Science & santé

El Niño: la crise économique a tué la surveillance du plus important phénomène climatique au monde

Charlotte Mannevy, mis à jour le 05.07.2014 à 10 h 15

Alors que depuis vingt ans les bouées du système TAO prennent le pouls de l’océan Pacifique, elles ne sont plus entretenues, faute d’argent. Résultat, on en sait moins aujourd’hui qu’il y a dix ans sur El Nino, malgré son retour annoncé pour l’été austral 2014-2015.

Sécheresse au Nicaragua, causée par El Niño en 2010. REUTERS/Oswaldo Rivas

Sécheresse au Nicaragua, causée par El Niño en 2010. REUTERS/Oswaldo Rivas

TAO (Tropical atmosphere ocean) devait permettre au monde de mieux comprendre El Nino. Seulement, après vingt ans de bons et loyaux services, le système de surveillance du plus grand système climatique au monde, responsable également des perturbations extrêmement dommageables à l’être humain, est en panne, la faute à la crise économique.

Mais revenons en arrière. En 1982 et 1983, un El Niño en furie semait le trouble sur la planète. Inondations, cyclones causaient huit milliards de dollars de dégâts. Pour mieux comprendre ce phénomène,  les Etats-Unis, en collaboration avec le Japon et l’appui de l’IRD, avaient décidé de mettre en place un système de surveillance sans précédent.

Dix ans plus tard, un total de 70 bouées ancrées des profondeurs variant entre 1.500 et 6.000 m, réparties dans le Pacifique équatorial, permettaient de suivre en permanence les fluctuations de l’océan (température de surface et de profondeur, salinité, houle, vent, etc.). Une mine pour les chercheurs du monde entier.

Répartition des mouillages TAO

Car El Niño, c’est l’enfant terrible de la météo mondiale. Un système complexe et aléatoire qui peut rester en sommeil des années avant de reprendre de la vigueur et de provoquer inondations, sécheresses et cyclones. Le dernier El Nino majeur remonte à 1997-1998: il avait fait 23.000 victimes dans le monde et provoqué entre 34 et 46 milliards de dollars de dégâts.  

Scientifiquement, un seul moyen permet de mesurer l’ampleur de ce phénomène: planter des sondes profondément dans l’océan Pacifique, berceau de naissance d’El Niño. C’était bien le but de TAO avant qu’il ne soit frappé de plein fouet par la crise financière.

Des eaux anormalement chaudes, des sondes muettes, 20 ans de gâchis scientifique

En 2014, les eaux du Pacifique équatorial ont été anormalement chaudes, selon les modélisations scientifiques obtenues à partir des données satellites, de sondes et de bouées ancrées ou dérivantes. Entre 0,5 °C et 1,5 °C au dessus de la normale, un signe avant coureur du retour d’El Nino, annoncé pour fin 2014-début 2020 par l’Organisation météorologique mondiale.

Mais il ne faudra pas compter sur TAO pour en savoir plus. Aujourd’hui, tout juste 40 % des bouées transmette encore des données aux scientifiques. Confrontée à des restrictions budgétaires, l’agence gouvernementale météorologique américaine, la NOAA, a suspendu depuis deux ans les rotations du Ka’imimoana, navire entièrement dédié à l’entretien des bouées de TAO, selon l’ancien directeur du programme, Michael McPhaden, cité par Nature.

Plus aucun bateau ne se rend sur la zone (gigantesque) pour maintenir les bouées en état de fonctionnement, alors que celles-ci nécessitent une visite de contrôle tous les six mois, confirme Bernard Pelletier, chercheur à l’IRD et directeur du Grand Observatoire du Pacifique Sud, basé en Nouvelle-Calédonie]. Trente ans de données et d’investissements — 8 millions d'euros par an pour les seuls Etats-Unis, soit environ 10 fois moins que ce qui va être dépensé pour rechercher l'avion du vol MH 370 disparu dans l'Océan indien—,  bons à jeter à la poubelle, faute de maintenance.

El Niño, version 1998, capturé par le satellite français Topex Poséidon. Les eux les plus froides sont en bleu/violet, les plus chaudes en rouge: c'est un passage vers un autre phénomène: la niña. Nasa/JPL/Cnes

Pour les scientifiques, l’absence de ces données, après deux décennies de monitoring intensif, est incompréhensible. D’autant plus que New York (en septembre 2014), Lima (en décembre de la même année) et Paris (fin 2015) accueillent des conférences internationales qui doivent décider de l’après-Kyoto —c'est-à-dire des politiques de lutte contre le changement climatique pour l’après 2020, tout cela dans l’espoir de maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2 °C. «On nous demande tout le temps des analyses, mais que les choses soient claires, nous n’avons plus de données. C’est d’autant plus dommage que les séries longues comme TAO sont extrêmement rares», soupire Bernard Pelletier.

Certes, les satellites, eux, continuent de prendre des mesures, mais seulement à la surface. TAO permettait de sonder les températures de l’océan à 500 m de profondeur.

Les pieds dans l’eau, les archipels du Pacifique subissent

Dans le Pacifique, où des archipels comme Tuvalu et Kiribati ont déjà les pieds dans l’eau, la nouvelle laisse amer. L’ensemble des Etats insulaires du monde génère moins de 1% des gaz à effet de serre, mais ces micros Etats subissent dès aujourd’hui de plein fouet le changement climatique, avec des inondations à répétition et une montée des eaux qui grignotent peu à peu leurs côtes. Or, on sait que la fréquence d’El Niño pourrait fortement augmenter avec la hausse globale des températures. Mais comment ces Etats peuvent-ils faire valoir leur point de vue lors des grandes réunions internationales sans données scientifiques?

Réunis à Nouméa pour la deuxième édition du Sommet océanien pour le développement durable (Oceania 21) début juillet 2014, seize nations et territoires du Pacifique ont appelé à la reprise urgente du financement de TAO. Récemment, l’agence météorologique américaine a promis qu’elle allait remettre une partie des bouées en état. Un peu tard. Si l’annonce est suivie d’effet, ce sera au plus tôt début 2015, après le réveil d’El Niño.

Charlotte Mannevy
Charlotte Mannevy (2 articles)
Journaliste
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