Monde

SOS Nigeria

Pierre Malet, mis à jour le 24.01.2011 à 16 h 09

Le Nigeria est un Etat défaillant, et ne semble pas prêt à se pacifier.

Le Nigeria fait peur à ses voisins. Ces craintes ne naissent pas de la puissance du «géant de l'Afrique» —qui compte 150 millions d'habitants, soit un Africain sub-saharien sur cinq, et dont la population pourrait doubler d'ici à 2050. Elles ne sont pas davantage dues au fait que le Nigeria possède les plus importantes réserves pétrolières du continent. Ou encore à ce qu'il est le fief d'un islamisme particulièrement virulent. Même si la secte des «boro haram» a terrorisé jusqu'à la fin juillet les habitants de la région de Maiduguri, ce n'est pas elle qui inspire la peur.

Non, si le Nigeria inquiète, du Bénin au Cameroun en passant par le Niger ou le Sénégal, c'est bien davantage en raison de la faiblesse de son Etat central. La crise des «boro haram» au cours de laquelle près de 1000 personnes auraient trouvé la mort a montré que le gouvernement central ne contrôle pas grand-chose dans la majorité des états de la Fédération. Les Islamistes de «boro haram» faisaient régner la terreur depuis des mois dans le nord-est en toute impunité.

Depuis 2000, la charia a été instaurée dans douze des trente six états de la Fédération sans que les autorités ne réagissent. Alors même que l'imposition de la charia est contraire à la constitution. Et que la moitié des habitants du pays sont chrétiens. Seule l'armée a réussi à rétablir un semblant d'ordre dans le nord-est du Nigeria, mais à quel prix ? Lors de la répression du mouvement «boro haram», les forces de l'ordre se seraient, elles-mêmes, rendues responsables de nombreuses exactions et d'exécutions sommaires. La police a abattu des islamistes qui auraient sans doute dû être jugés pour les crimes commis.

Le delta du Niger
, l'extrême sud de ce pays grand comme deux fois la France, échappe tout autant au contrôle de l'Etat central. La guérilla du MEND (mouvement pour l'émancipation du delta du Niger) a réussi à diminuer de moitié les exportations de pétrole du pays. En 2000, le Nigeria procédait à l'extraction de 3 millions de barils par jour. Depuis lors, l'ex-premier producteur de pétrole d'Afrique a été supplanté par l'Angola. Il doit désormais se contenter d'extraire à peine plus d'un million et demi de barils par jour. Officiellement. Car en réalité, une grande partie de la production est exportée illégalement. Avec l'assentiment des rebelles du MEND, mais aussi celui de puissants dirigeants politiques et hommes d'affaires.

Violence inextricable

Au Nigeria, l'état fédéral est loin d'avoir le monopole de la violence légitime. Tout un chacun se sent habilité à en faire usage. Même dans le sud-est, l'ex-Biafra, des milices privées font la loi. Quand une région commence à échapper au contrôle de l'Etat la réaction est tout aussi brutale que disproportionnée. Ainsi lorsque la révolte a commencé à gronder dans le delta du Niger, au début des années quatre vingt dix, les autorités centrales ont refusé de discuter avec les porte-parole des populations mécontentes. Le plus célèbre d'entre eux, Ken Saro Wiwa, écrivain et écologiste, qui voulait défendre le droit de son ethnie (les ogonis) au développement et à la justice a été pendu par le régime militaire de Sani Abacha en novembre 1995. Depuis une décennie, la révolte des peuples du delta du Niger se radicalise. L'insécurité va croissante dans cette région pétrolière qui assure 95 % des rentrées en devises du Nigeria. Outre les sabotages d'oléoducs, les prises d'otages d'expatriés se multiplient depuis une dizaine d'années.

Désormais, même les Nigérians ne se sentent plus à l'abri. Certains d'entre eux, employés par les compagnies pétrolières, préfèrent scolariser leurs enfants dans d'autres régions du Nigeria, de peur des kidnappings. Récemment les rebelles du MEND ont gagné en assurance. Ils ont attaqué des installations pétrolières à Lagos, la capitale économique, à des centaines de kilomètres de leur base. Les Nigérians ont alors compris que la guerre du delta n'était pas un simple concept. Mais qu'elle pouvait les toucher dans leur chair et dans leur vie quotidienne puisque des pénuries d'essence à Lagos ont commencé juste après cette démonstration de force.

L'impasse des négociations

Les rebelles du MEND sont d'autant moins enclins à négocier que depuis quarante ans leur région a été pillée. L'extraction pétrolière a rapporté des centaines de milliards de dollars dont ils n'ont jamais vu la couleur. Leurs villages sont toujours dépourvus d'eau, d'électricité, de routes et d'écoles. Ces peuples de pêcheurs doivent survivre dans une lagune souillée de naphte en mangeant des poissons devenus cancérigènes. Avec sa gestion calamiteuse de cette crise, le gouvernement fédéral a perdu toute légitimité aux yeux des habitants du delta. Et bien souvent du reste du Nigeria. Wolé Soyinka, premier africain prix Nobel de littérature et conscience du Nigeria, a récemment déclaré que le combat du MEND lui semblait justifié.

Les autorités fédérales sont d'autant moins légitimes pour condamner les violences du MEND qu'elles sont elles-mêmes issues d'une suite ininterrompue de coups de force. Depuis son indépendance, acquise en 1960, le pays n'a pas connu «d'élections démocratiques». L'actuel dirigeant, le président Mussa Yar Adua a été élu en 2007 à l'issue d'une énième farce électorale. Comme ses prédécesseurs, il a été coopté par les «hommes forts» de l'armée. Ce «régime militaire» aurait un semblant de légitimité s'il gérait bien les deniers publics ou s'il assurait la sécurité des citoyens. Mais les détournements d'argent se comptent en centaines de milliards de dollars. Quant à la sécurité, le régime ne parvient même pas à assurer celle de ses dignitaires. Un convoi militaire qui transportait en 2003 la fille d'Olusegun Obasanjo, le président en exercice jusqu'en 2007, a été attaqué par des bandits de grand chemin. Bilan, trois morts. Deux ans plus tôt, Bola Ige, ministre de la justice, avait été poignardé à mort à son domicile.

Les Nigérians souffrent bien souvent d'un complexe de supériorité vis-à-vis des autres Africains : ils considèrent leur pays comme les «Etats-Unis» de l'Afrique et veulent exporter leur modèle. De Douala à Dakar en passant par Cotonou, cette perspective ne fait pas rêver grand monde. Loin s'en faut.

Pierre Malet

Image de une: REUTERS/Akintunde Akinleye; des officiers de sécurité nigérians se tenant près de motos brûlées, à Maiduguri dans le Nord du Nigeria, 3 août 2009.

Si vous avez aimé cet article vous aimerez peut-être «Les Talibans de l'Afrique noire» ou «Maroc, les illusions perdues».

Pierre Malet
Pierre Malet (91 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte