Comment la «crise requin» à La Réunion s’est transformée en une crise identitaire

La plage de la Grande Anse à la Réunion le 3 juin 2010, REUTERS/Charles Platiau

La plage de la Grande Anse à la Réunion le 3 juin 2010, REUTERS/Charles Platiau

Le requin divise l’opinion publique: il est vu comme un coupable qu’il faut condamner pour certains et comme une arme anticolonialiste pour d’autres.

Depuis 2011, l’île de la Réunion est plongée dans une crise humaine, financière et sociale à cause des squales. Si le «risque requin» a toujours été présent dans les eaux littorales, sa manifestation n’a jamais été aussi régulière.

2011 – marquée par le brutal retour des requins avec six attaques enregistrées— a rompu le fragile équilibre environnemental et social de la Réunion. Ces dernières années, 17 attaques de squales ont été recensées (la dernière datant du 22 juillet dernier à Saint-Leu), ayant causé le décès de cinq personnes et l’amputation de trois autres – des surfeurs, des body-bordeurs, des nageurs– dans la bande des 300 mètres du littoral ouest de l’île.

Au-delà des tragédies humaines et des conséquences financières provoquées par ces attaques, celles-ci ont contribué à créer un climat de tension sociale et raciale de par les points de vue divergents des acteurs concernés: surfeurs (en majorité métropolitains), écologistes, autorités et l’opinion publique réunionnaise.

Suite à ces attaques à répétition, un conflit a éclaté entre les «zoreys» (les Français venus de métropole, soit des Blancs, souvent surfeurs) et les créoles (dit «locaux»). Les premiers considèrent les requins comme triplement «coupables» –coupables de la mort de leurs proches, coupables de les empêcher de surfer les vagues parfaites de l’ouest de l’île et coupables de la crise économique qui affecte la Réunion avec la baisse du tourisme. Les deuxièmes ne se sentent pas concernés par cette affaire qui fait de l’ombre à leurs propres problèmes,  et notamment les problèmes que rencontrent les agriculteurs réunionnais.

«Ce surfeur a commis le crime d'entrer dans l'océan»

«Chaque nouvelle attaque est l'occasion de faire resurgir le débat au sein de l'opinion publique réunionnaise» m’a dit Christophe, un métropolitain vivant à Saint Gilles de la Réunion. Entre la communauté de la mer, qui se sent privée d'un espace qu'elle partageait jusqu'à lors avec la faune marine, les scientifiques/écolos, qui mènent des études longues dans le temps pour tenter de cerner le problème, et les politiques, qui par peur de la responsabilité qui leur incombe, préfèrent interdire toute activité nautique, la Réunion souffre d'une crise qui l'impact sur toutes les sphères de sa société.

La dernière attaque du 22 juillet 2014 n'a fait qu'exacerber les tensions racistes et anti surfeurs, et ce, plus particulièrement sur les réseaux sociaux, où les insultes ont fusé envers les surfeurs qui bravent l’interdiction de la baignade.

S’ils veulent surfer, qu’ils aillent en métropole

Véronique, 32 ans

Pour Véronique, une femme de 32 ans qui habite à l’Etang Salé, «ce surfeur a commis le crime d'entrer dans l'océan. Et qui dit crime dit condamnation » dit-elle amèrement, avant de reprendre:

«Le requin est juge. Et maintenant, c’est reparti pour un tour. S’ils veulent surfer, qu’ils aillent en métropole. Vous ne verrez jamais un Créole se faire attaquer par un requin parce que la mer passe au second plan pour nous, surtout après les interdictions de baignade!»

Les créoles et la mer

Le rapport des créoles à la mer s’explique de par leur histoire. Au début du XVIIe siècle, lors des voyages en bateaux vers l’Inde, la Réunion n’était qu’un point de ravitaillement: l’insularité s’est donc construite au dépend du littoral.

Aussi, historiquement, les Réunionnais n’ont eu que peu d’attrait pour la mer. Au temps de l’esclavage, elle était synonyme d’évasion et donc interdite du regard par les maîtres. Pour les planteurs et colons locaux, elle représentait la métropole et son lot de complications.

C’est donc avec l’installation progressive de métropolitains sur les côtes de l’île que s’est réellement développée l’activité nautique à la Réunion. Résultat, aujourd’hui, quand on regarde la démographie de l’île, les villes balnéaires regroupent principalement des métropolitains, alors que les régions des hauts et de l’est sont souvent habitées par des créoles.

Dans un communiqué du 29 novembre 2013, le collectif Océan prévention Réunion (OPR) précisait  que:

«Les activités nautiques balnéaires sont de culture blanche. Elles ont été introduites avec l'arrivée de nombreux Français dans le cadre de la départementalisation de 1946...

 

Ces fonctionnaires avaient emmené avec eux, dans leurs bagages, toute cette culture nautique récréative dans le prolongement d'une "civilisation des loisirs" en devenir...

 

Notre île était ainsi devenue un des lieux les plus convoités de la planète pour les activités nautiques. D'autre part, les logiques distinctives culturelles ont amené notre unique zone balnéaire à être habitée principalement par des blancs.»

Colère des surfeurs

Dans cette crise, les plus touchés sont bien évidemment les surfeurs, victimes directes des squales. L’interdiction de la baignade a créé une tension compréhensible chez ces fanatiques de barrels, de vagues glassy, de roller et de glisse calme en longboard dont la vie tourne autour de la mer. Devant ce constat noir aux reflets rouge sang, ils se sentent condamnés à l'exil ou à vivre dans une prison dorée.

Après les attaques, la communauté des surfeurs s’est donc rassemblée pour se faire entendre. Les ligues de surf locales et françaises sont entrées dans la partie. L’un des premiers rassemblements de surfeurs date de 2011, après le décès du surfeur professionnel Mathieu Schiller.

A cette occasion, les surfeurs ont visé la députée-maire Huguette Bello, venue s’exprimer sur la situation et qui a rappelé avec véhémence que «les ancêtres lui interdisaient ces zones de baignade» considérées comme dangereuses.  La colère de la foule à l’encontre de la députée créole –qui insistait par ailleurs sur son appartenance à ces terres en proclamant «c’est mon pays monsieur, je connais mon pays»– a été perçue comme une remise en question de sa capacité à gérer le problème et à gérer son secteur de l’île.

Suite à cette évènement, OPR (dans le document précédemment évoqué) a noté qu’ «[i]l n'en faudra pas plus pour alimenter jusqu'à aujourd'hui la frange dure indépendantiste locale qui nous demande depuis de laisser tranquille "les requins réunionnais", devenu depuis un instrument inespéré pour ENFIN châtier la communauté blanche balnéaire accusée de néocolonialisme, accusée d’avoir accaparé les richesses de l'île. »

Pour certains autochtones réunionnais –terme utilisé par certains créoles pour se définir en tant que gardiens de l’île–, cette opposition a mis en lumière la mentalité communautaire de certains métropolitains et a été vécu comme du racisme anti-réunionnais. Les surfeurs, quant à eux, ne pensaient qu’à venger leur proche, exterminer le coupable et avoir une solution rapide de la part des élus réunionnais pour pouvoir repartir à l’eau dans les plus brefs délais.

1,4 million d'euros débloqués

Pour répondre à leur requête, l’Etat, les collectivités et les autorités locales ont déversé 1,4 million d’euros, une somme jugée insuffisante par les surfeurs qui en demandaient plus afin de sécuriser les spots de surf et de baignade. Des fonds que les créoles, eux, auraient préféré voir l’Etat investir autrement, et créer des externalités positives pour l’ensemble de l’île (ou répondre à leurs problèmes liés à la récolte de la canne à sucre) au lieu de ne satisfaire que quelques «privilégiés».

Mais, à la suite des attaques répétitives, les autorités ont finalement choisi d’interdire toute activité nautique afin de prévenir toute attaque. Fou de rage, le collectif «Rend à nou la mer, rend à nou la Réunion» s’est exprimé pour lever l’interdiction d’accès à la mer, mettre en œuvre des mesures de protection efficaces des usagers, finaliser l’étude pour une reprise de la pêche traditionnelle et adapter les règles de la réserve marine, tenant ainsi de fédérer l’opinion publique autour des doléances précitées.

Si le collectif avait pour vocation de «rassembler les Réunionnais», seule la partie anti-requin s’est sentie concernée et ces revendications incessantes ont par ailleurs envenimé les choses. Depuis, d’autres attaques se sont produites, de quoi sérieusement envenimer les débats locaux. Après l’attaque du 22 juillet dernier, OPR publiait ce communiqué:

«Le fait que l'État refuse toujours de reconnaître qu'il ne s'agit pas QUE d'un problème de comportement à l'île de la Réunion mais bien un problème sanitaire grave […]

 

Les insultes et les injures révèlent le profond malaise que nous tentons de vous expliquer: les activités nautiques sont ethnicisées à l'île la réunion et votre piétinement  finira par conduire tôt ou tard vers des dérapages... qui auraient pu être évités si il n'y avait pas une telle stigmatisation initiale, ou si les grands acteurs avaient fait l'effort d'inverser la tendance en tentant de rattraper cette dérive ethnique. »

La boîte de Pandore de la colonisation 

Nous avons le sentiment que la population réunionnaise est complètement absente des débats

Didier Berfeuille

Depuis les attaques des squales, toutes les préoccupations de la Réunion convergent vers la crise requin parce que, selon les Réunionnais installés sur les terres depuis longtemps, l’Etat ne daigne qu’écouter les revendications des blancs. La boîte de Pandore de la colonisation semble s’être rouverte: certains créoles craignent que les «zoreys» se réapproprient encore une fois la terre en octroyant un droit supplémentaire – la conquête de l’océan.

Le conflit remet des rapports de domination hérités du colonialisme au goût du jour, et beaucoup de locaux ont l’impression que même si la Réunion est devenue un département français, ils n’ont pas acquis l’égalité dans les faits.

Aujourd’hui, une partie des Réunionnais se sentent dépossédés de leur île, et estiment que la majeure partie de la population n'a jamais été consultée sur les points cruciaux de cette affaire. C'est le cas de Didier Berfeuille, activiste réunionnais vivant à la Possession:

«On a envie que les autorités nous écoutent. Nous avons le sentiment que la population réunionnaise est complètement absente des débats. Aujourd’hui, ils sont en train de nous exclure de toutes les décisions. Il faut donc que la population réunionnaise s’unisse et fasse entendre sa voix.»

«S’ils ne sont pas contents avec la nature, ils ont qu’à partir»

Comme lui, une part grandissante de la population réunionnaise a l’impression que l'Etat sacrifie son patrimoine marin au bénéfice exclusif de la poignée de surfeurs/pêcheurs/chasseurs. Lorsque je l’ai interrogé, Marie Payet, une créole de 45 ans, m’a répondu belliqueusement:

«Lontempt la vé pouin surfeur la réunion avent mai 1968 le créole la pi le droit pêche é toute lé réservé pou un tas téte blonde mi dit bien fé si requin i attaque a zot» (Avant mai 1968, il n’y avait aucun surfeur à la Réunion. Mais depuis, le créole n’a plus le droit de pêcher parce que la mer appartient aux blonds. Alors s’ils se font attaquer par un requin, c’est bien fait pour eux).

La majorité des Réunionnais présents sur l’île depuis des générations affirment qu’ils se sont toujours bien entendus avec les requins parce que chacun respectait le territoire de l'autre. Certains affirment même que ce qui arrive est la faute des zoreys. «S’ils ne sont pas contents avec la nature, ils ont qu’à partir», s'exclame Bernard Fontaine, un créole de Saint-Gilles. Personne n'a le droit de dire aux Réunionnais comment gérer les problèmes de leur île.»

D’autres, emportés dans une folie protectionniste, voient d’un mauvais œil le nombre croissant d'Européens qui s’installent sur l'île, attirés par le climat agréable, l’exotisme et l'emploi facile, en profitant de la fuite de cerveaux locaux qui partent faire leurs études supérieures en métropole, et qui y restent. Certains parlent même de «déportation ethnique» ou de «génocide par substitution» –expression employée par Aimé Césaire dès la fin des années 1970 pour décrire le remplacement des populations locales par des gens venus d’ailleurs. Dans cette logique, les métropolitains sont vus comme des intrus qui s’installent sur les côtes de l’île et qui, en conséquence, font monter le foncier et le prix des loyers, créant de fait une exclusion sociale et raciale.

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