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Bienvenue chez les Twee: comment une génération aussi angoissée que mignonne a transformé le monde des adultes en pouponnière

Cupcakes / Joel Olives via Flickr CC License By

Cupcakes / Joel Olives via Flickr CC License By

L'esthétique précieuse des films Wes Anderson, les sonorités enfantines des groupes indie à ukulélé, l'engouement pour la confection manuelle de petits objets et de pâtisseries et le culte des animaux mignons sont les créations collectives d'une génération qui ne peut qu'effleurer la vie, trop sensible pour se frotter à la BO du monde réel. Un journaliste américain a donné un nom à ce mouvement culturel: twee.

Dans Her, le film de Spike Jonze, le personnage joué par Joaquin Phoenix qui tombe amoureux d’une intelligence artificielle ne porte que des chemises pastel et travaille dans un open space aux couleurs chatoyantes. Il écoute de la musique folk mignonne et joue un peu de ukulele, une mini-guitare haïwienne, le soir.

Doux, sensible, maniéré, l’homme de Her ne s’alimente jamais dans le film, sinon à base de jus de fruits et légumes frais (ce qui provoque les moqueries de ses voisins) et vit dans les souvenirs instagrammés de sa précédente relation. Il évolue dans un univers aseptisé et ouaté d’un très proche futur qui ressemble trop au nôtre, n’en forçant que très légèrement certains traits esthétiques. Pour couronner le tout, la BO a été réalisée par le groupe Arcade Fire.

Pour toutes ces raisons, l’univers créé par Spike Jonze a pu être qualifié de premier film de science-fiction twee.

Twee? Le terme anglais signifie maniéré, chichiteux, doux. La sonorité «Twee» vient de la manière dont les petits enfants essaient de prononcer «sweet» («doux», «joli», en anglais). L’adjectif s’utilise d’une manière péjorative pour qualifier quelque chose d’«excessivement délicat, mignon ou au charme suranné ou pittoresque», selon un article paru en 2012 sur le magazine The Flack.

Un contributeur de l’Urban dictionnary, la bible des expressions de la culture urbaine, consacre une notice au terme dès 2003 et nous apprend qu’on l’emploie pour désigner ce qui est «mignon et affecté à un point écoeurant». Un autre contributeur décrit le twee comme «l’opposé de ce qui est simple, authentique et vrai: désespérément raffiné, arrangé jusqu’au ridicule, essayant tellement d’être exceptionnellement orné qu’il vous fera (par mégarde) ressembler à un clown». Un style qu’il juge «dépourvu de toute passion authentique». L’auteur cite l’artiste contemporain ultrakitsch Matthew Barney et sa compagne burlesque Björk à l’appui de son analyse.

Est twee également «la lycéenne qui se pointe à une soirée en portant des lunettes vintage pour hommes et un uniforme d’infirmière des années 1960. Ou le gars qui lit une édition de 1959 écornée en piteux état de Camus dans un Starbucks».

Plutôt que de tenter de définir le phénomène culturel twee en empilant les adjectifs à l’infini sans jamais réussir à isoler l’essence du mouvement, énumérons les icônes «twee» selon Marc Spitz, un critique américain qui vient de publier un essai sur le genre, Twee: The gentle revolution in Music, Books, Television, Fashion and Film, et compte bien l’imposer comme nouvelle révolution esthétique –le plus important mouvement de jeunesse depuis le punk et le hip hop selon lui.

Références twee:

Tous les films de Wes Anderson, tous ses personnages, toute leur garde-robe, tous ses décors, tous ses accessoires, toutes ses polices de caractères, toutes ses B.O. et Wes Anderson lui-même
Les foodtrucks qui portent souvent des noms mignons et privilégient un graphisme aux traits naïfs ou enfantins, et par extension toutes les échoppes qui recyclent les noms surannés (La crèmerie, La distellerie, etc.) et recréent le mobilier des commerces des années 1950.
Les ukulélés
Le site Etsy, sur lequel on vend et achète des objets faits main, et tout le mouvement Do It Yourself
Le site Pinterest, un réseau social visuel sur lequel des amateurs d'artisanat ou de loisirs créatifs «épinglent» leurs créations sur des tableaux
Le Velvet Underground, Morrissey, Kurt Cobain (mais pas Nirvana) Vampire Weekend, Belle and Sebastian, Nick Drake et toute la folk contemporaine
Les cupcakes et tout ce qui est sucré, coloré et fait maison
L’actrice Zooey Deschanel, «l’Opra Winfrey du Twee» selon Spitz, «la sainte patronne twee» selon un critique du magazine Today, la Britney Spears du twee... actrice, chanteuse dans un groupe retro et même à l'origine d'un site fondé en 2011, Hello Giggles, consacré à la culture twee. Devenue égérie du cinéma indé, elle explose dans New Girl, série diffusée aux Etats-Unis en 2011, sorte de réinterprétation de Friends à la sauce twee
Sofia Coppola (ses films, sa musique, l'idée même de Sofia Coppola)
Le yéyé ringard français des années 1960 chanté par des filles à frange (marche surtout dans les films américains)
En littérature, une filiation qui va de J.D. Sallinger à Jonathan Safran Foer
Les petits chats («J’aimerais que nous soyons tous des petits chats», a un jour tweeté Zooey Deschanel. N’est-ce pas twee?)
Les personnages de la série Portlandia
Le cardigan, les tote bags avec des inscriptions mignonnes
Brooklyn (le quartier le plus twee au monde)

Activités twee

Prendre des photos avec des filtres Instagram ou avec un appareil Polaroid
Se déplacer avec un vélo aux couleurs chatoyantes
Confectionner des objets soi-même
Faire des conserves
avec tout ce qui vous tombe sous la main (activité immortalisée dans un sketch de la série Portlandia où un couple de Twee s'enthousiasme à propos de toutes sortes d'aliments ou d'objets: «We could pickle that» - «Nous pourrions en faire des conserves»)
Faire des pâtisseries
Boire des cocktails fruités / sucrés

Pourraient aussi être twee: les villes-tramways, les smoothies Innocent, les biscuits Michel & Augustin, Amélie Poulain, etc.

Le Twee, ou le hipster sans ironie

Wes Anderson, Zooey Deschanel, les ukulele… N’est-ce pas la quintessence de la culture hipster? Oui, c’est vrai que ça y ressemble beaucoup. Pour les amateurs de mode et des typologies des micro-cultures, le Twee serait ce point situé dans l’espace à la convergence des cultures hipster, preppy et indie.

Source: The Flack

D'autant que géographiquement, on retrouve le twee dans les mêmes quartiers: Portland aux Etats-Unis dont la culture écolo et alternative a donné lieu à une hilarante série sur le mode de vie de cette population, Portlandia, Brooklyn où les néo-artisans voisinent avec les bars à jus frais confectionnés sur place, l'est parisien, les quartiers créatifs et «bobo» de Londres, Berlin, etc.

Au-delà des innombrables classifications pop dont raffolent les magazines parce qu’elles leur permettent de raconter quelque chose de nouveau à chaque numéro, il existe une distinction importante sur le fond.

Là où le hipster horripile par son indifférence hautaine, son appropriation ironique et décalée d’anciens mouvements de mode ou d’esthétiques ringardes et son air en permanence affecté, le Twee ne serait que naïveté et bienveillance, plaisir d’être au monde et de partager de belles choses. Une sorte de Ravi, comme on dit dans le sud…

Le site de la prêtresse Twee, Zooey Deschanel, contient même une rubrique entièrement consacrée aux... web cam de petits animaux.

Une jolie illustration d'Apak Studio en vente sur le site Etsy et qualifiée de science-fiction twee

Le Twee vit dans un monde de fantaisie. C’est pourquoi le monde imaginaire de Walt Disney  est considéré comme la première matrice de l’univers twee par Marc Spitz.

De la musique au cinéma: malaise dans la génération twee

Comme beaucoup de mouvements esthétiques issus de la culture populaire, twee a d’abord désigné un genre musical, qui s’est épanoui à la fin des années 1980 et au début des années 1990 au Royaume-Uni. Les spécialistes trouveront dans un article du magazine musical Pitchfork (bible twee) une discographie exhaustive des premiers groupes de pop twee, dont personne n’a jamais entendu parler, comme il se doit.


 

L’un des groupes phare du genre Twee s’appelle The Field Mice, les souris des champs. Tiens tiens, selon Spitz, la première icône twee n’est autre que Mickey Mouse, souligne un article de The Atlantic qui tente un peu laborieusement de définir les contours du style twee.

La musique twee, que votre grand-mère trouverait sans doute super chouette, indique une aspiration à (re)vivre dans un monde simple, «joli», tissé de relations profondes et authentiques entre les individus. Elle puise son harmonie et ses sonorités dans les contines pour enfants, quand les groupes ne jouent pas eux-mêmes sur des instruments achetés chez Jouet Club.

Un guitariste twee de Boston (oui, c’est pointu) aurait déclaré que le twee était «du punk sans colère». C’est sans doute ce qui le rend tellement niais.

Après être tombé dans l’oubli, le terme semble réapparaître à la fin des années 2000 dans la presse culturelle et la critique pour désigner l’esthétique du cinéma indépendant américain dont les meilleurs opus sont projetés au festival Sundance, devenu un genre très identifiable en soi.


 

Les refrains de musique twee avaient une évidence accrocheuse à laquelle il était difficile de résister (Belle and Sebastian sont les Beatles du twee selon l'Urban dictionary), mais l'adaptation à l'écran de la culture twee va faire évoluer les harmonies et teinter le mouvement d'une once de malaise. Les Twees sont des êtres sensibles, on l’a dit, et de ce fait très vulnérables, franchement inadaptés aux violences que réserve la vie sociale.

Le réalisateur Todd Solondz est sans le plus sombre et cynique des cinéastes américains associés au mouvement twee, surtout en raison de son film Welcome to the Dollhouse, littéralement «Bienvenue dans la maison de poupée» —peut-on rêver titre plus twee?– traduit cependant par Bienvenue dans l’âge ingrat. Dans cette comédie grinçante, des jeunes ados geeks, binoclards, marginaux sont confrontés aux mâles alphas et bad boys qui font la loi à l’école…

Plus tard, Solondz fera jouer les musiciens de Belle and Sebastian dans ses films, quant à Bienvenue dans l’âge ingrat, il recevra le Grand prix du jury du festival Sundance en 1996: nous sommes en plein royaume twee.

Wes Anderson mettra en scène des adultes-enfants et des enfants se comportant comme des adultes, et Solondz poursuivra son analyse tragicomique des vieux bébés comme dans Dark Horse.

Dans Kicking and Screaming réalisé par Noah Baumbach, sorti sur les écrans la même année que le film de Solondz Welcome to the dollhouse, «des étudiants qui viennent de passer leur diplôme ne font rien et en parlent d'une manière spirituelle». Pas étonnant qu'il soit considéré comme un vibrant hommage à la génération twee. «Il y a cette sorte de lassitude prétentieuse allant de pair dans le même temps avec une naïveté incroyable», analyse à propos de son personnage dans le film l’acteur Chris Eigeman, qui décrit à Spitz une génération qui ne souhaite rien tant que les grands événements de sa vie soient déjà derrière elle... 

Tous sont inadaptés aux normes qui régissent encore le monde des adultes, et ne désirent rien tant que de s’en évader pour se réfugier dans un univers sans frottement où tout serait aussi doux et inoffensif qu’un bac à boules d’une aire de jeux de magasin Ikea.

Une blogueuse exprimait il y a quelques années déjà le bien-être que lui procurait cette attitude mignonne et regressive. Une amie lui rétorquait que les Twees se complaisaient dans leur puérilité:

«Les vingtenaires et trentenaires réalisent que l’âge adulte est assez quelconque et veulent revenir à l’état d’ébahissement de l’enfance, quand les choses —et vous-mêmes– étaient vraiment intéressants.»

Etre twee n'est donc pas donné à tout le monde –il faut avoir les moyens matériels de ne pas se coltiner les contraintes de l'âge adulte– et peut être considéré comme un privilège. Une attitude qui va se généraliser dans la jeunesse dorée (les films de Sofia Coppola) et chez les enfants des classes moyennes, comme Todd Solondz l’explique à l’auteur de Twee:

«Il s’agit également d’un enjeu de classe. [Ne pas grandir] est un problème de privilégiés dans un monde qui est devenu une sorte de paradis consumériste.»

Face à cette désarmante incapacité à se battre et à affronter la vie et cette forme de mollesse autosatisfaite, la satire n'a pas tardé à reprendre ses droits, comme avec cette parodie qui condense tous les tics horripilants de l'esthétique «indie».

Et comme par hasard, l'ultime dialogue entre le héros barbu du sketch et sa copine délurée est le suivant:

«– Tu me fais me sentir comme un bébé

– Mais tu es un bébé.»

Même retour de bâton pour «Zooey», la chouchoute des twees, dont l'excentricité couplée à une minauderie permanente ont fini par exaspérer.

L'épineuse question de la sexualité twee

Que ce passe-t-il quand ces hommes et femmes-enfants sont attirés l’un par l’autre?

Selon un blogueur qui a établi les dix commandements du twee, «le sexe et le Twee ne font pas bon ménage. C’est pourquoi les gens qui sont des Twees n’ont pas de rapports sexuels. Ils “font l’amour”».

L’homme twee est issu «d'une génération d'hommes qui ne répondent plus à l'idéal masculin traditionnel», comme l’a expliqué Jessica Grose sur Slate à propos des «mâles oméga» des films des années 2010. Citant comme exemple le film Greenberg avec Ben Stiller, réalisé par... Noah Baumbach et dont l'affiche est en elle-même un théorie générale de l'homme twee. Tout s'emboîte.

Greenberg.

A ce stade, nous devons encore introduire un autre néologisme américain bizarre mais promis, ce sera le dernier et il ne reste plus que quelques paragraphes à lire.

Le type féminin qui se rapproche le plus du twee est ce que des critiques ont appelé la Manic Pixie Dream Girl, qu’on pourrait traduire par «Petite fée espiègle de rêve». Cet archétype, d’abord identifié dans le personnage joué par Kirsten Dunst dans la comédie romantique Rencontres à Elizabethtown (2005), correspond également au rôle de Natalie Portman dans Garden State (cultissime œuvre twee sorti un an plus tôt) puis à Zoeey Deschanel dans tous ces rôles (mais les spécialistes ne sont pas unanimes sur ce point).

Ci-dessous Zooey Deschanel en pleine montée de twee, imitant les pas de danses de la marelle et chantant «You make me feel like I'm just a child» («Tu me fais me sentir comme une enfant»).

Le sexe et le Twee ne font pas bon ménage. C’est pourquoi les gens qui sont des Twees n’ont pas de rapports sexuels

Un blogueur twee

Pour l’auteur du site Fun Culture Pop, qui dans un article de 2011, «Anatomie d'une Manic Pixie Dream Girl», est un des rares francophones à avoir abordé le phénomène, «la Manic Pixie Dream Girl est devenu le terme pop pour parler de toutes ces filles pleines de joie de vivre, légèrement délurées, un peu mélancoliques, tendrement excentriques qui aiment écouter des groupes alternatifs en chantant à tue-têtes les oreilles cachées par leurs gros écouteurs».

L’auteur de l'article de The Flack cité plus haut nous donne un aperçu d’une twee girl avec laquelle il est sorti, et qui était «le twee incarné»:

«Elle était très cool —beaucoup trop cool pour moi. Elle portait des vêtements vintage avant que cela devienne de rigueur [en français dans le texte]. Ses goûts musicaux étaient très twee. Elle m’a fait découvrir Belle & Sebastian et Saint Etienne. Elle marchait vers son bar à lait et achetait un œuf pour le petit-déjeuner et le ramenait à la maison dans sa jolie petite main de twee.»

Le critique de cinéma qui a inventé l’expression estime que cette fille-type, «existe uniquement dans l’imagination exaltée de délicats auteurs-réalisateurs pour apprendre aux jeunes hommes profondément sensibles à embrasser la vie et ses infinis mystères et aventures».

Une chroniqueuse du New Stateman considère que «cette fascinante intello solitaire avec sa joie de vivre [en français dans le texte] magique [..] ennuie à mourir quiconque aime que les femmes existent dans toute leur dimension» [traduction de l’article à lire ici]. 

500 Days of Summer.

Les critiques féministes ont embrayé et se sont acharnées sur l’archétype féminin né de ce mouvement, l’ont conspué, l’accusant d’être un fantasme, un cliché et une soumission aux désirs masculins et de ne servir que de second rôle et même de prétexte scénaristique dans des histoires où un homme sensible et désorienté retrouve le sens de la vie grâce à elle.

Le personnage de Her de Spike Jonze, en choisissant de tomber amoureux d'un ordinateur, a poussé cette volonté d'épouser son fantasme et de vivre une relation imaginaire dans ses conséquences ultimes: dans le royaume des Twees, on n'est jamais mieux servi que par ses propres névroses.

Twee: The Gentle Revolution in Music, Books, Television, Fashion, and Film

Marc Spitz

Commander

 

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