CultureTech & internet

Le hacking, ce n'est pas aussi simple que dans Watch Dogs

Avec son téléphone, le héros du jeu peut accéder aux informations personnelles des personnes qu'il croise | Ubisoft

Avec son téléphone, le héros du jeu peut accéder aux informations personnelles des personnes qu'il croise | Ubisoft

Le dernier jeu vidéo d'Ubisoft surfe sur les thématiques du hacking et de la surveillance. Mais la pertinence de son traitement est-il à la hauteur du discours marketing qui a accompagné la sortie de Watch Dogs? Pas sûr.

Andréa Fradin, mis à jour le 09.07.2014 à 10 h 00

«Le hacking est notre arme.» La petite phrase s'affiche à la fin du trailer du jeu Watch Dogs, dernier né des studios Ubisoft sorti fin mai, sur une image tremblotante et pixelisée à souhait, histoire de bien faire comprendre que oui, il est question ici d'informatique. Où le héros, un certain Aiden Pearce, est un justicier pas comme les autres: c'est un hacker.

Un scénario qui prouve, surtout, que l'entreprise française a bien su flairer l'air du temps. Pour visiblement en tirer profit: avec quatre millions d'exemplaires vendus en une semaine, Watch Dogs serait la meilleure sortie d'Ubisoft, et décrocherait même la palme de «la nouvelle franchise de jeu vidéo la plus vendue au monde à son lancement», indique un communiqué.


 

A croire que la culture hacking et les réflexions suscitées par la collecte et la réutilisation de nos données sont aujourd'hui un thème vendeur. Data, surveillance, affaire Snowden: Ubisoft n'hésite d'ailleurs pas à en faire des tonnes dans ses différentes opérations de communication.

Mais le succès de Watch Dogs est-il à la hauteur de la pertinence de son traitement sur ces questions, cette contre-culture, cette «vraie philosophie même», pour reprendre les mots de Stéphane Decroix, producteur exécutif chez Ubisoft, que les studios «avaient aussi envie de montrer»? Pas sûr, si l'on en croit les spécialistes, experts en cyber-trucs (cyber-sécurité, cyber-criminalité...) et/ou joueurs expérimentés, que nous avons interrogés.

Crédible mais trop simple

Arrêter le métro, allumer et éteindre les feux de cirulation, faire joujou avec un pont levant, des caméras de sécurité ou pirater un distributeur de billets... Dans Watch Dogs, le héros a la possibilité de réaliser toute sorte d'intrusions dans des systèmes informatiques, afin de progresser dans le jeu. 

Si le procédé est assez inédit, assez peu de jeux s'étant jusque-là penchés sur la question selon Louis-Ferdinand Sébum, plume du magazine spécialisé Canard PC, il reflète aussi une réalité. «Ces actions ne sont en aucun cas farfelues et sont toutes réalisables», nous confie ainsi un joueur œuvrant dans le domaine de la cybercriminalité, et souhaitant garder, à ce titre, l'anonymat.

Et en effet, l'actualité regorge d'exemples de ce type: intrusion dans un pace-maker, prise de contrôle d'une imprimante connectée ou même du chauffage de tout une résidence... Ce grand mouvement qui consiste à connecter entre eux, et à Internet, tous les objets qui nous entourent, soulève la nécessité de mieux les sécuriser.

Pour autant, rassurez-vous! Personne ne va piller votre compte en banque en ouvrant une simple application sur son téléphone au moment de passer devant un distributeur automatique dans la rue!

Si ces actions étaient aussi systématiques et accessibles en un clic que le laisse entendre Watch Dogs, ça se saurait. «Le jeu présente ça de manière simpliste par le simple appui sur la touche de la manette», regrette notre expert en cybersécurité. Un biais que reconnaît d'ailleurs volontiers Stéphane Decroix, qui a planché sur le projet:

«Ce n’est pas sur cette partie-là que nous avons essayé d’être le plus crédibles. Car il y a des considérations d’interface, on voulait que le joueur prenne aussi plaisir.»

Le cadre légal existe déjà

En un clic sur son téléphone, toutes les informations personnelles des passants croisés s'affichent sur l'écran.

De la même manière, il n'est pas possible aujourd'hui d'identifier en temps réel les personnes que l'on croise dans la rue. Quand le héros de Watch Dogs obtient, grâce à sa fameuse application mobile, des informations sur le profil de chaque individu qu'il croise, «on est dans la prospective voire le futurisme», tient à rassurer Stéphane Petitcolas, ingénieur expert à la Cnil, qui a testé le jeu.

«La reconnaissance faciale en temps réel est difficile à réaliser aujourd'hui, explique-t-il, ça peut marcher sur quelques personnes, oui, mais sur toute personne croisée, comme ça, et à la volée, non.» Par ailleurs, cela supposerait un accès à une base de données très fournie.

«Age, profession, revenus, dossier médical, casier judiciaire, conversations, etc», déclame le dossier presse, voilà toutes les informations, en plus de l'accès à toutes les infrastructures de la ville, que notre héros peut consulter en «une simple pression sur son écran de smartphone». Dans le jeu, il existe en effet un «logiciel fournissant un contrôle centralisé», précise Ubisoft, appelé le «ctOS». Pratique.

Mais Stéphane Petitcolas précise qu'il revient justement à la Cnil de veiller à ce qu'autant de données ne se retrouvent pas ensemble. Et ajoute que tous les réseaux qui maillent aujourd'hui le territoire (d'entreprises, des collectivités, des usines, des services publics...) ne sont pas forcément interconnectés et systématiquement reliés à Internet. Un propos que modèrent néamoins des experts de la sécurité du réseau, qui redoutent que le mouvement «smart» –«smart cities», «smart cars», et autres concepts actuels–, mette en péril ce cloisonnement des réseaux. Et, dans la foulée, leur intégrité.

L'ingénieur de la Cnil tient néanmoins à préciser qu'un cadre juridique déjà bien ficelé attend quiconque viendrait un jour à se prendre pour un personnage de Watch Dogs dans les rues, en France. Il s'agit de la loi Godfrain, qui encadre les intrusions dans un système informatique.

«Comme si Call of Duty proposait une réflexion sur la guerre»

Bonne nouvelle donc, Watch Dogs reste en grande partie de l'ordre de la fiction. Avec des éléments peu crédibles. «C’est pas grave en soi, c’est juste un jeu», reconnaît Louis-Ferdinand Sébum de Canard PC. Ce qui le taraude davantage, en revanche, c'est tout le discours préparé par Ubisoft pour vendre ce produit bien ancré dans l'actualité. Watch Dogs, simple produit parfaitement marketé?



 

Opération Espadon, film de 2001 avec un haker de génie entouré de billets et de jolies pépés

Ce qui est sûr, c'est que l'ensemble n'évite pas les écueils du genre. Si Stéphane Decroix assure qu'Ubisoft a essayé «de s’éloigner de l'esthétique Opération Espadon, pas du tout représentative et complètement fantasmée», Watch Dogs retombe néanmoins dans certains clichés, regrettent nos interlocuteurs.

«Les personnages correspondent à la mythologie du hacker: ils portent une vareuse, des dreads, codent dans un garage. Il y a même une punkette!» «C'est du GTA mais arrosé à la sauce hacking», renchérit notre expert en cybercriminalité, qui espérait trouver ici «de vrais challenges de hacking», comme l'exploitation de vulnérabilités informatiques, mais en toute légalité –comme le propose par exemple le site root-me.org.

Interrogé sur le sujet, Stéphane Decroix reconnaît que le jeu offre finalement assez peu de défis à tous ceux qui aimeraient, précisément, pratiquer ou découvrir le hacking. Pourtant, le producteur exécutif d'Ubisoft explique avoir rencontré de nombreux hackers, notamment au cours de la grand-messe internationale du hacking, le Def Con, afin de bien se familiariser avec cette culture, qui consiste à détourner, pour se l'approprier, un objet dont la nouvelle fonctionnalité diffère de son objectif initial.

Il n'exclut pas néanmoins d'intégrer davantage le hacking dans une prochaine version de Watch Dogs. Reste que pour Louis-Ferdinand Sébum, Ubisoft «a tenté de donner au jeu une portée qu’il n’a pas». Et d'ajouter:

«C'est comme si Call of Duty se présentait comme une réflexion sur la guerre!»

Un discours marketing qui aboutit à quelques maladresses dans le scénario, poursuit notre spécialiste des jeux vidéo, qui reconnaît pourtant des qualités à Watch Dogs. Mais selon lui, «il y a un gros problème de ton»:

«Le but est de dénoncer la surveillance générale, mais le personnage que tu incarnes est en position de puissance. A aucun moment il n'est véritablement en danger s'il utilise le hacking à mauvais escient. C’est quand même gênant pour un jeu qui prétend dénoncer ça, de mettre le joueur dans la position de la personne qui abuse.»

Et effectivement, malgré «une barre de moralité» ajoutée au jeu, qui sanctionne le joueur qui voudrait accomplir les scénarios de la manière forte, rien n'empêche d'appréhender Watch Dogs comme un bon gros jeu d'action, façon GTA –on y revient.

Un jeu sur le hacking... qui redoute d'être hacké

Jouer à Watch Dogs pour son lance-grenades.

Dommage: Watch Dogs première version serait donc surtout un excellent coup marketing avant d'être une réelle exploration vidéoludique –alors que les champs du hacking et de l'intrusion informatique s'annonçaient effectivement prometteurs. 

Une image qui colle d'autant plus au jeu d'Ubisoft que de nombreuses polémiques ont accompagné sa sortie. L'éditeur français s'est vu reprocher une communication trop verrouillée. «Ils ont été complètement parano sur Watch Dogs, réagit Louis-Ferdinand Sébum, ça fait cinq ans qu’ils travaillent dessus, ils ne pouvaient pas se permettre de rater le lancement.»

Tout ne s'est donc pas exactement passé comme prévu. Autre accroc à la mécanique bien huilée d'Ubisoft: son matériel promotionnel a provoqué la panique dans un immeuble de Sydney, en Australie.

Andréa Fradin
Andréa Fradin (204 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte