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La guerre entre les journaux et le web

Jack Shafer, mis à jour le 06.08.2009 à 10 h 37

Pour la presse traditionnelle, l'Internet est un parasite qui pille les contenus et ne laisse aucune place à la qualité.

L'industrie des journaux et ses alliés ont de nombreux griefs contre le Web. Ils disent que le Web est un parasite, qu'il copie les contenus papier et qu'il vole ses annonceurs. Ils soutiennent que les créateurs du Web ne publieront jamais ces articles de fond si nécessaires à la démocratie, des articles qu'on trouvait dans les journaux avant que le Web n'arrive et ruine le paysage médiatique. Avec une restructuration des lois sur le copyright, ils veulent tenir le Web en laisse. Et ils s'insurgent aussi contre la diminution de la qualité du journalisme poussée par un Web ayant habitué ses lecteurs à une gratuité de l'information.

Qu'importe la pertinence de ces récriminations, ce n'est pas la première fois que des médias installés tiennent des nouveaux pour responsables de la fin du monde. Dans son livre de 1995, extrêmement bien documenté Media at War: Radio's Challenge to the Newspapers, 1924-1939 (La guerre des médias: la radio défie les journaux, 1924-1939), l'universitaire Gwenyth L. Jackaway esquisse un échantillon de plaintes similaires soulevées par les journaux contre la radio, le nouveau média des années 1920 et 1930.

Le parallèle entre les médias d'alors et d'aujourd'hui n'est pas parfait, mais une fois la guerre entre les journaux et la radio passée en revue, on possède ce qu'il faut d'éclairage pour cadrer ce qui aujourd'hui se trame sous la bataille pour les dollars des annonceurs. En cours de route, Jackaway montre que l'industrie des journaux était aussi piteuse dans les années 1930 qu'elle l'est aujourd'hui et laisse entendre que ce conflit moderne pourrait très bien se résoudre tout seul.

Comme le Web aujourd'hui, c'est commercialement que la radio a affaibli les journaux, en perturbant cette identité institutionnelle qu'ils s'étaient échafaudée, écrit Jackaway. Le nouveau média poussait les journalistes et les lecteurs à se demander «Qui est un journaliste? Qu'est-ce qu'une information? Comment ces informations devraient-elle être diffusées? Quelles sont les règles concernant le fond et la forme d'un message informatif acceptable?»

La radio a aussi brisé la structure institutionnelle d'alors qui liait journaux et agences de presse et dont le partenariat déterminait la livraison des informations régionales et nationales. La radio pouvait très facilement contourner les canaux d'informations habituels des journaux en passant directement des agences de presse aux auditeurs. Et, enfin, la radio battait à plate coutures la fonction institutionnelle des journaux avec ses reportages en direct sur n'importe quoi, des manifestations sportives aux conventions politiques, permettant aux auditeurs d'accéder à l'actualité en train de se faire, plutôt que de leur demander d'attendre le lendemain pour prendre connaissance des informations.

Même si elle n'est pas totalement similaire à la gué-guerre entre les journaux et le web, la bataille médiatique des années 1920 et 1930 rappelle certaines des pommes de discorde actuelles. A l'époque, des journaux anti-radio (des journaux qui ne possédaient pas de chaîne de radio) se déchaînaient contre les radios et l'usage qu'elles faisaient, sans autorisation, des dépêches d'agence et des articles papier, de la même façon qu'aujourd'hui l'Associated Press et les éditeurs de journaux s'enragent contre des sites web et des moteurs de recherche tels Google et ce qu'ils considèrent comme le vol de leurs gros titres et de leurs rubriques.

Les journaux avaient le droit de se créer, pour protéger leurs articles, tous les règlements de propriété intellectuelle qu'ils voulaient, mais leur croisade anti-radio se transformait souvent en passage à tabac du nouveau média. Certains journalistes papier et dirigeants de l'industrie déclaraient que le contenu radiophonique était faux, faible, sensationnaliste et trivial, et que ceux qui y travaillaient étaient des amateurs. Quand la radio délivrait des informations pertinentes, ils disaient qu'il s'agissait soit d'un tas de titres rassemblés et trouvés dans un journal, soit d'un article entièrement pillé. Ça vous dit quelque chose?

La critique papier de la radio, à son niveau le plus violent, relevait de ce que Jackaway nomme «la rhétorique sacrée», le premier recours d'un vieux média menacé par un nouveau. Elle écrit: «les journalistes radio, alertaient-ils, étaient une menace contre les idéaux journalistiques d'objectivité, contre les idéaux sociaux de service public, contre les idéaux capitalistes de droits de propriété, et contre les idéaux politiques de démocratie.»

David Simon, reporter du Baltimore Sun devenu scénariste pour Hollywood et d'autres journalistes-détracteurs du Web se fondent aujourd'hui sur une «rhétorique sacrée» comparable, ils nous signalent que, sans les chiens de garde que sont les quotidiens papier, les policiers, les conseils municipaux, les gouvernements fédéraux et la Maison Blanche deviendront fous et que la démocratie tombera.

Jackaway note d'autres exemples de vieux médias cherchant à endiguer des émergents par des lois, des règlements, ou par la force. Quand des journalistes radios voulurent participer aux conférences de presse du Congrès dans les années 1930, les reporters papier leur barrèrent le passage. Ce n'est que lorsque le correspondant Fulton Lewis Jr exigea la création d'une salle de presse radiophonique en 1939 que les journalistes radio accédèrent équitablement au Congrès.

Depuis quelques dizaines d'années, l'industrie musicale entravait les technologies d'enregistrements numériques par des législations qui empêchaient les consommateurs d'en faire des copies. Quand les Baby Bells demandèrent l'autorisation de publier des «pages jaunes électroniques», les journaux s'y opposèrent en alertant le Congrès sur le fait que les compagnies téléphoniques  pouvaient s'engager dans «un contrôle de type monopolistique», écrit Jackaway. Les chaînes hertziennes et celles du câble se sont aussi fondées sur une rhétorique sacrée pour conserver leurs parts de marché, comme l'ont fait, dans des circonstances de confrontation comparables, les opérateurs téléphoniques et des réseaux câblés.

Pour Jackaway, ces luttes pour la domination sont autant culturelles que financières. Elle signale que ces guerres médiatiques ne sont pas seulement menées pour conserver des positions économiques mais aussi pour maintenir des schémas de communication traditionnelle et les «profondes structures sociales qui s'y rapportent».

Comment la grande guerre journal contre radio s'est finalement terminée? En un mot, la radio a créé son propre réseau d'agences de presse, y compris son prospère réseau national, Transradio Press, en 1934. La guerre était finie en 1935, écrivait George E. Lott Jr. dans «The Press-Radio War of the 1930s» (Journal of Broadcasting, été 1970), essentiellement parce que les journaux se sont retirés. Il s'en est suivi une période de «paix armée».

Il y a pourtant deux différences majeures entre la guerre radio-journal et la guerre journal-web.

1) Les journaux papier sont bien plus investis dans le Web aujourd'hui qu'ils ne l'étaient alors dans la radio.

2) La majorité des journaux voient le web comme un remplaçant du papier - si ce n'est pas demain ou la semaine prochaine, ce sera certainement lors de la décennie à venir. D'une certaine manière, malgré toute la rhétorique sacrée, le web a bel et bien passé 1935.

Jack Shafer, spécialiste des médias de Slate.com

Traduit par Peggy Sastre

Image de Une:  Un kiosque de journaux  Eric Gaillard/Reuters

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