Coupe du monde 2014Sports

S’il vous plaît, arrêtez de nous bassiner avec le France-Allemagne 1982 de Séville

Mathieu Grégoire, mis à jour le 04.07.2016 à 12 h 55

Les défaites magnifiques restent dans les mémoires, on l'a bien compris avec ce match. On l'a trop compris.

Le gardien ouest-allemand Harald Schumacher s'apprête à percuter le Français Battiston, le 8 juillet 1982 à Séville. STAFF/AFP.

Le gardien ouest-allemand Harald Schumacher s'apprête à percuter le Français Battiston, le 8 juillet 1982 à Séville. STAFF/AFP.

Deux ans après leur duel en quart de finale de la Coupe du monde au Brésil, la France et l'Allemagne se retrouvent à nouveau face à face en demi-finale de l'Euro, jeudi 7 juillet 2016, à Marseille. L'occasion de revenir sur la nostalgie plombante pour le match de Séville, qui occupa les deux équipes en 1982.

Une estimation, une seule, pour commencer. 25 millions. Voilà le nombre approximatif de Français qui sont nés après le 8 juillet 1982, si l’on se base sur les statistiques de l’Insee.

Ils ne pourraient distinguer les traits de Patrick Battiston, d’Harald Schumacher ou de Charles Corver sur une photo. Le nom de Sanchez Pizjuan leur rappelle vaguement un révolutionnaire mexicain, ou un cinéaste espagnol. Michel Platini? C’est un politicien habile, avec quelques scrupules de plus que Sepp Blatter, peut-être. «Ah, il a été footballeur? Meilleur que Zinédine Zidane, ou pas?»

D’accord. On exagère. Mais Séville 1982, en même temps, c’est le paroxysme de l’emphase, tout sens de la mesure est laissé aux oubliettes. Pierre-Louis Basse en a tiré un essai enflammé. Benoît Hopquin, grand reporter au Monde, un article shakespearien. Les souvenirs des cinquantenaires se succèdent, oppressants, avec une grande tendance masochiste à remuer le couteau dans la plaie.

Au moins, avec la génération Knysna, la donne est plus simple. Les jeunes ont fait «reset», une fois pour toutes. Les grandes et honteuses débandades disparaissent vite des mémoires.

«Mes joueurs n'étaient pas nés, je vais leur parler de quoi?»

Les défaites magnifiques un peu moins, on l’a bien compris avec Séville 1982 (ou Glasgow 1976). On l’a trop compris. «Mes joueurs n’étaient pas nés, je vais leur parler de quoi?», a dit Didier Deschamps mardi. «Joachim Low a tout à fait raison. Respect pour les anciens et ce qui s’est passé, mais on ne va pas jouer les anciens combattants. C’était il y a longtemps. Ce sont des moments cruels, puisqu’on en parle encore aujourd’hui. On ne va pas parler de revanche ou quoi que ce soit.»

Mon père a regardé ce match, mais ne m’a jamais raconté sa soirée. Tant mieux. Je n’ai pas été prisonnier de ses regrets, j’ai pu suivre les équipes qui me plaisaient. Pas les Bleus, ils n’étaient pas au Mondial américain de 1994. Mais le Nigéria de Rashidi Yekini et la Suède du duo Brolin-Dahlin, deux formations pour lesquelles je me suis pris d’affection.

Puis sont arrivés l’Euro 1996, les prémices, le Mondial 1998, le sacre, l’Euro 2000, l’hégémonie. Quatre ans d’une inexorable conquête des Bleus, des titres glorieux.

Certains trouvaient bien le moyen de recaser Séville, à la faveur d’un match amical contre l’Allemagne, inéluctablement conclu par une victoire (1-0 en 1996, 1-0 en 2001, et bien sûr ce 3-0 magistral à Gelsenkirchen en 2003)… Drapé dans les oripeaux d’une équipe de France qui gagne, ce n’étaient pour moi que des réminiscences de losers.

Allemagne-France (0-3), le 15 novembre 2003 à Gelsenkirchen.

Et pas question de me parler du flamboyant style français martyrisé par les Allemands à Séville, de ce beau jeu de la bande à Giresse-Genghini-Platini, à une époque où la formation d’Hidalgo évoluait parfois avec trois numéros 10 sur la pelouse. L’équipe de Jacquet-Lemerre n’en avait qu’un, ZZ, qui signait ses initiales à la pointe des crampons, et cela suffisait bien pour avoir des frissons. Le reste mélangeait puissance du milieu, rigueur de l’arrière-garde, piqûres stupéfiantes du «Snake» Youri Djorkaeff.

Les colosses ne sont plus allemands

Dans son papier, Benoît Hopquin dépeint les joueurs allemands en «colosses marmoréens tout droit sortis de quelque spartakiade, fors le lutin Littbarski, mauvais génie qui fut notre bourreau. Les noms sonnaient massifs, rugueux, intimidants: Breitner, Briegel, Fischer, Förster, Magath, Stielike, Rummenigge.»

Pour moi, Lens 1998, face au Paraguay, vaut tous

les Séville 1982.

 

Les colosses ont pourtant changé de camp depuis longtemps. Je me souviens de mes colocataires allemands Jan et Konstantin lors de mon séjour Erasmus à Prague, en 2004, émus par le gabarit de Marcel Desailly, Lilian Thuram ou Patrick Vieira. «Ce n’est pas ‘‘Allez les Bleus", mais "Allez les Blacks’’!», ironisaient-ils, alors que la Mannschaft commençait à peine à s’ouvrir au métissage –elle s'est rattrapée depuis.

Avec mes Bleus d’après Séville, on ne s’ennuyait pas moins, au contraire. La prolongation face à l’Italie en 1998, les dernières minutes irrespirables du quart de finale de l’Euro 2000 face à l’Espagne. Combien de fois allions nous faire des frappes dans le jardin à chaque temps mort, tant la tension devenait intense?

Pour moi, Lens 1998, face au Paraguay, vaut tous les Séville 1982. Le lendemain du but en or de Laurent Blanc, en ce dernier jour de collège, nous étions une poignée d’amis à nous prendre dans les bras sans même se parler, tant la peur avait été partagée dans les différents foyers. A chaque arrêt de Chilavert, le stress grimpait aussi vite que Pantani les cols du Tour de France cette année-là.

J’avais 13 ans, j’étais en transe. Pas besoin de convoquer Camus, Shakespeare, Calet sur cette pelouse de Félix-Bollaert, voire Kierkegaard ou Nietzsche sur le banc des remplaçants. Ce n’était que du foot, mais c’était beau.

Le football renouvelle les émotions

Il est dommage de rester bloqué à Séville 1982, même si les émotions étaient à leur climax. Le football offre l’avantage de les renouveler. Un exemple, pioché lors du huitième de finale Argentine-Suisse (1-0 a.p.). Comment rester insensible au sort de Blerim Dzemaili, qui aurait pu être un héros mais ressassera à jamais cette malheureuse combinaison tête-poteau-tibia-sortie-élimination?

La qualification de l'OM face au Borussia Dortmund, en 2011.

La démonstration face au Brésil en 1998 et le happy end inespéré contre l’Italie en 2000 n’ont pas anesthésié mon enthousiasme, pas plus que cinq saisons à couvrir un OM souvent aussi excitant qu’un Xanax. Le 8 décembre 2011, à Dortmund, au milieu de 60.000 compatriotes d’Harald Schumacher qui se rêvaient plutôt en Mario Goetze, j’ai vu Marseille tanguer sous les attaques répétées du Borussia, l’angoisse sur les visages de Steve Mandanda ou Loïc Rémy menés 2 à 0 en moins de trente minutes et proches de la déroute.

J’ai vu de la bravoure, la volonté de ne pas couler, des joueurs allemands soudainement incrédules, le dos voûté. J’ai vu un retour surréaliste et une frappe de Mathieu Valbuena au crépuscule de la rencontre, qui a scellé un succès 3-2 et une qualification d’outre-tombe.

L’entraîneur de l’OM s’appelait Didier Deschamps, Dortmund partait à l’abordage, comme l’Allemagne de ce Mondial 2014. Rendez-vous vendredi à 18 heures pour se créer de nouveaux souvenirs. 

Mathieu Grégoire
Mathieu Grégoire (29 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte