France

Sarkozy est mis en examen, pas hors-jeu

Eric Dupin, mis à jour le 03.07.2014 à 15 h 21

Le temps de la justice est long et l'ancien Président est loin d'être au stade d'une imminente mise hors-jeu par des voies judiciaires. En attendant, il risque plutôt d'exploiter cette épreuve, à l'égal de Berlusconi en son temps.

Nicolas Sarkozy quitte un restaurant parisien le 2 juillet 2014. REUTERS/Benoit Tessier

Nicolas Sarkozy quitte un restaurant parisien le 2 juillet 2014. REUTERS/Benoit Tessier

Ils vont un peu vite en besogne ceux qui croient l'entreprise de reconquête engagée par Nicolas Sarkozy réellement entravée par les affaires qui le rattrapent. La mise en examen pour «corruption active» et «trafic d'influence» de l'ancien chef de l'Etat a certes de quoi sidérer l'opinion. Mais rien ne prouve, à ce stade, qu'elle est de nature à ruiner ses ambitions politiques.

Sans sous-estimer le moins du monde la gravité des accusations et des suspicions qui pèsent sur l'ancien président de la République, plusieurs caractéristiques de notre vie politique conduisent à relativiser fortement leurs conséquences probables sur les batailles qui s'annoncent.

Les deux grandes formations gouvernementales que sont le PS et l'UMP ont beau défendre des politiques publiques fort peu contrastées, le sectarisme propre à la culture politique française continue à dominer les esprits. Chaque épisode de l'actualité est vu à travers le prisme d'un «campisme» pavlovien par de très nombreux électeurs.

Cet esprit partisan étroit, fort peu attentif à la réalité des faits, mène tout droit au complotisme. Huit sympathisants de l'UMP sur dix sont convaincus que Sarkozy n'est pas «traité comme n'importe quel justiciable». Sa dénonciation d'une «instrumentalisation de la justice» contre lui ne convainc pas l'ensemble des Français mais fait mouche auprès de ses électeurs potentiels. Or c'est bien l'essentiel pour celui qui projette de reprendre le contrôle du principal parti de droite.

Cynisme et désabusement

L'impact des affaires sur le cours des carrières politiques ne doit, par ailleurs, pas être surestimé. L'histoire récente est certes riche en chutes spectaculaires comme celle de Jérôme Cahuzac, convaincu de dissimulation et de fraude fiscale. Mais l'accumulation même de scandales de toutes sortes produit aussi un phénomène de saturation générateur de réactions désabusées.

Constamment bombardée par la litanie des «affaires», l'opinion est tentée de réagir avec un certain cynisme. Nicolas Sarkozy et Jérôme Cahuzac, Patrick Balkany ou Jean-Marie Le Guen: le feuilleton interminable des accusations de toutes sortes incite à mettre tout ce beau monde dans le même sac avec un haussement d'épaule. Ce déplorable relativisme moral est tout bénéfice pour les cibles les mieux dotées en ressources politique.

Sarkozy est d'autant mieux armé pour résister aux épreuves judiciaires qu'il a de longue date fait de la dénonciation de la magistrature l'un de ses marqueurs politiques. Toujours suspectés de «laxisme» ou de «parti pris», les juges ne sont pas très populaires en France, surtout à droite de l'échiquier. Les critiquer est presque aussi payant que de s'en prendre aux médias...

Les condamnations n'arrêtent pas, à elles seules, les carrières politiques comme de nombreux exemples l'ont prouvé. L'ancien ministre Pierre Bédier (UMP), condamné pour corruption passive, vient d'être réélu conseiller général des Yvelines ce dimanche. Ce cas de figure est tellement fréquent que l'on a pu théoriser l'existence d'une «prime à la casserole».

Leçons du berlusconisme

Le cas du député-maire de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), Patrick Balkany, est emblématique de cette invraisemblable capacité à surmonter les épreuves judiciaires. Condamné à plusieurs reprises, la première fois dés 1996, le fidèle ami de Sarkozy a toujours su garder la confiance de ses électeurs.

Mais ce sont peut-être les aventures de Silvio Berlusconi qui sont le plus susceptibles de donner de l'espoir à Nicolas Sarkozy. Le magnat italien, plusieurs fois chef du gouvernement de son pays, a été mis en examen dans toute une série d'affaires dès 1994. Mais il faudra attendre 2013 pour qu'il essuie sa première condamnation définitive et qu'il soit, par la suite, contraint d'abandonner ses activités politiques.

Le temps de la justice est long et l'ancien Président est loin d'être au stade d'une imminente mise hors-jeu par des voies judiciaires. En attendant, il risque plutôt d'exploiter cette épreuve, à l'égal de Berlusconi en son temps, pour se poser en victime d'un «système» et d'une gauche qui chercheraient à l'abattre.

Tout cela laisse penser que le mis en examen reste le «favori», selon le mot de Jean-Pierre Raffarin, pour l'élection de novembre à la présidence de l'UMP. Les sympathisants de ce parti continuent à le préférer à ses concurrents et cet avantage est très certainement bien plus net dans le noyau des adhérents du mouvement qui en décideront à l'automne.

L'image de l'ancien président n'en est pas moins sérieusement atteinte dans l'ensemble de l'opinion. Les affaires diverses et variées qui menacent Sarkozy le ramènent encore et toujours à son passé, et à ses facettes les plus sombres. Sa manière de réagir, avec le culot et la brutalité qui le caractérisent, prouve qu'il n'a nullement changé.

La tentative de se présenter en homme neuf, voulant «tout changer» après avoir tiré les leçons de son expérience, s'en trouve compromise.

On imagine aisément François Hollande se réjouir d'une telle situation. Encore serait-il bien inspiré de modérer son plaisir. Le premier objectif stratégique de Sarkozy est de souder la droite autour de lui. Et dans le jeu tripolaire PS-UMP-FN qui gouverne désormais la vie politique française, la capacité de rassembler son propre camp devient décisive. Le scrutin présidentiel de 2017 risque fort de se jouer au premier tour.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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