» d’Andrés Escobar lors de leur deuxième match contre les Etats-Unis scelle leur sort – et le sien. Une semaine après son retour au pays, Andrés se fait insulter dans une boîte de nuit de Medellin par deux trafiquants. Ce soir-là, il est assassiné, de dos, par leur garde du corps.

Forcés de se déplacer avec une garde rapprochée, ayant perdu leur capitaine, les footballeurs de la Selección qui avait tant fait rêver la Colombie perdent l’envie de jouer. «J’ai dit à l’entraîneur: écoute, je ne veux plus continuer», raconte Chonto Herrera dans Les Deux Escobars. Faustino Asprilla, lui aussi, décide de ne plus jouer pour l’équipe nationale. C’est la chute du narco-soccer. Et la purge d’argent de la drogue signe la fin de l’âge d’or du football colombien.

Classés 4e du classement Fifa avant la Coupe de 1994, les Cafeteros sont 34e quatre ans plus tard, pour le Mondial de 1998. Encore une fois, ils sont éliminés au premier tour.

En 2010, 14 clubs colombiens sont en risque de faillite. Aujourd’hui, selon le quotidien colombien El Tiempo, cinq équipes sur 24 sont en «situation critique», tandis que 15 continuent «d’enregistrer des chiffres négatifs». Parmi ces dernières  l’Atlético Nacional de Medellin, ancienne équipe de Pablo Escobar.

La relève

Si l’équipe sélectionnée pour aller au Brésil excelle, c’est parce que 20 des 23 joueurs qu’elle comporte ne jouent pas pour des clubs colombiens. Les deux stars des Cafeteros,  James Rodriguez et Radamel Falcao (qui n’a pas pu jouer à cause d’une blessure au genou), sont tous les deux à l’AS Monaco.

«Ce sont des jeunes qui sont sortis très tôt de la Colombie. Beaucoup ont atterri dans des clubs des principales ligues européennes, où ils ont développé un grand esprit de compétition, me raconte l’écrivain colombien Alberto Saceldo Ramos. Nous avons toujours bien joué. Mais aujourd’hui, en plus de bien jouer, nous sommes en compétition. Nous n’avons pas peur de lever le torse et de dire qu’on veut gagner.» 

Et puis il y a leur coach, José Pekerman, qui a su discipliner ses joueurs et créer une véritable cohésion. «Il a mis de l’ordre dans la Fédération, écrit le journaliste Ramon Besa dans El Pais. On en avait marre que les journalistes partagent la chambre des footballeurs et que les coachs se la jouent agent sportif, on en avait marre des entraîneurs locaux mêlés à des incidents comme l’agression d’une femme par Hernan Dario Bolillo Gomez [actuellement coach du Panama, ndlr] à la sortie d’un bar.»

Nous n’avons pas peur de lever le torse et de dire qu’on veut gagner

Ramon Besa, écrivain colombien

Avec Pekerman, rien de tout cela. Dès janvier 2012, il s’enferme avec ses joueurs, renvoie les journalistes qui cherchent à faire «copain copain» à leur tribune de presse, et «donne de la méthode au talent», conclut Besa. «Pour le coup, on n’avait jamais vu des joueurs aussi professionnels, ajoute Saceldo Ramos.  Le coach José Pekerman a su créer une cohésion à ce groupe, faire que les footballeurs se sentent en famille.»

De l’ordre, des financements licites, quelques pas de salsa, et le tour est joué.

Peu après la mort d’Andrés Escobar, un ami du prix Nobel de la littérature colombien Gabriel Garcia Marquez lui aurait dit que la Colombie n’avait vécu que trois événements importants : les émeutes de Bogota, le Bogotazo, de 1948, la publication de son premier roman Cent Ans de Solitude en 1967, et la victoire des Cafeteros contre l’Argentine en 1993. Marquez lui aurait répondu : «Tu sais ce qu’il y a de terrible dans ce que tu dis ? Que c’est vrai.» 

L’inventeur du réalisme magique n’est plus là pour le constater, mais une victoire contre la Seleçao brasileira, voire une victoire en finale du Mondial, permettrait d’actualiser cette liste. Un happy ending bien mérité. Vamos Colombia, vamos James.

Daphnée Denis
Daphnée Denis (114 articles)
Journaliste
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