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La France et l'Allemagne, une histoire de couples, d'amours et de raisons

Daniel Vernet, mis à jour le 04.07.2014 à 15 h 04

Loin de la folie footballistique, une règle prévaut depuis plus de cinquante ans dans les relations entre les deux pays: ni les éventuelles distances personnelles, ni les divergences partisanes ne sauraient être plus fortes que l’impératif de coopération.

50e anniversaire du discours de réconciliation prononcé par le général de Gaulle, le 22 septembre 2012, à Ludwigsburg. REUTERS/Michaela Rehle

50e anniversaire du discours de réconciliation prononcé par le général de Gaulle, le 22 septembre 2012, à Ludwigsburg. REUTERS/Michaela Rehle

De mémoire franco-allemande on ne sait plus depuis quand la coopération entre les deux pays a été associée à l’idée de «couple». L’expression suppose la présence de deux partenaires, même si parfois un Britannique a essayé de transformer le foyer en un ménage à trois.

On aurait donc pu parler de couple franco-allemand dès l’année 1950 quand Robert Schuman et Konrad Adenauer apparaissaient comme les pionniers d’une entente dont l’Union européenne d’aujourd’hui est une lointaine descendante. Mais sans doute est-ce trop tôt après la fin de la Deuxième guerre mondiale. Sous la IVe République, les chefs de gouvernement vont et disparaissent à un rythme trop rapide pour qu’ils aient le temps de forger avec le chancelier de la République fédérale une relation durable.

Konrad Adenauer, lui, est resté à la chancellerie fédérale de Bonn de 1949 à 1963. En 1956, il est en visite à Paris quand Guy Mollet, alors président du Conseil, vient de recevoir l’humiliant ultimatum américain, appuyé par les Soviétiques, qui enjoint aux forces françaises – et britanniques – de quitter le canal de Suez. Le chancelier allemand en tire aussitôt argument pour plaider auprès de son collègue français en faveur de l’intégration européenne.

Il faut cependant attendre le retour au pouvoir du général de Gaulle, en 1958, pour que le tandem entre le président de la République et le chancelier fédéral (ou la chancelière à partir de 2005) soit vraiment qualifié de couple. De Gaulle n’est pas naturellement partisan du rapprochement franco-allemand.

Quand il était dans l’opposition à la IVe République, il en avait été plutôt un infatigable pourfendeur. Il comprend toutefois très vite qu’il ne peut accomplir ses grands desseins diplomatiques sans le soutien du gouvernement de Bonn. Et il entreprend de séduire un Adenauer sans lésiner sur les moyens.

Dès septembre 1958, il le reçoit – honneur rarissime – chez lui à Colombey-les-deux Eglises. Plus tard, Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt banaliseront ces visites à domicile, mais dans les années 1950 ce n’est pas encore la coutume dans les relations internationales.

De Gaulle et Adenauer ont de profondes divergences sur les relations avec les Etats-Unis, sur la place de la Grande-Bretagne dans une Europe unie, sur la construction européenne elle-même. Mais ils s’apprécient et ont besoin l’un de l’autre dans leurs relations avec l’extérieur comme dans leur politique intérieure.

Adenauer et De gaulle à la cathédrale de Reims. Bundesregierung/Steiner.

Le 8 juillet 1962, les deux hommes d’Etat que réunit la foi catholique, prient ensemble dans la cathédrale de Reims. L’histoire officielle, toujours sujette à caution, retiendra ce jour comme le couronnement de la réconciliation entre les deux peuples. Cinquante ans plus tard, la fille de pasteur Angela Merkel et le socialiste François Hollande célèbreront à Reims sur un mode plus laïque les «noces d’or» franco-allemandes.

Le couple Paris-Bonn, puis Paris-Berlin, a connu quelques périodes nuageuses. Entre Georges Pompidou et Willy Brandt, par exemple, le courant ne passait pas. Les deux hommes avaient du mal à trouver un sujet de conversation commun. Pour ne pas avoir l’air d’expédier en quelques minutes leur tête-à-tête, le chancelier allemand racontait au président de la Républiques les petites blagues qu’il adorait. Pompidou appréciait peu.

Tout change avec Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt. Le premier est élu président de la République en 1974 au moment où le second remplace Brandt à la chancellerie. Les deux hommes se connaissent et se respectent de longue date. Tous deux ont été en même temps ministre des finances. Ensemble, ils ont créé le serpent monétaire européen, ancêtre de la monnaie unique.

Chacun admire chez l’autre l’intelligence et la compétence. Habitué depuis son enfance à vivre modestement, Schmidt est bluffé par l’aristocrate français qui le reçoit dans ses châteaux. Giscard, lui, s’étonne qu’un ministre des Finances d’une grande puissance économique, même social-démocrate, habite à Bonn dans une sorte d’HLM que l’Etat fédéral met à sa disposition.

De même, quelques années plus tard, l’habitué des ors de l’Elysée se retrouvera peu à son aise dans le petit cottage du bord de mer qui sert de résidence secondaire à Helmut Schmidt. Les résidences secondaires de Giscard portent, elles, des particules. Toutefois l’admiration réciproque dépasse les différences de classe. Et jusqu’à un âge avancé, ils continueront de se rencontrer et de dialoguer, regrettant à l’unisson que l’époque actuelle ne produise plus des hommes d’Etat de leur envergure.

Entre François Mitterrand et Helmut Kohl aussi, la connivence était improbable. La raison d’Etat, et la raison d’Europe, l’ont emporté sur les pesanteurs partisanes. Sous sa carapace de géant, Helmut Kohl était un sentimental, comme il le montrera en essuyant une larme à Notre-Dame, à la messe en mémoire de Mitterrand.

Pour le premier président socialiste de la Vème République, il faudra cependant séduire les Allemands qui se méfient de celui qui a nationalisé des banques et des grandes entreprises et fait entrer des communistes dans son gouvernement.

L’occasion est fournie en janvier 1983, pour le vingtième anniversaire du traité de l’Elysée. Le monde est en pleine crise des euromissiles : les missiles de croisière américains et les Pershing II face aux SS20 soviétiques. Helmut Kohl, qui vient d’entrer à la chancellerie, est en butte à une opinion publique pacifiste qui ne veut pas des fusées américaines sur son sol.

Mitterrand doit prononcer un discours au Bundestag. Il rejette le texte préparé par les services qui reprend la doctrine de son prédécesseur Giscard d’Estaing: avec sa force de dissuasion indépendante, la France n’est pas partie prenante au bras de fer. Pour Mitterrand au contraire, il est clair que «les pacifistes sont à l’Ouest et les fusées à l’Est».

22 septembre 1984, François Mitterrrand et Helmut Kohl se srrent la main pendant la Marseillaise. INA

Il se range aux côtés de Kohl, qui n’oubliera pas ce précieux soutien. Le 22 septembre 1984, Mitterrand et Kohl sont main dans la main à Verdun, pour rendre hommage aux combattants de la Première guerre mondiale. Lequel des deux a pris l’initiative? Les versions divergent, mais l’essentiel est dans le symbole.

Les deux seront d’autant plus irrités, au moment de la chute du mur de Berlin en 1989, d’avoir chacun l’impression d’être «lâché» par l’autre. Mais là encore, le séducteur Mitterrand fera ce qu’il faut pour retrouver la confiance du chancelier. Helmut Kohl est invité à passer un week-end dans la bergerie de Latché, d’effectuer la traditionnelle promenade pour caresser l’âne et parler aux arbres. Le courant est rétabli.

Entre Jacques Chirac et Gerhard Schröder, après 1998, les relations se noueront sur une autre base, sur ce que les Allemands appellent «Männerfreundschaft», une amitié virile, fondée sur une même attirance pour la bonne chère, la bière, les vieux Bordeaux, renforcée par une hostilité commune à la Commission de Bruxelles et à ses injonctions intempestives. Quand Schröder cède la place à Angela Merkel, en 2005, le vieux Président français manifeste une attention presque paternelle envers la nouvelle venue qu’il gratifie à chaque occasion d’un baisemain, pratique oubliée dans l’Allemagne démocratique.

L’arrivée de Nicolas Sarkozy bouleverse la donne. Il faut du temps à la chancelière pour s’habituer à ce nouveau Président dont l’activisme, le volontarisme (le mot est inconnu dans la langue allemande), la désarçonnent. Elle le surnomme «le lapin Duracell» parce que son agitation semble sans fin et elle se fait passer les films de Louis de Funès pour tenter de le comprendre.

Quant à Sarkozy, il n’est pas loin d’imputer à Angela Merkel une certaine lourdeur germanique qui explique sa lenteur dans les prises de décision. «Elle pense pendant que moi j’agis», dit-il. La crise économique et financière, affrontée de conserve, rapproche finalement ces deux tempéraments opposés.

A Paris en 2008. Charles Platiau/REUTERS

François Hollande et Angela Merkel ont traversé la même expérience. Au-delà des sympathies personnelles ou de l’absence d’entente spontanée, la politique réclame ses droits et impose ses exigences. Réélue en septembre 2013, la chancelière allemande restera au pouvoir au moins jusqu’en 2017 comme le Président français. Il leur faut confirmer la règle qui prévaut depuis plus de cinquante ans dans les relations entre les deux pays: ni les éventuelles distances personnelles, ni les divergences partisanes ne sauraient être plus fortes que l’impératif de coopération, une sorte de raison d’Etat dans l’intérêt bien compris de l’Europe et des deux pays.

L’entente entre ces deux personnalités politiques ne va pas de soi. François Hollande ne fait rien et ne dit rien pour séduire la chancelière dont le bon sens calculateur est renforcé par la position économique dominante de l’Allemagne. Mais quand sur le continent européen, ils sont tous les deux affaire à forte partie, en l’occurrence Vladimir Poutine et ses menées agressives en Ukraine, ils ont montré qu’ils savaient faire cause commune.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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